De nouveaux fondements pour la comptabilité au service de la gouvernance

RESUME : dans cette communication, nous tentons d’apprécier la pertinence des deux visions de la gouvernance de l’entreprise qui influencent la manière de concevoir la comptabilité, la relation entre la comptabilité et la gouvernance étant fondée sur la recherche par celle-ci de l’efficience organisationnelle. La vision actionnariale répond à la théorie du « propriétaire » selon laquelle l’entreprise représente ses propriétaires et n’a pas d’autonomie propre, l’objet de la comptabilité étant d’établir des comptes en vue de comparer les valeurs que sont les revenus, les coûts et leur solde appelé « résultat » qui n’a de sens qu’à l’égard des propriétaires qui en sont les bénéficiaires. A l’opposé, la vision partenariale répond à la théorie de l’« entité » selon laquelle les comptes sont envisagés sous l’angle de la séparation de l’entreprise conçue comme une entité comptable virtuelle et de ses propriétaires qui sont alors considérés comme de simples créanciers (Geschäftstheorie). Le capital apporté doit alors être géré car il représente un « coût », notion qui débouche sur une véritable mutation managériale. Aucune de ces deux visions ne résoud le problème que constitue le passage d’une valorisation en coût de production dans les comptes de stocks de produits finis à une valorisation en prix de vente dans ceux des clients, c’est-à-dire l’émergence du profit et, éventuellement, d’une rente, l’explication en terme de faculté entrepreneuriale ne s’inscrivant en aucune manière dans la logique comptable. Nous proposons la construction d’une utopie de l’enregistrement comptable de l’acte d’échange qui donne à la gouvernance la possibilité de justifier la différence conceptuelle entre le profit et la rente tout en justifiant le premier par l’acte d’échange et en utilisant la seconde pour inscrire le fonctionnement de l’entreprise dans une dynamique favorable aux actionnaires et aux salariés.

Mots-clés  : utopie, gouvernance, profit, rente.

  1. Introduction

Selon Charreaux et Wirtz (2006), la gouvernance désigne « l’ensemble des mécanismes qui ont pour effet de délimiter les pouvoirs et d’influencer les décisions des dirigeants, autrement dit, qui ‘gouvernent’ leur conduite et définissent leur espace discrétionnaire ». C’est avec l’émergence de la théorie positive de l’agence, dont les pionniers furent Jensen et Meckling (1976), qu’une explication de la gouvernance allait commencer à se construire. Selon cette théorie, en confiant la gestion de son capital au dirigeant (l’agent), le propriétaire (le principal) se trouve souvent face à des divergences d’objectifs et des asymétries d’information qui entraînent des conflits d’intérêt. Ceux-ci sont à l’origine de coûts d’agence qui correspondent aux pertes de richesse que les propriétaires doivent supporter et qui n’existeraient pas en leur absence.La gouvernance constitue alors une réponse à ces conflits à travers un principe explicatif reposant sur l’efficience organisationnelle mesurée par une création de valeur. Dans ce cadre, la comptabilité est chargée de fournir une mesure de la valeur créée. L’évolution dans le temps des théories comptables est alors allée de pair avec celle des systèmes de gouvernance. En posant comme hypothèse que le mode de répartition de la valeur créée influence le niveau de celle-ci, nous pouvons identifier deux manières de justifier cette création : soit la valeur créée revient uniquement aux actionnaires et l’on est alors dans une vision actionnariale à laquelle répond la théorie comptable du propriétaire, soit elle est partagée entre toutes les parties prenantes et l’on est dans une vision partenariale à laquelle répond la théorie comptable de l’entité. Mais comme l’entreprise n’a pas de patrimoine, elle ne peut pas avoir de comptabilité réelle, l’entité est ici sa représentation comptable virtuelle.

Ces visions actionnariale et partenariale et leurs gouvernances respectivement associées sont largement dépendantes du contexte culturel dans lequel elles se développent et font l’impasse sur la logique d’émergence du profit et de la rente. Nous proposons dans cette communication de dépasser ces conceptions en supposant que le fonctionnement des sociétés humaines, comme de n’importe quelle société animale, est influencé par un ordre naturel que la culture modifie plus ou moins selon les époques et les territoires. Cette supposition exige de construire une situation imaginaire fondée sur l’échange permettant de caractériser ce qu’est la comptabilité et vers laquelle la gouvernance devrait tendre. A cette fin, nous reprenons la définition de l’utopie proposée par l’humaniste anglais Thomas More (1478-1535) qui forgea ce mot en 1516 pour désigner un « lieu qui n’est pas ici »1 permettant ainsi de penser qu’elle reste réalisable ou qu’il est possible de tendre vers elle2. Cette utopie est une fiction consistant à décrire une société idéale vers laquelle pourrait tendre la réalité sans pour autant avoir l’obligation de l’atteindre. Ce recours à la fiction est un procédé permettant de prendre ses distances par rapport à l’histoire et au présent pour mieux les relativiser tout en décrivant, d’une manière aussi concrète que possible, ce qui pourrait être.

Pour cela, après avoir présenté, paragraphe 2, les gouvernances associées aux modèles comptables du propriétaire et à celui de l’entité, nous utiliserons le marché pour proposer, paragraphe 3, une gouvernance utopique associée au modèle comptable de l’échange marchand.

 

 

  1. Théorie du propiétaire, théorie de l’entité et gouvernances associées

Lorsque la comptabilité en partie double s’est imposée en France dans le milieu industriel, à partir de la première moitié du 19ème siècle, les dirigeants, pour autofinancer leurs investissements, ont commencé à passer de manière systématique des écritures comptables d’amortissement. Utilisant pour cela une grande partie de leurs marges bénéficiaires, ils ont souvent limité les dividendes distribués et tenté d’en régulariser le cours. Or, si l’autofinancement peut être considéré comme une conception logique et naturelle dans les entreprises familiales, il en va différemment dans les sociétés de capitaux, notamment vis-à-vis des petits porteurs, cette pratique allant jusqu’à déclencher d’âpres conflits d’intérêts entre les administrateurs de ces sociétés ou les dirigeants qui les représentaient et les ayants droits aux bénéfices. Malgré quelques tentatives, on ne réussira guère à discipliner les pratiques3 avant que n’intervienne le 15 juillet 1914, après sept années de débats parlementaires et l’imminence de la guerre, une loi qui vint bouleverser les données du problème en instaurant l’imposition des revenus4 et l’obligation de constater des amortissements en comptabilité pour déterminer l’assiette imposable.

Ces conflits ne faisaient qu’exprimer des problèmes de gouvernance liés aux insuffisances de l’information financière ne présentant que le résultat comptable, parfois manipulé par les dirigeants, comme seule mesure de la performance. Si le coût des dettes était considéré comme une charge, ce n’était pas le cas des capitaux propres. Ce n’était pas l’entreprise en tant que telle qui était perçue mais la société qui en était le support juridique et dont le fonctionnement s’appuyait sur le modèle comptable du propriétaire, proche de la théorie mathématique de Léautey et Guilbault (1889). Selon ce modèle, c’est la société définie par le droit qui existe et non l’entreprise qui, de ce fait, n’a pas d’autonomie propre et représente exclusivement ses propriétaires qui sont juridiquement les seuls pouvant percevoir les rentes dégagées. Ainsi, la mesure comptable fut très tôt utilisée pour déterminer monétairement le résultat par différence entre des produits et des charges.

La définition de l’entreprise du point de vue de l’actionnaire comme un ensemble d’investissements de capacités de production qui dégagent ou non une rentabilité supérieure au « coût d’opportunité » du capital ne fait pas l’unanimité. Il suffit d’écouter le langage « politiquement correct » ambiant pour se rendre compte que la croissance en termes de chiffre d’affaires, de bénéfice et de retour sur action constitue le principal repère auquel se réfèrent de nombreuses directions générales pour séduire leur actionnariat. Cependant, devant son incapacité à répondre aux défis posés en termes de responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) par l’émergence de nouveaux acteurs, individuels ou organisationnels, rassemblés sous l’appellation « parties prenantes », la vision de la gouvernance actionnariale est remise en cause. Dans la pratique des entreprises, les discours sur la gouvernance se multiplient en faisant l’objet d’adaptations régulières et constantes. Pour rendre compte de cette situation, le cadre d’analyse traditionnel de la gouvernance actionnariale a connu un premier élargissement à la suite des travaux de Milgrom et Roberts (1992) qui contestent l’identité supposée entre création de valeur et valeur pour les actionnaires car les décisions de la firme entraînent des conséquences pour l’ensemble des parties prenantes. Cette conception d’une gouvernance partenariale qui consiste à aligner la capacité à saisir les opportunités de croissance en mobilisant toutes les ressources dont dispose l’entreprise et l’appropriation des gains qui en sont issus n’est cependant pas nouvelle.

Dès la fin du 19ème siècle et le début du 20ème, de nouvelles règles et de nouvelles pratiques dans de multiples domaines ont marqué un tournant décisif dans la conception de la gouvernance de l’entreprise : notion de contrat de travail, loi sur les licenciements collectifs, lois relatives à la prévention et à la réparation des accidents du travail, etc. Ces dynamiques de changement ont eu des conséquences très importantes sur le modèle comptable du propriétaire en vigueur à l’époque, en raison de l’introduction de nouvelles parties prenantes qui vont amener un déplacement de l’objet de la comptabilité : celle-ci ne doit plus répondre à un objectif de recouvrement de l’ensemble des dettes mais doit permettre de mesurer la capacité de l’entreprise à s’inscrire dans un processus de croissance sur une longue période. Cette évolution a fait tendre le modèle comptable du propriétaire vers celui de l’entité conçue comme l’image comptable de l’entreprise et qui est directement issue de la théorie « unicontiste » de Courcelle-Seneuil (1872) et de Folsom (1873), lesquels envisagent les comptes sous l’angle de la séparation de l’entreprise et de ses propriétaires qui deviennent ainsi de simples créanciers au même titre que les autres prêteurs. La notion d’entreprise va percer l’écran du droit des sociétés et devenir la référence incontournable concernant aussi bien les petites affaires que les grandes multinationales mais sans jamais lui reconnaître de qualification juridique particulière, ce qui va alimenter la confusion avec la société définie par le droit. La comptabilité va subir le contrecoup de cette confusion en empilant au cours du temps des règles qui produisent de nombreuses anomalies pour donner naissance à des aberrations qui faussent la perception que l’on peut avoir de l’entreprise. A cette confusion comptable correspond une perception floue de la gouvernance de l’entreprise, le problème qui se pose étant de disposer d’outils capables de mesurer la valeur créée pour les parties prenantes. La notion de valeur créée doit être à même, selon le principe d’efficience organisationnelle, de prendre en compte l’intégralité de ces dernières, ce qui pose aussi le problème de la répartition de la rente qui est dégagée. Celle-ci doit pouvoir être mise en relation avec les contributions respectives de chaque partie prenante à travers, notamment, leurs compétences-clés, ce qui suppose que l’on accorde un rôle central à l’investissement et non plus au financement comme dans l’approche actionnariale. Pour résoudre le problème de la mesure de la valeur créée et de sa répartition entre les parties prenantes, plusieurs méthodes existent dont celle des comptes de surplus de productivité globale mais aucune ne donne une pleine satisfaction.

Au regard des pratiques comptables, il est difficile aujourd’hui de désigner parmi les deux théories, celle du propriétaire et celle de l’entité, laquelle a dominé la conception du modèle comptable utilisé actuellement sans qu’aucune des deux ne cherche pourtant à expliquer la formation du profit et de la rente selon la logique comptable de la partie double. Pour cette raison, nous proposons une autre voie fondée sur une utopie de l’échange économique pour concevoir la comptabilité et la gouvernance qui lui est associée comme situations idéales par rapport auxquelles nous pourrons comparer la réalité afin de chercher à comprendre les problèmes qui se posent.

 

 

  1. Construction d’une utopie comptable

L’utopie que nous proposons s’appuie sur l’idée qu’il existe un ordre naturel qui prévaut dans tous les phénomènes que nous observons, la comptabilité étant l’un d’eux. Nous concevons les règles que nous cherchons à identifier comme des rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses, c’est-à-dire qu’elles sont transcendantes à l’homme individuel et existant avant lui. Cette hypothèse d’un ordre préexistant à l’établissement de toute société revient à considérer, selon la tradition platonicienne (Platon, 1993), que les idées existent indépendamment de nous et que notre rôle est de les identifier. La connaissance que nous cherchons à produire se veut alors être l’image objective d’une réalité qui nous est extérieure et non d’une interprétation ou d’une construction que nous pourrions en faire. C’est cette indépendance de l’objet observé par rapport à notre attitude observante qui nous permet de nous prévaloir de ce principe d’objectivité selon lequel notre observation du phénomène ne modifie pas sa nature. Nous nous inscrivons ainsi dans la tradition instaurée par Montesquieu (1995) sur la transcendance des lois sociales qui suppose, comme le disait Platon, que celles-ci existent avant l’homme et indépendamment de lui. Notre rôle de chercheur est de découvrir les règles universelles et a-historiques qui devraient régir l’activité comptable sans pour autant qu’elles soient figées dans leur contenu. Or, traditionnellement, le fait comptable est envisagé à partir de la constatation de l’existence d’un prix mesurant monétairement un échange sans chercher à analyser la nature du nombre comptable qu’il porte. Il n’est alors pas besoin de s’interroger sur l’objet du nombre comptable puisqu’il suffit de constater que l’échange sur le marché se réalise à un certain prix qui sera enregistré dans un compte. Dans une optique positive comtienne, cette démarche paraît la seule qui soit scientifiquement tolérable : il faut partir des nombres comptables tels que nous les observons. Il s’agit ensuite d’expliquer comment ils se forment mais non de se poser des questions sur leurs origines car celles-ci reviendraient à se demander pourquoi les prix existent, ce qui n’aurait pas grand sens. Cependant, le problème à résoudre ne se pose pas exactement dans ces termes. Il consiste à déterminer le champ d’investigation de l’utopie comptable. Pour cela, la comptabilité doit définir avec précision son objet : s’il suffit de constater qu’un nombre peut être enregistré dans un tableau que l’on appellera, si l’on veut, « compte », où s’arrête l’emprise de la comptabilité ? La difficulté se trouve accrue parce que la comptabilité, de par sa conception monétaire, semble associée non pas à une, mais à plusieurs choses à la fois : contrôle juridique, contrôle du personnel, gestion économique, gestion financière. Par exemple, lorsque Littleton (1935) évoque l’opposition entre la valeur de marché et le coût historique, il confond la valeur avec le prix sur le marché, le coût historique étant lui-même évalué monétairement. Nous pensons que le glissement sémantique de la valeur au prix nuit à la compréhension des phénomènes que nous voulons expliquer. C’est pourquoi nous avons introduit, dans notre utopie, et non dans le domaine de la réalité, le concept de « valeur compétence » qui ne doit pas être considéré comme un prix. Le prix est une réalité qui résulte d’un équilibre entre le montant minimum inférieur qu’accepterait l’offreur pour vendre et celui maximum supérieur d’acquisition pour l’acheteur. La valeur est un concept appartenant au domaine de l’utopie et servant à expliquer la formation et la structure des prix sur le marché. Reprenant à notre compte la définition en fonction du temps de travail qui en a été donnée par les fondateurs de l’économie, nous l’avons légèrement modifiée en remplaçant le travail par la « compétence », celle-ci entretenant des relations très étroites avec le temps de travail nécessaire pour l’acquérir. Nous dirons ainsi que, dans le champ utopique, un bien ou un service A est le « produit d’une compétence A » dont la valeur VA est à comparer avec celle VB du « produit d’une compétence B » d’un bien ou d’un service B. Ces valeurs VA et VB prennent existence dans la réalité à travers les prix PA et PB qui les expriment sur le marché. Si celui-ci fonctionne dans de bonne conditions de concurrence5, l’échelle des prix, PB relativement à PA, devrait être le reflet de l’échelle des valeurs, VB par rapport à VA. Dans ces conditions, le coût qui est mesuré par la somme des prix des éléments qui le composent présente une nature sociale : c’est le niveau de compétence qu’à chaque état donné de la technique la société doit en moyenne dépenser pour produire, stocker et distribuer tel bien ou tel service. Sous cette forme de construit social, le coût ne peut pas faire l’objet d’une mesure directe tant que l’on n’a pas défini l’unité de mesure de la compétence. C’est pourquoi de nombreux chercheurs en comptabilité raisonnent sur la base du coût historique monétaire et non sur celle de son interprétation sociale, ce qui les amène à le confondre avec la valeur, la conséquence étant qu’il nous semble impossible d’utiliser la valeur définie dans l’utopie pour ordonner les phénomènes réels exprimés à travers les prix. Nous pensons que ce n’est pas la mesure de la compétence qui importe prioritairement pour pouvoir utiliser ce concept car notre raisonnement se fonde sur la valeur relative des biens et des services les uns par rapport aux autres et non sur leur valeur absolue. Sous cet aspect, l’échelle des prix donnée par un marché fonctionnant dans de bonnes conditions de concurrence constitue une approximation acceptable et suffisante de l’échelle des valeurs. Cette relation est d’autant plus exigée qu’il ne saurait y avoir communauté d’intérêts sans échange (Aristote, 2008), celui-ci étant le mode choisi par l’espèce humaine pour développer les liens sociaux tout en régulant la violence qui naît du désir mimétique de vouloir s’approprier ce que possède l’autre. La comptabilité doit donc pouvoir jouer tout son rôle disciplinaire de contrôle des pratiques pour espérer que les relations entre les gens soient apaisées. Ce principe de l’échange permet alors de comprendre que, dans le monde utopique dans lequel nous raisonnons, le profit n’est pas autre chose que la contre-partie de l’épargne investie qui s’échange avec elle à travers le temps. Ainsi, s’il a fallu dix ans pour accumuler une épargne qui sera investie dans un outil de production, l’échange doit permettre au bout de dix ans d’en récupérer la valeur compétence mais aussi de toucher un profit d’égal montant contre lequel l’épargne aura été échangée au cours de ces dix années. La comptabilité traduit de manière parfaite le phénomène de l’accumulation, le profit tel que nous venons de le présenter étant l’objet même de l’échange. Si un surplus apparaît, celui-ci n’aura pas la nature d’un profit puisque qu’il ne fait pas partie de la construction de l’échange mais proviendra de circonstances exceptionnelles dues à la position de l’entreprise sur ses marchés. C’est un des rôles fondamentaux du management que de mettre en œuvre les conditions pour que cette valeur compétence se reproduise dans le temps, notamment par la création de nouvelles compétences collectives. Cela suppose, entre autres, que l’épargne investie soit rémunérée au minimum au taux de profit moyen en vigueur dans la société car ce n’est qu’à cette condition qu’elle pourra devenir un « capital ». Cette création supplémentaire de biens et leurs ventes associées se traduisent par des enregistrements de prix et/ou de coûts dans la comptabilité. Celle-ci, pour fournir une aide informationnelle au management, doit donc être définie et organisée afin de permettre de calculer le niveau de « création de valeur » correspondant. Or, l’accent mis en comptabilité analytique sur les flux de charges et de produits fait passer au premier plan de l’action managériale la notion de marge sur ventes qu’il faut maximiser alors que l’élément crucial pour le management est la rentabilité du capital. Il en résulte un changement de perspective managériale obsédée par le chiffre d’affaires qui est un flux dans l’oubli du capital qui est un stock.

 

 

  1. conclusion

Après avoir présenté notre introduction en première partie, nous avons montré dans la deuxième partie de notre communication que les théories comptables du propriétaire et de l’entité n’expliquaient pas comment se formait le profit pendant l’échange ce qui rendait impossible la distinction entre celui-ci et la rente et, de ce fait, la possibilité d’une gouvernance qui soit autant favorable aux salariés qu’aux propriétaires. Pour dépasser ces deux visions, nous avons construit dans la troisième partie une utopie comptable de l’échange vers laquelle la gouvernance réelle devrait tendre pour que l’économie de marché redevienne ce qu’elle a progressivement cessé d’être depuis le début des années 1970. Les quelques éléments utopiques que nous avons proposés permettent de concevoir une gouvernance de l’entreprise au service de la rentabilité du capital investi dans le respect d’une recherche permanente de nouvelles compétences collectives associant les propriétaires de la société et les salariés de l’entreprise. Cette conception peut devenir une réalité si les règles de la finance sont déterminées par l’acte d’échange tendant à se réaliser valeur compétence pour valeur compétence et non par les principes issus des théories de l’endettement, de l’effet de levier et de la spéculation. En concevant la création de valeur au moment de la réalisation de l’acte d’échange du bien vendu sur le marché client, la question de l’origine de la rente se ramène alors à un arrangement efficient des compétences dont l’entreprise dispose et qui lui donne un avantage concurrentiel sur ses marchés. Ainsi, chaque fois que l’échange dans la réalité ne tend pas à se dérouler comme le montre l’utopie valeur compétence pour valeur compétence, c’est que l’un des deux coéchangistes est lésé par l’autre. Lorsqu’il s’agit d’une entreprise qui arrive à vendre en permanence son produit à un prix de marché supérieur à sa valeur compétence d’échange, c’est que le marché sur lequel elle intervient ne fonctionne pas dans de bonnes conditions de concurrence. La distinction que nous faisons entre le prix de marché et la valeur compétence d’échange nous oblige à reconnaître l’émergence d’un glissement sémantique de la « maximisation de la richesse » pour les actionnaires vers la « création de valeur actionnariale », expression reconnue maintenant comme équivalente à la première. En transférant l’origine de la « création de valeur » de l’extérieur de l’entreprise, au moment de l’acte d’échange sur les marchés clients, à l’intérieur de celle-ci en agissant sur les flux de charges, la conception actionnariale du management en a modifié le sens au point que pour obtenir la stabilisation, voire l’augmentation permanente des profits, les managers ne peuvent qu’agir sur les rémunérations du personnel. La nature de l’entreprise se trouve modifiée lorsque les profits dégagés ne sont plus étroitement liés au fonctionnement du marché parce qu’ils résultent d’une volonté d’obtention d’un taux de rentabilité par les actionnaires. En effet, puisque la rentabilité correspond à un taux exigé par les actionnaires, elle ne peut plus être associée au risque qu’ils prennent, risque qui peut aussi se traduire par des pertes et sans lequel il n’y a plus d’entreprise possible. En concevant le capital investi comme étant engagé dans un processus d’échanges échelonnés dans le temps avec le profit futur, nous disposons d’un critère objectif de distinction entre le profit et la rente et, donc, de partage de la richesse créée. Le profit qui dépend de l’état de développement économique de la société à un moment donné revient aux actionnaires puisqu’il fait partie intégrante à l’échange « valeur compétence pour valeur compétence » alors que la rente est un surplus qui n’est pas explicable par l’échange et qui provient de l’efficacité des facteurs de production. Ce profit moyen ne correspond pas à la notion de coût du capital indispensable pour justifier le management actionnarial : il est produit par le comportement de la société dans son ensemble et ne doit rien à la volonté subjective des actionnaires d’obtenir un certain niveau de rémunération. La construction de la mesure comptable joue un rôle primordial pour fournir une information qui soit fiable mais aussi pour redonner au « capital » son sens économique d’épargne investie sous risque de profit ou de perte lui permettant de favoriser des pratiques de gouvernance dont l’objectif n’est pas de flexibiliser le travail mais de permettre à celui-ci de se développer dans un climat social minimisant les tensions entre les salariés. Le rôle de la comptabilité est alors d’enregistrer les opérations marchandes et uniquement celles-ci car elles permettent de vérifier la transmission de la valeur dans le temps. Notre utopie de l’échange ne nous fait pourtant pas oublier que, dans la réalité, chaque participant, qu’il soit personne physique ou morale, cherchera plus ou moins à tourner à son avantage la règle d’égalité des valeurs compétences dans l’échange. Cela peut avoir un effet bénéfique quand se trouve ainsi favorisée la mobilité des capitaux d’un secteur d’activité à un autre mais, pour éviter qu’un des participants puisse bloquer le développement du secteur en empêchant la concurrence de s’exprimer le respect des normes définies pour faire tendre l’échange valeur compétence pour valeur compétence doit permettre de mettre en échec cette situation.

Dire que la gouvernance réelle devrait tendre vers la situation utopique que nous avons construite ne signifie pas qu’elle doive à un moment donné l’atteindre. Si cela devait se produire, la rente disparaîtrait et avec elle la mobilité des capitaux si nécessaire au développement de la société. Il ne resterait plus que le profit qui, présentant le même taux dans tous les secteurs d’activité, ne donnerait pas à un investisseur l’envie de transférer son capital d’un secteur à un autre qu’il aurait jugé plus rentable.

  1. references

  1. Charreaux G., Wirtz P., Le Gouvernement des Entreprises – Nouvelles perspectives, Editions Economica, Paris, p. 7, 2006
  2. Jensen M.C. et Meckling W.H., Theory of the Firm: Managerial, Behavior, Agency Costs, and Ownership Structure”, Journal of Financial Economics, Vol 3, 1976
  3. Léautey E. et Guilbault A., La science des comptes mise à la portée de tous, traité de comptabilité domestique, commerciale, industrielle, financière et agricole, Paris, Librairie comptable et administrative et Guillaumin, 1889.
  4. Milgrom P. et Roberts J., Economics, Organization and Management, Prentice Hall, 1992.
  5. Courcelle-Seneuil J. G., Cours de comptabilité, Librairie hachette et Cie, Paris, 1872
  6. Folsom E. G., The Logic of Account, A. S. Barnes, New-York, 1873
  7. Lemarchand Y., Du dépérissement à l’amortissement, Nantes, Ouest Editions, 1993
  8. Platon, Apologie de Socrate – Criton – Phédon, traduit par Léon Robin et M.-J. Moreau, Gallimard, Folio, Essais, Livres IX, Paris, 1985
  9. Littleton A. C., Structure of Accounting Theory, Monograph n° 5, American Accounting Association, New-York, 1935

  10. Aristote, Ethique à Nicomaque, Livre V : La vertu de justice, Chapitre 8 : La justice et la réciprocité  Rôle économique de la monnaie, traduit par Richard Bodéüs, Hachette Livre, Livre de Poche, Classique, Paris, 2008

1 Cette négation est ambiguë dans la mesure où elle semble signifier que ce lieu est imaginaire ou encore impossible alors que More le localise aux confins du nouveau monde et donc, de ce fait, qu’il est atteignable !

2 Le Larousse donne comme définition de l’utopie une « Construction imaginaire et rigoureuse d’une société, qui constitue, par rapport à celui qui la réalise, un idéal ou un contre-idéal », mais c’est aussi un « Projet dont la réalisation est impossible, une conception imaginaire ».

3 « Le 3 juillet 1914, dans le conflit opposant Lucien Bailly — un ingénieur des Mines devenu le défenseur des actionnaires mécontents — aux Forges et fonderies de Montataire, le Tribunal de commerce de la Seine prend la décision deconfirmer la souveraineté de fait des administrateurs de sociétés en matière de politique de dividendes » (Yannick Lemarchand, 1993).

4 Elle fut complétée par celle du 31 juillet 1917 qui précisa les différentes cédules imposables, parmi lesquelles les bénéfices industriels et commerciaux, puis, par le décret du 12 décembre 1948. Elle fut remplacée par un « impôt sur le revenu des personnes physiques » (IRPP) et un « impôt sur les bénéfices des sociétés et autres personnes morales ».

5 Les conditions de la concurrence sont supposées « bonnes » lorsque le marché ne comporte pas de barrières à l’entrée et lorsqu’il n’est pas dominé par une entreprise ayant une stratégie cherchant à en « gripper » les mécanismes afin de se constituer une rente permanente (Vernimmen, 2010, p. 663, exprime l’opinion contraire !).

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Le chercheur peut-il apprendre dans sa recherche ?

Dans les sciences de la nature, la recherche utilise la méthode expérimentale telle qu’elle a été définie par Galilée et reposant sur l’observation, la formulation de lois permettant de faire des prévisions, l’expérimentation cherchant à prouver que ces lois étaient justes ou, dans le cas contraire, qu’elles étaient réfutables.

A en croire André Comte-Sponville dans le livre « Le capitalisme est-il moral ? » qu’il a publié en aux éditions Albin Michel en 2004, de même que ce ne sera jamais à la biologie de fixer des limites au clonage reproductif des êtres humains, la recherche en économie n’est pas capable de délimiter le champ du marché ni à définir comment celui-ci pourrait s’autoréguler pour éviter qu’il ne tyrannise la société. Cette comparaison méconnaît le fait que l’économie est une science sociale dont l’objet est d’étudier ce que font les hommes, individuellement et entre eux, ce qui n’est pas le cas de la biologie qui n’a pas à produire de théories visant à justifier ou non le clonage humain.

Or, les anthropologues ont montré que l’échange d’objets ou de services est le premier moyen que l’homme ait utilisé pour entrer en relation avec d’autres hommes comme le montrent les études de Malinowski et de Boas respectivement sur la Kula et le Potlatch. De ce fait, il nous semble que le chercheur en économie devrait donc prendre l’échange comme point de départ à sa recherche qui devrait tendre vers une transaction se réalisant valeur pour valeur pour que, dans le contrat qui lie les coéchangistes, aucun des deux ne soit lésé. Cette proposition suppose que l’on puisse comparer la valeur des biens, ce qui n’est possible que s’ils ne sont pas rares et donc reproductibles à volonté comme l’ont montré les économistes classiques à la fin de XVIIIème siècle et au début du XIXème en fondant la valeur sur le travail qui est une grandeur mesurable.

A partir du moment où, dans un effort au demeurant fort louable, les chercheurs néoclassiques à la fin de XIXème siècle ont voulu généraliser l’échange à tous les biens, qu’ils soient rares ou non, et à mathématiser celui-ci en faisant de l’utilité le fondement de la valeur, ils ont modifié de fond en comble le raisonnement économique que les classiques avaient commencé à élaborer. L’utilité étant une grandeur subjective non mesurable, ils ont introduit dans leurs propositions l’impossibilité de déterminer le champ du marché. Et pourtant, cette conception a été adoptée jusqu’à nos jours par presque tous les chercheurs non marxistes en économie, ce qui revient à dire que les idées n’ont pas évolué au cours du XXème siècle, les théories des coûts de transaction, des droits de propriété et de l’agence n’étant que des extensions de celles-ci qui ont inspiré sous l’influence des financiers américains au début des années 1980 le développement de l’économie d’endettement dont on peut voir depuis quelques années les effets ravageurs sur les systèmes économico-financiers mais aussi politico-sociaux de nos sociétés. La confusion des idées introduite par les néoclassiques a amené à brouiller les notions fondamentales d’une part de profit et de rente, et, d’autre part, de valeur et de richesse. Le profit est l’objet même de l’échange, ce qui le distingue de la rente qui n’est qu’un surplus dans l’échange dû à une position de monopole temporaire de l’entreprise qui la dégage. Par ailleurs, être riche est de pouvoir disposer de plus de biens et de services et non de valeur qui, unitairement diminue au fur et à mesure que l’on s’enrichit. C’est un des rôles fondamentaux du management que de mettre en œuvre les conditions pour que cette valeur se reproduise dans le temps, notamment par la création de nouvelles compétences collectives. Cela suppose, entre autres, que l’épargne investie soit rémunérée au minimum au taux de profit moyen en vigueur dans la société et que ce n’est qu’à cette condition qu’elle pourra devenir un « capital ». Cette création supplémentaire de biens et leurs ventes associées se traduisent par des enregistrements de prix et/ou de coûts dans la comptabilité. Celle-ci, pour fournir une aide informationnelle au management, doit donc être définie et organisée afin de permettre de calculer le niveau de « création de valeur » correspondant. Or, l’accent mis en comptabilité analytique sur les flux de charges et de produits fait passer au premier plan de l’action managériale la notion de marge sur ventes qu’il faut maximiser alors que l’élément crucial pour le management est la rentabilité du capital. Il en résulte, toujours sous l’influence des idées néoclassiques, un changement de perspective managériale obsédée par le chiffre d’affaires qui est un flux dans l’oubli du capital qui est un stock.

Nous avons voulu montré dans ce qui précède que les chercheurs en économie peuvent apprendre comment fonctionne l’objet de leur recherche à partir du moment où leurs raisonnements s’appuient sur des concepts objectifs. Ils peuvent aussi transmettre ces connaissances pour que d’autres chercheurs développent leurs idées. Or, comme cette objectivité est impossible à trouver dans la société réelle, la recherche en économie doit se faire sur une société utopique construite à partir de ce que désirent en moyenne les citoyens comme, par exemple, ne pas se faire léser dans les échanges qu’ils développent entre eux ce qui suppose l’égalité des valeurs échangées. Il est alors possible ensuite de comparer le fonctionnement de la société réelle et celui de la société utopique pour déterminer pourquoi des problèmes se posent. Ainsi, si le prix d’un bien sur un marché est en permanence supérieur à sa valeur, c’est que ce marché ne fonctionne pas dans de bonnes conditions de concurrence, ce qui incite à chercher à remédier à cet état de fait.

Nous pensons donc qu’un chercheur ne pourra apprendre et transmettre son savoir qui si sa recherche est à la fois normative et explicative.

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Une gouvernance fondée sur une utopie de l’échange

RÉSUMÉ. Dans cette communication, nous tentons d’apprécier la pertinence des deux visions de la gouvernance de l’entreprise qui influencent la manière de concevoir la comptabilité, la relation entre la comptabilité et la gouvernance étant fondée sur la recherche par celle-ci de l’efficience organisationnelle. La vision actionnariale répond à la théorie du « propriétaire » selon laquelle l’entreprise représente ses propriétaires et n’a pas d’autonomie propre, l’objet de la comptabilité étant d’établir des comptes en vue de comparer les valeurs que sont les revenus, les coûts et leur solde appelé « résultat » qui n’a de sens qu’à l’égard des propriétaires qui en sont les bénéficiaires. A l’opposé, la vision partenariale répond à la théorie de l’« entité » selon laquelle les comptes sont envisagés sous l’angle de la séparation de l’entreprise et de ses propriétaires qui sont alors considérés comme de simples créanciers (Geschäftstheorie). Le capital apporté doit alors être géré car il représente un « coût », notion qui débouche sur une véritable mutation managériale. Nous proposons la construction d’une utopie de l’enregistrement comptable de l’acte d’échange qui donne à la gouvernance la possibilité d’inscrire le fonctionnement de l’entreprise dans une dynamique favorable aux actionnaires, aux salariés et aux clients.

 

MOTS-CLÉS : valeur d’échange, création de valeur, échange valeur pour valeur, gouvernance, utopie, rente, coût du capital, théorie du propriétaire, théorie de l’entité, théorie de l’agence.

ABSTRACT. In this communication, we are trying to appreciate the relevance of two visions of corporate governance that influence how to conceive accounting, the relationship between both of them is based on research by the latter’s organizational efficiency. The shareholder’s vision answers to the « ownership » theory that the company represents his owners and does not have self autonomy, the purpose of accounting is then to establish accounts in order to compare values which are incomes, costs and their balance called « result » which meaning only exists in respect of the shareholders who are beneficiaries for it. In contrast, the partnership’s vision responds to the « entity » theory that the accounts are discussed in the context of the separation between the company and its shareholders who are then treated as mere creditors in the same way as other lenders (Geschäftstheorie). As a consequence, the injected capital must be managed because it represents a « cost », a concept that leads to a real mutation in managerial activities. We consider the issue of accounting theory in terms of the act of exchange, clarifiying in this way the notion of governance.

Key words : exchange value, value creation, annuity, cost of capital, ownership theory, entity theory, agency theory, positive theory of accounting, patrimonal fiction, node markets.

 


Introduction

Les scandales financiers de ces dernières années, comme ceux d’Enron-Anderson et de Worldcom aux Etats-Unis, d’Ahold aux Pays-bas, de Parmalat en Italie, de Vivendi en France sans oublier ceux des nombreuses banques et compagnies d’assurance lors de la crise plus récente de 2008, ont, d’une part, conduit les législateurs à réagir (loi Sabarnes-Oxley de juillet 2002 aux Etats-Unis, loi de sécurité financière du 1er août 2003 en France…) et, d’autre part, ouvert de nombreux débats sur le mode de gouvernance de l’entreprise. Selon Charreaux et Wirtz (2006), la gouvernance désigne « l’ensemble des mécanismes qui ont pour effet de délimiter les pouvoirs et d’influencer les décisions des dirigeants, autrement dit, qui ‘gouvernent’ leur conduite et définissent leur espace discrétionnaire ».

C’est avec l’émergence de la théorie positive de l’agence, dont les pionniers furent Jensen et Meckling (1976), qu’une explication de la gouvernance allait commencer à se construire. Selon cette théorie, en confiant la gestion de son capital au dirigeant (l’agent), le propriétaire (le principal) se trouve souvent face à des divergences d’objectifs et des asymétries d’information qui entraînent des conflits d’intérêt. Ceux-ci sont à l’origine de coûts d’agence qui correspondent aux pertes de richesse que les propriétaires doivent supporter et qui n’existeraient pas en leur absence. La gouvernance constitue alors une réponse à ces conflits sous la forme d’un dispositif comportemental constitué de leviers d’action dont l’utilisation devrait permettre de régir les relations internes et externes entre les dirigeants et les autres parties prenantes de l’entreprise. Pour cela, ces relations sont gérées au moyen de contrats, implicites ou explicites, l’organisation étant alors conçue comme un « nœud de contrats » (Jensen et Meckling, 1976), c’est-à-dire un processus contractuel complexe organisé pour créer de la richesse. Il s’ensuit que le principe explicatif des systèmes de gouvernance repose sur l’efficience organisationnelle qui est mesurée par une création de valeur. En « gouvernant » la conduite des dirigeants, les systèmes de gouvernance sont ainsi supposés influencer le processus de création de valeur à travers les décisions d’investissement et de répartition de la richesse créée. La comptabilité devant fournir, entre autres, une mesure de la valeur créée, l’évolution dans le temps des théories comptables est allée de pair avec celle des systèmes de gouvernance. En posant comme hypothèse que le mode de répartition de la valeur créée influence le niveau de celle-ci, nous pouvons identifier deux manières de justifier cette création : soit la valeur créée revient uniquement aux actionnaires et l’on est alors dans une vision actionnariale à laquelle répond la théorie comptable du propriétaire, soit elle est partagée entre toutes les parties prenantes et l’on est dans une vision partenariale à laquelle répond la théorie comptable de l’entité. Mais comme l’entreprise n’ayant pas de patrimoine ne peut pas avoir de comptabilité réelle, l’entité est ici sa représentation comptable virtuelle.

Jusqu’à la fin du 19ème et le début du 20ème siècle, l’entreprise a été conçue à travers la notion de société telle qu’elle est définie par le droit. Sa gouvernance posait souvent des problèmes dans les sociétés de capitaux, les petits porteurs s’estimant lésés par les pratiques des dirigeants au service des administrateurs. Ces conflits trouvaient leur origine dans le manque d’information sur la gestion, la comptabilité n’étant organisée que pour contrôler l’action des dirigeants. Le modèle comptable qui exprimait cette vision de la société était celui du propriétaire selon lequel seuls les détenteurs de parts sociales participaient à la société et s’en partageaient les résultats. Il s’agissait ici d’une gouvernance actionnariale qui supposait une conception statique de la comptabilité cherchant à donner une image de la société en valeurs de marché au moment de l’établissement du bilan (Richard, 2005).

Les travaux de Taylor (1911) et de Fayol (1916) ont permis de penser l’entreprise comme étant un objet de management distinct de la société définie par le droit (Segrestin et Hatchuel, 2009). Sous leur optique, l’entreprise se devait de mettre en œuvre une dynamique collective visant à créer de nouvelles ressources devant être réparties entre ses membres selon un principe d’équité et de solidarité. A cette dynamique collective correspond une gouvernance partenariale de l’entreprise qui est considérée comme une entité séparée de ses propriétaires (Paton, 1922), ceux-ci étant assimilés à de simples créanciers au même titre que les autres prêteurs. Le modèle comptable de l’entité qui lui est associé et dont Courcelle-Seneuil (1872) en France et Folsom (1873) aux Etats-Unis en firent une première proposition, est conçu de manière dynamique en s’appuyant sur le principe de la continuité des exercices et sur une valorisation des actifs à leurs coûts historiques (Schmalenbach, 1961).

D’une forme rudimentaire portant sur la tenue des livres, la recherche en comptabilité s’est orientée au cours d’une évolution lente mais constante vers une conception fondée sur une démarche qui se veut scientifique et positive. Ainsi, en s’inspirant de la démarche positive en économie, élaborée par J. N. Keynes (1891) et reprise par M. Friedman (1953), R. L. Watts et J. L.  Zimmerman (1978, 1979 et 1986) de l’Ecole de Rochester ont essayé de déplacer la « théorie comptable » de sa conception normative selon laquelle il s’agissait d’expliquer « ce qu’elle devrait être » au regard d’un système de valeurs vers la construction positive d’un ensemble de connaissances expliquant « pourquoi la comptabilité est ce qu’elle est, pourquoi les comptables font ce qu’ils font et quels effets ces phénomènes ont sur les gens et sur l’allocation des ressources » (Jensen et Meckling, 1976). Développant l’idée, dans leurs articles de 1978 et 1979, que la comptabilité n’est pas neutre car elle est le reflet des choix des dirigeants cherchant à maximiser leur utilité personnelle, ils ont tenté d’élaborer les lois du comportement de ceux-ci, notamment dans leurs relations contractuelles avec les actionnaires. Leur modèle comptable est construit comme une application particulière de la version financière de la théorie positive de l’agence (Jensen et Meckling, 1976). Il est fondé sur des statistiques de choix d’options sur les marchés financiers et de corrélation entre les cours de bourses et les décisions comptables qui ont été réellement prises dans les entreprises qu’ils ont étudiées. En fondant leur théorie sur l’étude du comportement des dirigeants dans leurs relations avec les actionnaires mais aussi avec les pouvoirs politiques et les instituts de normalisation comptable, Watts et Zimmerman ont déformé le cadre de la vision actionnariale et de la gouvernance qui lui est associée en présentant l’entreprise comme une marchandise faisant l’objet d’un commerce sur les marchés financiers.

Ces visions actionnariale et partenariale et leurs gouvernances respectivement associées sont largement dépendantes du contexte culturel dans lequel elles se développent, ce qui les rend historiquement contingentes sans pouvoir fournir de clés à-historiques de lecture cherchant à expliquer et à normaliser l’action. Nous proposons dans cette communication de dépasser ces conceptions en construisant une situation imaginaire fondée sur l’échange permettant de caractériser ce qu’est la comptabilité et vers laquelle la gouvernance devrait tendre. Pour cela, nous caractérisons l’utopie en reprenant la définition proposée par Thomas More (1478-1535, humaniste anglais) qui forgea ce mot en 1516 pour désigner un « lieu qui n’est pas ici »[1] permettant ainsi de penser qu’elle reste réalisable ou qu’il est possible de tendre vers elle[2]. Cette utopie est une fiction consistant à décrire une société idéale vers laquelle pourrait tendre la réalité sans pour autant avoir l’obligation de l’atteindre. Ce recours à la fiction est un procédé permettant de prendre ses distances par rapport à l’histoire et au présent pour mieux les relativiser tout en décrivant, d’une manière aussi concrète que possible, ce qui pourrait être.

Pour cela, après avoir présenté, paragraphe 1, la gouvernance actionnariale associée au modèle comptable du propriétaire et au paragraphe 2 celle qui est partenariale associée à celui de l’entité, nous utiliserons le marché pour proposer, paragraphe 3, une gouvernance utopique associée au modèle comptable de l’échange marchand.

 

1.     Gouvernance actionnariale et théorie comptable du propriétaire

Lorsque la comptabilité en partie double s’est imposée en France dans le milieu industriel, à partir de la première moitié du 19ème siècle, les dirigeants, pour autofinancer leurs investissements, ont commencé à passer de manière systématique des écritures comptables d’amortissement. Utilisant pour cela une grande partie de leurs marges bénéficiaires, ils ont souvent limité les dividendes distribués et tenté d’en régulariser le cours. Or, si l’autofinancement peut être considéré comme une conception logique et naturelle dans les entreprises familiales, il en va différemment dans les sociétés de capitaux notamment vis-à-vis des petits porteurs, cette pratique allant jusqu’à déclencher d’âpres conflits d’intérêts entre les administrateurs des sociétés de capitaux ou les dirigeants qui les représentaient et les ayants droits aux bénéfices. Malgré quelques tentatives, on ne réussira guère à discipliner les pratiques[3] avant que n’intervienne le 15 juillet 1914, après sept années de débats parlementaires et l’imminence de la guerre, une loi qui vint bouleverser les données du problème en instaurant l’imposition des revenus[4] et l’obligation de constater des amortissements en comptabilité pour déterminer l’assiette imposable.

Ces conflits ne faisaient qu’exprimer des problèmes de gouvernance liés aux insuffisances de l’information financière ne présentant que le résultat comptable, parfois manipulé par les dirigeants, comme seule mesure de la performance. Si le coût des dettes était considéré comme une charge, ce n’était pas le cas des capitaux propres. Ce n’était pas l’entreprise en tant que telle qui était perçue mais la société qui en était le support juridique et dont le fonctionnement s’appuyait sur le modèle comptable du propriétaire, proche de la théorie mathématique de Léautey et Guilbault (1889). Selon ce modèle, c’est la société définie par le droit qui existe et non l’entreprise qui, de ce fait, n’a pas d’autonomie propre et représente exclusivement ses propriétaires qui sont juridiquement les seuls pouvant percevoir les rentes dégagées.

Ainsi, la mesure comptable fut très tôt orientée pour satisfaire les intérêts des propriétaires de la firme. Il n’est qu’à observer la disposition du compte de résultat pour s’en convaincre. Celui-ci intègre un ensemble de flux positifs censés représenter l’enrichissement de l’entreprise pendant l’exercice et de flux négatifs donnés comme son appauvrissement durant la même période. La confrontation des deux ensembles permet d’aboutir au « résultat de l’exercice ». Or, celui-ci ne mesure pas la rentabilité nette dégagée par l’entreprise puisque le traitement comptable réservé aux dividendes versés aux propriétaires n’est pas identique à celui des intérêts versés aux prêteurs. Bien que les deux dépenses rémunèrent l’une comme l’autre des apporteurs de fonds, les intérêts sont enregistrés parmi les charges alors qu’il n’existe aucun poste comptable qui soit consacré aux dividendes. La raison en est simple : le résultat de l’exercice mesure en réalité la variation de la situation nette de la société entre le début et la fin de l’exercice, c’est-à-dire le surplus qui doit revenir aux propriétaires, lesquels peuvent en laisser une partie plus ou moins importante au service de l’autofinancement de l’entreprise.

Cette vision actionnariale de la gouvernance s’inscrit directement dans la théorie juridico-financière de la firme qui repose sur l’hypothèse traditionnelle que tous les apporteurs de facteurs de production sont rémunérés à leur coût d’opportunité. Celui-ci correspond à leur rémunération d’équilibre permettant de compenser le risque encouru et supposée le plus souvent égale au prix du facteur établi sur un marché concurrentiel. S’il existe un surplus, il ne peut revenir qu’aux actionnaires qui en ont le pouvoir légitime de par leur droit de propriétaires prenant seuls les risques. Ce surplus est une rente pour les propriétaires et correspond normalement à une création de valeur par l’entreprise d’où son appellation maintenant consacrée de « valeur actionnariale ».

La crise économique de 1876, avec son lot de faillites et de concentration du capital, eut comme conséquence de faire apparaître, notamment aux Etats-Unis, le besoin de managers salariés, ayant reçu une formation à la direction, dans les grandes sociétés par actions appelées pour cette raison « sociétés managériales ». Progressivement, les actionnaires déléguèrent leur pouvoir de décision à ces dirigeants. En France, Fayol est l’illustration même de ce mouvement lorsqu’il obtint les pleins pouvoirs de son conseil d’administration après avoir sauvé de la faillite les mines de Commentry.

Avec la crise de 1929 et la recherche des responsabilités, allait naître un besoin d’explication d’une gouvernance caractérisée par l’abandon progressif par les actionnaires de leur pouvoir en faveur des dirigeants. Un cadre théorique permettant d’appréhender les systèmes de gouvernance commença à émerger avec Schumpeter (1911 et 1943) lorsqu’il établit la relation entre l’entrepreneur innovateur et le phénomène de « destruction créatrice » de richesses économiques. Cependant, c’est Berle et Means (1932) qui sont reconnus comme ayant posé les premiers jalons explicatifs sur les conséquences néfastes pour l’entreprise de la séparation du droit de propriété et de la fonction de direction[5] : en laissant une latitude quasi totale d’action aux managers, les sociétés allaient devenir inefficientes. Ce débat fut ensuite relayé par J. Burnham[6] (1941) et diffusé mondialement par J. K. Galbraith[7] (1967) accréditant l’idée que les managers, formant la « technostructure », s’étaient installés en maîtres dans les fauteuils autrefois occupés par les propriétaires. Coase (1937), de son côté, proposa de caractériser l’entreprise comme une « structure de gouvernance » pouvant opérer les mêmes fonctions que le marché mais dans des conditions plus efficaces grâce à la structure contractuelle dont elle était dotée. Avec ces différents apports théoriques, la gouvernance venait d’être identifiée comme un objet de recherche.

A la fin des années 1960, Jensen et Meckling (1976) posèrent les bases d’une approche se voulant scientifique de la gouvernance en proposant la théorie positive de l’agence selon laquelle les divergences d’objectifs entre les managers et les propriétaires pouvaient provoquer des asymétries d’information susceptibles de faire apparaître les phénomènes traditionnels de risque moral et de sélection adverse. Ceux-ci sont à l’origine des coûts d’agence tels que ceux relatifs à la surveillance des dirigeants, à leurs choix de développement mais aussi à la perte résiduelle que leurs actions peuvent entraîner. Le propriétaire, en mettant en place des mécanismes disciplinaires et de contrôle associés à des incitations financières (Caby et Hirigoyen, 2001), va chercher à motiver, à surveiller et à sanctionner les dirigeants de façon à ce que les gains dégagés par la coopération des uns avec les autres ne soient pas dissipés. Pour obtenir ce résultat, la gouvernance doit être conçue comme une réponse organisationnelle à ces conflits d’intérêts ainsi que le proposent Jensen et Meckling (1976) lorsqu’ils avancent que l’organisation est « le point focal d’un processus contractuel complexe, par lequel les objectifs conflictuels des individus atteignent l’équilibre. En ce sens, la conduite d’une organisation est comme celle d’un marché, qui n’est que la résultante d’un processus complexe de recherche de l’équilibre ». Le principe explicatif de la gouvernance, qui en constitue aussi l’enjeu central du point de vue normatif, ne peut que reposer sur « l’efficience organisationnelle » dont la mesure correspond à la valeur créée.

Dans le prolongement de la thèse de Demsetz (1967) et d’Alchian (1969) sur les droits de propriété, la théorie positive de l’agence postule que les parties signent des contrats qui ne sont pas exclusivement juridiques mais sont définis comme tout procédé par lequel des droits de propriété sur des biens sont créés, modifiés ou transférés. Il s’agit d’une entente dont le contenu va être négocié par chacune des parties au contrat. La théorie positive de l’agence présente ainsi l’entreprise comme une fiction juridique représentée par un « nœud de contrats », implicites ou explicites, qui régissent les relations internes (entre ses membres) et externes (entre ceux-ci et les tiers), la gestion de ces contrats par le seul mécanisme des prix sur le marché ne permettant pas de créer le maximum de valeur en raison des asymétries d’information et des conflits d’intérêt. Elle privilégie l’étude des relations entre actionnaires et dirigeants car la coopération entre eux s’applique à la fois au processus de création de valeur et à l’appropriation de la valeur créée, et se justifie par le fait qu’ils ont besoin de mutualiser leurs ressources pour réaliser un projet qui leur soit collectivement bénéfique. Les conflits potentiels d’intérêts ne peuvent alors que porter sur les ressources respectives qu’ils doivent engager et sur le partage de la rente globale issue de leur action, le problème induit étant celui d’une mesure de cette rente que la comptabilité doit fournir.

Or, au cours des années qui suivirent l’éclatement du système monétaire international après la suppression par le président Nixon, en août 1971, de la convertibilité or du dollar, le contexte dans lequel évoluaient les entreprises a radicalement changé. La discipline des marchés financiers dérégulés construite sur le système de taux de changes flottants s’est progressivement substituée aux mécanismes de la régulation monétaire fondée sur des taux de change fixes. Des quantités considérables de liquidités furent disponibles sur le marché et favorisèrent la financiarisation de l’économie ainsi que l’émergence d’une société d’endettement. Pour les dirigeants cherchant à financer le développement de leurs entreprises se posa alors le choix entre faire appel au marché financier afin d’augmenter le capital ou s’adresser aux banques en empruntant. En partant du théorème du capital-valeur formulé par Irving Fischer (1930)[8], la solution à ce problème émergea de la théorie financière initiée par les modèles de Modigliani et Miller (1958) qui firent accepter l’idée que, dans un monde sans taxes, exonéré de coûts de transaction et sous l’hypothèse de l’efficience des marchés, la valeur marchande de l’actif économique d’une entreprise n’était pas affectée par le choix d’une structure de financement entre capitaux propres et dettes. Cela revenait à dire que, par l’acceptation de la notion d’« effet de levier », le capital possédait un « coût » que les dirigeants pouvaient comparer à celui de l’endettement afin de choisir la meilleure combinaison possible de ces deux sources de financement. Dans ces conditions, un dirigeant pouvait prendre des décisions d’investissement non-conformes au meilleur intérêt des actionnaires parce qu’il n’avait pas à « supporter » le coût des capitaux investis et parce qu’il ne percevait aucune « rémunération » en contrepartie de la valeur créée pour eux. Pour éviter que cela se produise, les systèmes de rémunération des dirigeants furent alignés sur les méthodes d’affectation des capitaux, ce qui permit d’adapter le fonctionnement de l’entreprise sur la création de valeur.

Parallèlement à cette situation, l’importance croissante dans l’économie des fonds de pension et des investisseurs institutionnels, jugés chaque année sur le rendement de leurs opérations et, de ce fait, beaucoup plus exigeants en termes d’objectifs de rentabilité et plus actifs en termes d’analyses stratégiques, obligèrent les managers à optimiser en permanence la valeur des actions de l’entreprise, ce qui les amena à confondre leur stratégie financière avec la gestion opérationnelle des activités. Face à la pression très forte des marchés financiers, ces nouveaux actionnaires exercèrent une contrainte économique sur l’entreprise en l’obligeant à rémunérer les capitaux propres qu’ils apportaient. Pour l’entreprise, c’est une nouvelle contrainte qui apparaissait dans la mesure où la rémunération des capitaux propres n’était plus considérée comme un revenu résiduel mais comme un impératif fondamental. Il ne s’agissait plus de créer de la valeur pour l’actionnaire de manière sporadique mais de manière constante en cherchant à maximiser la valeur actionnariale. En exigeant un taux de rentabilité minimum, les investisseurs financiers ont incité les dirigeants à faire jouer l’effet de levier favorisant le recours à l’endettement.

Par ailleurs, Merton (1973), en cherchant à compléter la théorie du portefeuille de Markowitz (1952) et en reprenant les travaux de Black et de Scholes, a publié un article montrant que l’on peut obtenir la stabilité d’un portefeuille de titres en combinant, selon la proportion appropriée, des opérations de vente ou d’achat sur les titres eux-mêmes et sur les options qui en sont des dérivés. Or, leur modèle est fondé sur l’hypothèse d’une action qui ne donne aucun dividende entre le moment de l’évaluation de l’option et l’échéance de celle-ci, ce qui revient à nier l’existence d’un authentique marché du capital et à promouvoir comme critère d’une bonne gestion la plus-value spéculative sur le cours des titres. L’application concrète de ces modèles justifiant le recours à l’endettement et à la spéculation ont pris leur essor à partir de 1980 lorsque, pour se prémunir contre le risque de rendement et de prix des actions mais aussi contre le risque des taux d’intérêt, des analystes financiers ont commencé par souscrire des produits dérivés (swaps, options…) qui prenaient souvent la forme d’options pouvant s’acheter et se vendre sur un marché. Cela les a amené à prendre des positions très spéculatives en fabriquant des produits financiers à fort effet de levier et générant à court terme des gains qui rendaient inaudible tout argument mettant en évidence le haut niveau de risque induit. La prise de risque s’est alors épanouie sans entrave parce que les dirigeants ont sacrifié l’intérêt de leur entreprise pour réaliser d’énormes profits dont ils étaient, parfois et en partie, les bénéficiaires. Un nombre croissant de transactions financières se sont réalisées au moyen de ces produits dérivés qui, n’ayant pas de coût à l’origine, ne sont pas, dans le modèle comptable traditionnel, comptabilisés au bilan alors qu’ils peuvent être générateurs de pertes colossales comme nous l’a montré l’expérience récente. D’ailleurs, dès la fin des années 1980 aux Etats-Unis, les graves défaillances d’institutions financières avaient commencé à être interprétées comme étant le résultat des limites du modèle comptable traditionnel d’évaluation au coût historique. Celui-ci aurait montré son incapacité à révéler en temps utile aux utilisateurs de l’information comptable la situation financière des banques utilisant des produits dérivés (Barth, Landsman et Wahlen, 1995).

Dans ce nouveau contexte économique, spéculatif et propice à l’endettement, les dirigeants furent « obligés » d’aligner le pilotage et l’organisation de leurs entreprises sur l’objectif de valeur actionnariale recherchant une rentabilité des capitaux investis supérieure au coût de l’ensemble des ressources financières mobilisées, chargé d’établir une relation étroite entre les décisions d’investissement et les décisions de financement. Ce coût est estimé habituellement par le modèle d’équilibre des actifs financiers (MEDAF) à condition de supposer que le marché des capitaux soit efficient[9]. La valeur actionnariale est devenue le nouveau credo des dirigeants des grandes entreprises. Elle est aujourd’hui le critère essentiel du marché financier même si, d’une manière ou d’une autre, il semble que ce concept ait toujours existé dans l’esprit des dirigeants des entreprises.

Cette notion de « coût du capital » est centrale dans la légitimation de celle de « création de valeur ». Le capital et les dettes étant considérés comme étant de même nature, la valeur marchande de l’entreprise ne dépend plus du tout de la composition des modes de financement, capitaux et emprunts, dont elle dispose, ce qui marque une rupture radicale avec la conception traditionnelle de la performance et modifie profondément la gouvernance, les dirigeants pouvant intervenir sur la structure du capital au moyen de l’effet de levier. La théorie positive de l’agence (Jensen et Meckling, 1976) va fournir une légitimité à cette nouvelle gouvernance.

Cette problématique de la création de valeur actionnariale marqua une rupture radicale avec la conception traditionnelle de la performance. C’est ainsi que l’opinion classique selon laquelle le marché porte un regard perspicace sur les bénéfices comptables fut remise en question à la suite de nombreuses études initiées par Beaver (1968) ainsi que par Ball et Brown (1968) qui montrèrent que la publication du résultat comptable traditionnel avait un effet très limité sur le comportement du marché financier, celui-ci ayant déjà anticipé les évolutions par d’autres canaux informationnels. Les résultats de ces études et de celles qui suivirent trouvèrent un écho très fort dans le plaidoyer majeur développé par le professeur de finance américain Alfred Rappaport (1986), l’un des pères du renouveau de la « création de valeur pour les actionnaires ». Celui-ci affirma que les indicateurs comptables et autres ratios traditionnels n’offraient qu’un tableau de bord volumétrique, peu propice aux extrapolations qualitatives en termes de stratégie à suivre. Ces indicateurs traditionnels, qui pouvaient perdurer tant que les marchés financiers n’exigeaient pas une certaine rentabilité, furent ainsi frappés d’obsolescence, ne répondant pleinement ni aux besoins des marchés financiers ni à ceux du management. De nombreuses méthodes, telle que l’EVA® (Economic Value Added ou « création de valeur intrinsèque », popularisée au milieu des années 1990 par le cabinet Stern Stewart qui l’a créée), ont été mises au point pour mesurer cette création de valeur dont elles ont d’ailleurs permis la vulgarisation dans le monde entier, le « coût du capital » étant la pierre angulaire de leur construction. Cette notion de « coût du capital » vient jeter un doute sur le respect des caractéristiques du modèle comptable du propriétaire. Cela, d’autant plus, qu’en raison de nombreuses distorsions comptables, le total de l’actif tel qu’il figure au bilan ne correspond ni à la valeur de réalisation des actifs, ni à leur valeur de remplacement, ce qui oblige à le corriger très finement. En effet, la logique même de la théorie positive de l’agence conduit à préconiser une information comptable basée sur des données non susceptibles d’être affectées par les décisions comptables des dirigeants. Cela impose que  les évaluations des éléments d’actifs reposent le plus possible sur des évaluations de marché et non sur un coût historique amorti et que, dans le même temps, la performance de l’entreprise soit appréciée non pas au travers d’agrégats comptables sur lesquels le management peut avoir prise mais au contraire sur des indicateurs de liquidité, lesquels offrent une meilleure garantie aux apporteurs de capitaux. C’est ce que propose par exemple l’EVA® qui évalue les firmes à partir d’une logique de liquidité s’inscrivant dans une cohérence d’ensemble avec certaines prescriptions des normes IFRS fondées sur la valorisation des actifs à la valeur de marché. Une telle cohérence doit être reliée à une analyse en termes de basculement conventionnel conduisant à mettre en relief l’influence des attentes des apporteurs de ressources externes sur la constitution et l’évolution de l’information comptable.

Les nouvelles normes comptables témoignent de cette rupture dans les pratiques comptables qui consistent à abandonner le coût historique comme base des évaluations au profit de la « juste valeur ».

Estimant la comptabilité traditionnelle incapable de fournir des états qui soient réellement informatifs pour le marché financier, mais aussi insuffisante dans l’explication de certains choix comptables par les dirigeants, l’Ecole de Rochester a proposé une nouvelle formulation à travers la théorie positive de la comptabilité. Etant fondée sur le paradigme de l’utilité contractuelle de l’information comptable, elle repose sur le concept de Market for Excuses qui exprime la production par les dirigeants de justifications ad hoc servant d’alibis aux décisions qu’ils prennent. Cherchant à éclairer la genèse des états financiers à partir du comportement des producteurs et des utilisateurs de l’information comptable, elle emprunte ses schémas de raisonnement à la théorie positive de l’agence et à la théorie économique de la réglementation[10].

Pour la première, les mesures comptables jouent un rôle déterminant dans le suivi des contrats, ce qui place la comptabilité au cœur des relations d’agence. Ce rôle central conduit à formuler le problème du choix des méthodes et des normes comptables à partir de modèles fondés sur la rationalité économique des dirigeants et des propriétaires appréciée en termes de rémunérations et d’endettement.

Pour la seconde, la finalité des réglementations étant d’effectuer des transferts de richesses, les valeurs comptables fournissent une base pour le politiciens puissent argumenter auprès de leurs électeurs du bien fondé des mesures prises et de celles qu’ils proposent, notamment en termes de normalisation et de réglementation comptable.

Avec la vision actionnariale de la gouvernance déformée par le prisme de la théorie positive de la comptabilité, on cherche à obtenir des bilans en valeurs actuelles comme dans la phase statique de la comptabilité au 19ème siècle mais, contrairement à elle, la perspective de liquidation de l’entreprise n’est pas retenue : les entreprises se transforment et se recomposent, leur gouvernance aussi. Elles sont conçues comme des paniers d’activités relativement autonomes pouvant faire l’objet d’échanges sur le marché financier, au mépris de la prise en compte des autres parties prenantes à l’activité (Chiapello, 2008). Le changement de dénomination des normes, qui de « comptables » (IAS) deviennent « financières » (IFRS), constitue une révolution qui modifie l’orientation de la pratique de la comptabilité depuis ses origines car elle n’est plus au service du développement économique fondé sur l’activité industrielle et commerciale mais au service des marchés financiers. Pourtant, ce modèle contractualiste actionnarial qui légitime le pouvoir ultime des actionnaires dans l’entreprise, est en totale contradiction avec les discours et les pratiques managériales qui mettent l’accent, dans le cadre d’une conception institutionnaliste et partenariale des entreprises, sur les responsabilités sociétales (Capron, 2006).

Ainsi, la gouvernance traditionnelle destinée à servir la création de valeur actionnariale présente des limites. En se fondant sur la théorie de l’agence et en privilégiant la relation entre les dirigeants et les actionnaires, la maximisation de la valeur actionnariale à court terme se fait souvent sur un plan pratique au détriment du potentiel humain. Cette vision réductrice de la performance conçue uniquement dans sa dimension financière a conduit au modèle de création de valeur partenariale qui se fonde sur la théorie des parties prenantes. Au plan théorique, cette approche par les parties prenantes s’inscrit, comme celle par les propriétaires, dans la théorie de l’agence. Cette conception de la valeur élargie aux différents stakeholders veut mettre en évidence le fait que la création de valeur ne résulte pas seulement de l’apport de capitaux par les actionnaires mais des efforts conjugués de tous les partenaires.

 

2.     Gouvernance partenariale et théorie comptable de l’entité

La définition de l’entreprise du point de vue de l’actionnaire comme un ensemble d’investissements de capacités de production qui dégagent ou non une rentabilité supérieure au coût d’opportunité du capital ne fait pas l’unanimité. Il suffit d’écouter le langage « politiquement correct » ambiant pour se rendre compte que la croissance en termes de chiffre d’affaires, de bénéfice et de retour sur action constitue le principal repère auquel se réfèrent de nombreuses directions générales pour séduire leur actionnariat. Comme nous l’avons vu dans le paragraphe précédent, la théorie positive de l’agence, à partir des notions de conflits d’intérêts et d’asymétrie informationnelle, fournit une justification théorique opportune à cette conception de la gouvernance. Depuis les années soixante-dix, les pratiques réelles de gouvernance dans les entreprises déployaient cette approche au travers de pratiques financières de plus en plus sophistiquées dont les agences de notation sanctionnaient le respect.

Cependant, devant son incapacité à éviter les scandales de ces dernières années mais aussi à répondre aux défis posés en termes de responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) par l’émergence de nouveaux acteurs, individuels ou organisationnels, rassemblés sous l’appellation « parties prenantes », la vision de la gouvernance actionnariale est remise en cause. Dans la pratique des entreprises, les discours sur la gouvernance se multiplient en faisant l’objet d’adaptations régulières et constantes.

Pour rendre compte de cette situation, le cadre d’analyse traditionnel de la gouvernance actionnariale a connu un premier élargissement à la suite des travaux de Milgrom et Roberts (1992) qui contestent l’identité supposée entre création de valeur et valeur pour les actionnaires car les décisions de la firme entraînent des conséquences pour l’ensemble des parties prenantes. Cette conception d’une gouvernance partenariale qui consiste à aligner la capacité à saisir les opportunités de croissance en mobilisant toutes les ressources dont dispose l’entreprise et l’appropriation des gains qui en sont issus n’est cependant  pas nouvelle.

Dès la fin du 19ème siècle et le début du 20ème, de nouvelles règles et de nouvelles pratiques dans de multiples domaines ont marqué un tournant décisif dans la conception de la gouvernance de l’entreprise :

v      la notion de contrat de travail a commencé à se développer,

v     la loi sur les licenciements collectifs, lois relatives à la prévention et à la réparation des accidents du travail ont été votées,

v      les actionnaires ont abandonné progressivement leur pouvoir aux dirigeants,

v      la réorganisation du système bancaire a mieux répondu aux attentes des entrepreneurs,

v      le marché financier a commencé à s’ouvrir aux entreprises industrielles,

v      Taylor a proposé que l’entreprise construise de nouveaux savoirs pour mieux utiliser les nouvelles machines et gérer les interfaces entre activités et métiers,

v      Fayol a montré que la logique commerciale ne suffisait plus à expliquer l’activité de l’entreprise, la rentabilité se construisant par le développement de nouvelles ressources, notamment organisationnelles, issues d’un nouveau savoir-faire qui n’existait pas encore sur le marché.

 

Ces dynamiques de changement ont eu des conséquences très importantes sur le modèle comptable du propriétaire en vigueur à l’époque, en raison de l’introduction de nouvelles parties prenantes qui vont amener un déplacement de l’objet de la comptabilité : celle-ci ne doit plus répondre à un objectif de recouvrement de l’ensemble des dettes mais doit permettre de mesurer la capacité de l’entreprise à s’inscrire dans un processus de croissance sur une longue période. Cette évolution a fait tendre le modèle comptable du propriétaire vers celui de l’entité conçue comme l’image comptable de l’entreprise et qui est directement issue de la théorie « unicontiste » de Courcelle-Seneuil (op. cité) et de Folsom (op. cité), lesquels envisagent les comptes sous l’angle de la séparation de l’entreprise et de ses propriétaires qui deviennent ainsi de simples créanciers au même titre que les autres prêteurs. La notion d’entreprise va percer l’écran du droit des sociétés et devenir la référence incontournable concernant aussi bien les petites affaires que les grandes multinationales. Devant sa réussite, elle émerveille et inquiète à la fois, à tel point que l’Etat s’en saisit tout en lui permettant de se déployer mais sans jamais lui reconnaître de qualification juridique particulière, ce qui va alimenter la confusion avec la société définie par le droit. La comptabilité va subir le contrecoup de cette confusion en empilant au cours du temps des règles qui produisent de nombreuses anomalies pour donner naissance à des aberrations qui faussent la perception que l’on peut avoir de l’entreprise. Deux exemples parmi d’autres illustrent cette évolution : les biens financés par crédit-bail ne figurent pas à l’actif du bilan mais ceux acquis à crédit avec une clause de réserve de propriété y sont inscrits alors que la clause en frappe l’acquisition. A cette confusion comptable correspond une perception floue de la gouvernance de l’entreprise. Selon Saussois (1994), Fayol qui avait reçu comme mission par les propriétaires des mines de Commentry formant le conseil d’administration, de liquider celles-ci parce qu’elles se trouvaient dans une situation critique, réussit à les rendre bénéficiaires pendant plus de dix ans. Le conseil d’administration, dont les membres reçurent d’importants dividendes chaque année, lui délégua alors son pouvoir de décision qui passa ainsi de leurs mains dans celle du dirigeant Fayol.

Le problème qui se posa fut de disposer d’outils capables de mesurer la valeur créée pour les parties prenantes. La notion de valeur créée doit être à même, selon le principe d’efficience organisationnelle, de prendre en compte l’intégralité de ces dernières, ce qui pose aussi le problème de la répartition de la rente qui est dégagée. Celle-ci doit pouvoir être mise en relation avec les contributions respectives de chaque partie prenante à travers, notamment, leurs compétences-clés, ce qui suppose que l’on accorde un rôle central à l’investissement et non plus au financement comme dans l’approche actionnariale. Dans ce cadre, la théorie comptable du propriétaire semble peu adaptée à une analyse de la création de valeur reposant sur la vision contractuelle de la firme mettant celle-ci en relation avec ses différents partenaires sous forme d’un jeu coopératif à travers une chaîne de valeur telle qu’elle a été proposée par Porter (1982). Elle semble également peu pertinente pour analyser la création de valeur dans les nouvelles formes de firmes de type virtuel qui, à la limite, ne possèdent aucun actif matériel car il est alors impossible de mesurer une performance sur la base des capitaux investis, ces derniers étant apparemment nuls.

Pour résoudre le problème de la mesure de la valeur créée et de sa répartition entre les parties prenantes, plusieurs méthodes existent dont celle des comptes de surplus de productivité globale issue des travaux menés à la fin des années 1960 par une équipe d’économistes rassemblés autour de Marcel Boiteux et Pierre Massé respectivement directeur d’EDF et président du Conseil d’administration d’EDF. L’idée de cette méthode consiste à calculer le surplus de productivité globale entre deux périodes comme une augmentation du volume des produits plus que proportionnelle à celle des facteurs nécessaires pour les obtenir, puis à le répartir entre les parties prenantes à l’entreprise en utilisant les variations de prix. Cette méthode qui permet une articulation entre création et distribution de richesses est très lourde à mettre en œuvre de par la finesse des informations dont il faut disposer de manière volumétrique sur les facteurs de production.

Charreaux et Desbrières (1998) proposent une autre méthode en considérant tout d’abord la chaîne de valeur la plus simple d’une entreprise dont le dirigeant est en même temps le propriétaire unique et qui ne dispose que d’un seul fournisseur et d’un seul client. Du côté du fournisseur la valeur créée (100 € par exemple) est égale à la différence entre le prix payé par la firme (le coût explicite = 200 €) et le « coût d’opportunité », soit le prix minimum requis par le fournisseur pour entreprendre ou produire une transaction (100 €). Cette même analyse peut être transposée du côté du client. Il y a valeur créée si le client obtient le produit à un prix (900 €) inférieur à son « prix d’opportunité », c’est-à-dire le prix qu’il aurait été disposé à payer (1 000 €). La valeur créée (900 €) est alors égale à la différence entre le prix d’opportunité pour le client (1 000 €) et le coût d’opportunité pour le fournisseur (100 €). La part revenant à l’entreprise étant égale au prix perçu (900 €) diminué du coût explicite des ressources, la valeur créée se répartit de la manière suivante : entreprise = 900 – 200 = 700 € avec client = 1 000 – 900 = 100 et fournisseur = 200 – 100 = 100. Cette répartition finale est supposée dépendre des pouvoirs respectifs de négociation de l’entreprise, du client et du fournisseur compte tenu de leurs perceptions respectives des prix et des coûts.

En généralisant cette méthode à toutes les étapes de la chaîne de valeur, la valeur partenariale créée se calcule par différence entre les ventes au prix (ou coût) d’opportunité et la somme des coûts d’opportunité des parties prenantes. L’existence d’asymétries d’information et de rapports de pouvoir favorables à l’entreprise où à chaque partie prenante, explique l’écart entre le coût d’opportunité et le coût (ou prix pour les clients) explicite effectivement supporté par l’entreprise. Nous pensons que ce raisonnement est tautologique et ne produit pas de réelle explication de la répartition de la richesse créée. En reprenant l’exemple numérique ci-dessus, il nous semble que si le prix payé au fournisseur est de 200 € alors qu’il se serait contenté de 100 €, la différence appelée ici « valeur créée » pour le fournisseur ne puisse être que de… 100 €. Notre objection s’applique de la même manière au client et à l’entreprise. La valeur créée ne peut provenir d’une soustraction qui n’est qu’une opération arithmétique de telle sorte que si le fournisseur avait accepté d’être payé 150 € par exemple, la seule conclusion à laquelle nous aurions abouti est la valeur créée pour lui est… 50 € (sauf à faire une erreur de soustraction !). Le raisonnement proposé par Charreaux et Desbrières (1998) « tourne en rond » ce qui nous le fait qualifier de « tautologique ». Notre obligation en tant que chercheur est de trouver le mécanisme explicatif de la création de valeur et celui-ci ne peut se réduire à un mode de calcul, c’est-à-dire à une soustraction.

S’il est très difficile, comme dans la méthode des comptes de surplus de productivité globale, de traduire comptablement ces notions de « coûts  et de prix d’opportunité », le modèle comptable de l’entité répond globalement de manière assez satisfaisante à cette nouvelle approche de la gouvernance de l’entreprise. L’évolution des règles comptables semble montrer, comme l’expriment de nombreux auteurs, que ce modèle a progressivement dominé l’élaboration des différents systèmes comptables en donnant à l’entreprise son autonomie en même temps que le droit tendait à lui reconnaître une personnalité propre.

Cependant, cinq remarques viennent nuancer ce constat :

1)       le respect du principe d’entité qui reconnaît à la firme le statut d’unité économique virtuelle indépendante, devrait réserver aux dividendes un traitement comptable identique aux intérêts versés au prêteur. Les deux dépenses rémunèrent l’une comme l’autre des apporteurs de fonds. Or, si les seconds sont enregistrés parmi les charges, on ne trouve dans le compte de résultat aucun poste consacré à la rémunération du propriétaire qui subit ainsi un sort particulier. Le modèle de l’entité ne permet donc pas de rendre compte véritablement de la création de valeur et de sa répartition,

2)       dans le bilan, les postes « capital, réserves et résultat » sont toujours dissociés des dettes. Cela correspond au fonctionnement normal du marché et traduit bien la reconnaissance par la comptabilité que les actionnaires ne sont pas des créanciers de l’entreprise,

3)       toutes les parties prenantes qui apportent des ressources devraient faire l’objet d’un enregistrement comptable, ce qui n’est pas le cas : la compétence des salariés, l’image de marque de l’entreprise, etc., autant d’éléments qui ne sont pas quantifiables et qui ont trait au qualitatif, au social et à l’environnement,

4)       comme dans l’approche financière de la comptabilité selon le modèle de la gouvernance actionnariale, le capital apporté doit être, à fortiori, géré par l’entreprise dans le modèle comptable de l’entité pour le coût qu’il est supposé représenter. Pour cela, certains normalisateurs, soucieux d’assurer une meilleure information sur les éléments de ce poste, ont exigé qu’ils soient comptabilisés à leur « juste valeur » (« fair value »), permettant ainsi de les enregistrer au bilan dès la date de leur négociation au « prix instantané » du marché. Cette nouvelle pratique comptable revient, en définitive, à remettre en cause la notion même du capital[11] c’est-à-dire de l’entreprise et des parties prenantes à celles-ci,

5)       lors de l’exercice des stock-options, l’entreprise en tant qu’entité distincte ne subit aucun appauvrissement : il y a bien une augmentation de capital et une création d’actions, mais elle ne supportera aucune charge en tant qu’entité. Elle ne subira aucun flux de trésorerie négatif. Au contraire, c’est l’inverse qui se produira puisqu’en cas de levée des options, les bénéficiaires apporteront dans les caisses de la société la somme correspondant au produit de la valeur de souscription par la quantité de titres émis à cette occasion. En conséquence, les états financiers de l’entreprise considérée comme une entité ne devraient pas refléter un élément qui n’affecte pas son patrimoine propre… sauf à considérer qu’elle n’a justement pas de patrimoine propre et n’est qu’un prolongement de ses actionnaires. La comptabilisation comme une charge d’une forme de rémunération comme les stock-options dont le coût ne pèse pas sur l’entreprise elle-même en tant qu’entité mais sur l’actionnaire, entraîne la confusion du patrimoine de l’apporteur des capitaux et de celui, virtuel, de l’entreprise qui les met en œuvre dans le cadre de son activité, ce qui la fait apparaître comme une sorte de prolongement patrimonial de l’actionnaire. Il semble alors que l’augmentation de capital correspondant à l’exercice des options aboutirait mécaniquement à un amoindrissement de l’avoir détenu par les anciens actionnaires. La charge ainsi supportée serait proportionnelle à l’écart entre le prix d’exercice de l’option et la valeur du titre. C’est bien cette approche du « propriétaire » que propose la norme IFRS2. En effet, selon les normes comptables jusqu’en 2004, ces options n’avaient aucun impact dans le compte de résultat des actionnaires, alors qu’elles contribuaient à la rémunération des salariés, diluant potentiellement la participation des actionnaires et donc abaissant, toutes choses égales par ailleurs, le bénéfice par action. L’Union européenne ne retenait aucune forme de comptabilisation, tout au plus, en France, une information à fournir dans l’annexe. Seul, le FASB avait prévu deux règles indicatives à travers les normes APB25 et FAS 123[12] Après l’affaire Enron, la loi Sarbanes-Oxley a inclus un texte entré en vigueur le 15 juin 2005 et contraignant les sociétés à passer à la norme FAS123. L’IASB, contraint de réagir, publia en février 2004 la norme IFRS2 qui oblige les groupes cotés à inscrire dans leurs charges le coût lié à l’exercice ultérieur des options de souscription (ou d’achat), c’est-à-dire à comptabiliser les paiements en actions et assimilés et ce à partir de 2005. La règle prévoit comme principe général que l’octroi d’instruments de capitaux propres qui rémunèrent des biens ou services obtenus, entraîne une évaluation à leur juste valeur et une comptabilisation en charges au fur et à mesure de leur consommation. Cette réglementation révèle en fait l’influence grandissante de l’actionnaire sur l’échiquier politique de l’entreprise.

 

 

Au regard des pratiques comptables, il est difficile aujourd’hui de désigner parmi les deux théories, celle du propriétaire et celle de l’entité, laquelle a dominé la conception du modèle comptable utilisé actuellement. Si beaucoup d’auteurs considèrent que la théorie de l’entité a progressivement dominé l’élaboration des différents systèmes comptables, force leur est de constater que les actionnaires ne sont toujours pas considérés comme des parties prenantes de même nature et jouant le même rôle que les autres.

Pour ces raisons, nous proposons une autre voie fondée sur une utopie de l’échange économique pour concevoir la comptabilité et la gouvernance qui lui est associée comme situations idéales par rapport auxquelles nous pourrons comparer la réalité afin de chercher à comprendre les problèmes qui se posent.

 

3.     Gouvernance fondée sur une utopie de l’acte d’échange et comptabilité

Les difficultés des visions actionnariale et partenariale pour expliquer les gouvernances des entreprises et leurs modèles comptables associés, nous semblent avoir comme origine une prise en compte insuffisante de ce qui fait la spécificité de l’entreprise par rapport aux autres organisations : elle est créée et elle fonctionne pour réaliser de la manière la plus efficace possible des échanges sur ses marchés. C’est l’échange marchand qui distingue l’entreprise de toutes les autres formes d’organisations et qui la rend irréductible à celles-ci et c’est son étude qui doit nous permettre de proposer une explication cohérente de sa gouvernance à travers la construction de cette utopie de l’échange que nous proposons dans ce paragraphe.

Pour cela, nous devons d’abord définir si nous nous plaçons avant ou après l’acte d’échange. En effet, si le rôle des managers est de préparer l’échange en prenant des décisions qui permettent à leurs entreprise d’être la plus efficace possible sur ses marchés, nous pensons que le chercheur sur la gouvernance et la comptabilité n’a pas à se préoccuper en priorité de leurs motivations, mobiles, motifs et comportements en se plaçant comme eux avant l’acte d’échange. Pourtant, traditionnellement en optimisant des fonctions d’utilité, c’est ce qu’il fait. Mais il lui est alors impossible d’expliquer la dynamique de l’échange dans la mesure où celui-ci n’ayant pas encore eu lieu, il ne connaît pas les éléments qu’il contient ni les relations entre eux. Comme nous voulons construire une utopie de la gouvernance excluant l’aléatoire et l’incertain pour aider les dirigeants à prendre leurs décisions en leur indiquant, non pas de ce qu’ils auraient dû faire mais les conséquences possibles de ce qu’ils font par rapport à ce qu’ils auraient dû faire, nous devons nous situer après l’acte d’échange. Nous pourrons ainsi identifier tout ce qui le concerne afin de fournir une explication cohérente de la création de valeur.

 

Avant l’acte d’échange       Après l’acte d’échange
Le management prépare l’acte d’échange sur le marché pour qu’il soit le plus efficace possible L’acte d’échange sur les marchés Construction d’une utopie qui soit a-historique pour pouvoir expliquer le management des entreprises quels que soient le lieu et l’époque

 

Ce positionnement après l’acte d’échange est fondamental dans la mesure où nous pourrons l’observer du dehors sans y prendre part puisqu’il a eu lieu, ce qui nous permettra de produire une utopie à la fois explicative et normative de la gouvernance et de la comptabilité :

v     explicative car nous pourrons alors identifier toutes les composantes de l’échange dans sa totalité et dire quels critères il doit respecter[13],

v     normative en comparant à ces critères ce que font les managers dans la réalité, l’objectif n’étant pas de leur dire comment faire mais ce qui risque d’arriver s’ils continuent dans la voie où ils se sont engagés.

 

En nous plaçant après l’acte d’échange nous constatons que la valeur trouve son origine, non pas avant mais au moment où il se produit quand la vente se réalise. En cela, la notion de « chaîne de valeurs » de Porter (1982) entretient la confusion sur cette origine. En effet, aucune entreprise n’a jamais, à proprement parler, créé de la valeur puisque celle-ci n’est qu’un nombre enregistré dans un compte après qu’une vente ait eu lieu. En conséquence, la valeur « créée » par l’entreprise ne peut provenir que de la valeur d’échange.

Pour préciser quelles sont les conditions d’une gouvernance fondée sur un échange marchand utopique, les recherches anthropologiques, notamment celles de Boas (1888) sur le « potlatch » (voir Annexe 1, page 22), de Malinowski (1922) sur la « Kula » (voir Annexe 2, page 23) et de Mauss (1923-1924) sur le « don / contre-don » comme synthèse de celles-ci nous fournissent des éléments de réponse : les hommes ne veulent pas être lésés dans leurs échanges. Pour limiter le champ d’action de l’intérêt personnel, la vie sociale a conçu l’acte d’échange comme devant tendre vers une relation d’égalité portant sur les valeurs échangées, comme le montre l’étude de la Kula. L’échange dont le dénouement est différé dans le temps doit être producteur d’une « rémunération » avec, au minimum, conservation de la valeur de ce qui est échangé à l’instar des pratiques de potlatch. En effet, dès qu’un contractant peut recevoir durablement plus par les pratiques qu’il met en œuvre que ce que l’échange doit lui accorder, c’est que celui-ci est mal organisé car il autorise à une situation de monopole de perdurer. Cette relation d’égalité a nécessité l’utilisation de nombres et de normes définissant ceux-ci pour en mesurer les termes dont celle de valeur.

Tout en acceptant l’idée que la valeur est un concept polysémique, omniprésent en sciences de gestion, la seule notion de valeur qui permette de mesurer le profit dégagé par l’entreprise est donc celle de valeur d’échange fonction de la « compétence » nécessaire pour produire et vendre sur les marchés, étant entendu que celle-ci entretient des relations très étroites avec le temps de travail qu’il faut dépenser pour l’acquérir. La compétence elle-même est fonction de l’état de développement historique et scientifique de la société. Dans une société donnée, à chaque instant, le temps de travail nécessaire pour produire les biens est fonction du niveau de compétence qu’elle a atteint, ce qui revient à dire que la valeur compétence est un construit social prenant la forme d’un coût social théorique correspondant au niveau de compétence qu’à chaque état donné de la technique et de la science, la société accepte en moyenne de dépenser sous forme de temps de travail pour produire, stocker et distribuer tel bien ou tel service. La valeur d’échange peut ainsi se comprendre comme étant un coût social. Si nous privilégions ainsi la compétence, c’est parce que le développement de l’automatisation des processus de production et celui de la société toute entière sur les nouvelles technologies informatiques réclame de la part des salariés et des citoyens une capacité suffisante à l’abstraction des outils utilisés qui ne relève pas du travail fourni en tant que dépense d’énergie comme c’était le cas il y a deux siècles.

Cette valeur d’échange qui appartient au monde de l’utopie a besoin du « prix du marché » pour pouvoir être exprimée dans la réalité. Le prix du marché est ce que nous constatons sur le marché à un moment donné. Le moment suivant, il peut être différent selon l’intensité du jeu qui existe entre les vendeurs et les acheteurs. Pour que le prix du marché soit le reflet, même vacillant, de cette valeur d’échange, il est nécessaire que celle-ci présente les caractéristiques suivantes :

v     elle est insensible au jeu instantané entre l’offre et la demande sur le marché, ce qui signifie que le jeu concurrentiel du marché doit toujours ramener le prix du marché vers la valeur d’échange,

v     n’ayant pas d’existence réelle, elle ne peut pas être un attribut du produit, ce qui signifie que la valeur d’un produit n’apparaît qu’au moment de l’échange et qu’en amont de celui-ci, au moment de sa production, de son stockage et de l’organisation de sa vente, l’entreprise engage des dépenses mais, en aucun cas, ne crée de la valeur,

Ce concept de valeur d’échange que nous proposons en la fondant sur la compétence est différent de celui conçu par les classiques, les marxistes et les néoclassiques. Les classiques comme les marxistes font de la valeur une grandeur qui trouve son intelligibilité hors de l’échange dans telle quantité de travail ou de force de travail selon les cas et considérés comme des attributs des produits. Les néo-classiques, sur la base de l’utilité et non plus du travail, font aussi de celle-ci un attribut des produits. Nous concevons la valeur comme un simple nombre inscriptible dans un compte et dont les notions de compétence et de temps de travail associé à celle-ci qui permettent d’expliquer les échanges ne seront jamais des attributs du produit. Nous postulons simplement que la valeur que nous définissons ne sert qu’à comparer les produits entre eux de manière à en tirer des rapports d’échange qui n’ont aucune existence réelle. Autrement dit, il y a des produits offerts et demandés sur le marché dont les rapports d’échange ne proviennent pas de leur nature mais de la comparaison de leurs valeurs, celles-ci s’exprimant dans la réalité à travers leurs prix.

Nous sommes conscient que sous sa forme de construit social, le coût ne peut pas faire l’objet d’une mesure directe tant que l’on n’a pas défini l’unité de mesure de la compétence. C’est pourquoi, par exemple, de nombreux chercheurs en comptabilité raisonnent sur la base du coût historique monétaire et non sur celle de son interprétation sociale, ce qui les amène à le confondre avec la valeur avec comme conséquence, nous semble-t-il, l’impossibilité d’utiliser la valeur définie dans la théorie pour ordonner les phénomènes réels exprimés à travers les prix. Nous pensons que ce n’est pas la mesure de la compétence qui importe prioritairement pour pouvoir utiliser ce concept car notre raisonnement se fonde sur la valeur relative des biens et des services les uns par rapport aux autres et non sur leur valeur absolue. Sous cet aspect, l’échelle des prix donnée par un marché fonctionnant dans de bonnes conditions de concurrence constitue une approximation acceptable et suffisante de l’échelle des valeurs.

Notre conception de la valeur est donc idéelle et s’appuie sur la compétence que requièrent la production et la vente d’une richesse économique. Nous dirons ainsi que dans le champ de notre utopie un bien ou un service A est le « produit d’une structure de compétence SCA » dont la valeur VA est à comparer avec celle VB du « produit d’une structure de compétence SCB » d’un bien ou d’un service B. Ces valeurs VA et VB prennent existence dans la réalité à travers les prix PA et PB qui les expriment sur le marché. Si celui-ci fonctionne dans de bonnes conditions de concurrence, l’échelle des prix, PB relativement à PA, devrait être le reflet de l’échelle des valeurs, VB par rapport à VA. Dans ces conditions, le coût historique réel qui est mesuré par la somme des prix des éléments qui le composent est alors l’expression du coût social théorique que nous avons évoqué ci-dessus.

 

Domaine de l’utopie

Domaine de la réalité

Valeur-compétence théorique

Prix

Coût social théorique

Coût réel

 

Nous parlons de structure de compétence car nous associons dans la production de biens et services, les produits accumulés de la compétence ancienne utilisée pour produire le capital technique qui sera utilisé dans l’acte de fabrication et les produits de la compétence nouvelle nécessaire à mettre en œuvre sur les machines pour obtenir ces biens et ces services nouveaux.

 

Ainsi, deux richesses économiques qui nécessitent la même structure de compétences pour être produites et mises sur le marché ont la même valeur d’échange dans notre utopie, c’est-à-dire sensiblement le même prix dans la réalité. Toute transaction, souvent inégalitaire dans la réalité, doit tendre vers un échange égalitaire c’est-à-dire devant se faire « valeur pour valeur ». Cette relation d’égalité de valeurs entre les co-échangistes est d’autant plus exigée qu’« il ne saurait y avoir de vie sociale sans échange social ; il n’y aurait pas davantage d’échanges sans égalité, ni d’égalité sans commune mesure. » (Aristote, 2008). En effet, la violence ayant pour origine le désir mimétique d’appropriation de ce que possède l’autre (Girard R., 1972), si les deux personnes s’échangent des valeurs égales, chacune d’elles satisfait son désir d’avoir ce que possède l’autre et comme aucune des deux n’est lésée, la violence n’a plus lieu d’être. De plus, en postulant cette égalité des valeurs échangées, nous dotons notre utopie d’un principe explicatif permanent a-historique et donc objectif, permettant d’expliquer l’échange. Ainsi, si A est le produit d’une structure de compétence SCA et que celle-ci s’améliore dans le temps en permettant de créer deux A là où on n’en créait qu’un, la valeur compétence unitaire théorique de A par rapport à celle d’un autre produit B dont la technologie de fabrication est restée inchangée va être divisée par deux et il en sera de même du prix sur le marché si celui-ci fonctionne dans de bonnes conditions de concurrence. En conséquence, pour reproduire la valeur-compétence théorique initiale, il faudra produire deux A, ce qui sera bénéfique à la société toute entière qui sera devenue deux fois plus riche en produit A. Mais le progrès technique se diffusant dans toutes les branches d’activité, il arrivera un moment où on fabriquera aussi deux fois plus d’objets dans celles-ci, ce qui rétablira l’égalité entre la valeur-compétence théorique d’un A et celle d’un B.

Dans le respect de notre raisonnement précédent, l’échange différé dans le temps doit être producteur d’un surplus que nous appelons « profit » dans notre univers utopique, avec, au minimum, la conservation de la valeur de ce qui est échangé et qui s’est formée progressivement pendant le temps de constitution de l’épargne investie. Le schéma suivant représente cette conservation de la valeur de l’épargne dans le temps à travers le profit moyen minimum.

 

Ce profit minimum est l’élément central de l’échange lui-même et non une condition qui serait en dehors de celui-ci. Il résulte de l’égalité théorique des valeurs échangées. En effet, pour pouvoir échanger un bien, il faut au préalable constituer l’épargne qui sera investie pour produire les biens constituant le profit. Celui-ci est donc nécessaire pour que soit respectée l’égalité des valeurs échangées lorsque l’échange est différé dans le temps. Le profit n’est pas autre chose que l’épargne considérée à un instant ultérieur dans la durée. Les travaux de Boas permettent de mettre en évidence que l’existence de ce profit est conditionnée par la mise en œuvre d’une structure de compétence nouvelle pour fabriquer le produit qui permettra d’engendrer la valeur du profit et sans lequel celui-ci ne pourrait pas se matérialiser ni même l’échange se réaliser. La rentabilité mesurée par ce profit rapporté au capital investi est l’élément crucial qui constitue dans notre univers utopique l’objet principal du management.

Il s’ensuit que la gouvernance de l’entreprise doit s’appliquer, avant tout et surtout, à préparer au mieux l’acte d’échange sur le marché en optimisant l’utilisation des compétences dont elle dispose afin de dégager au minimum le profit moyen.

 

Nous allons aborder quelques problèmes liés à l’oubli de cette utopie de l’échange que nous venons de présenter.

 

Profit et rente, valeur et richesse

Chaque fois que l’échange ne tend pas à se dérouler de manière utopique valeur pour valeur, c’est que l’un des deux coéchangistes est lésé par l’autre. Lorsqu’il s’agit d’une entreprise qui arrive à vendre en permanence son produit à un prix de marché supérieur à sa valeur d’échange, c’est que le marché sur lequel elle intervient ne fonctionne pas dans de bonnes conditions de concurrence. La distinction que nous faisons entre le prix de marché et la valeur d’échange nous oblige à reconnaître l’émergence d’un glissement sémantique de la « maximisation de la richesse » pour les actionnaires vers la « création de valeur actionnariale », expression reconnue maintenant comme équivalente à la première. Cette substitution de sens nous semble résulter d’une double confusion, d’une part, sur l’origine de la création de la valeur (ou « rente ») et, d’autre part, entre la valeur et la richesse.

En transférant l’origine de la « création de valeur » de l’extérieur de l’entreprise, au moment de l’acte d’échange sur le marché clients, à l’intérieur de celle-ci en agissant sur les flux de charges, la conception actionnariale du management en a modifié le sens au point que pour obtenir la stabilisation, voire l’augmentation permanente des profits, les managers ne peuvent qu’agir sur les rémunérations du personnel. La nature de l’entreprise se trouve modifiée lorsque les profits dégagés ne sont plus étroitement liés au fonctionnement du marché parce qu’ils résultent d’une volonté d’obtention d’un taux de rentabilité par les actionnaires. En effet, puisque la rentabilité correspond à un taux exigé par les actionnaires, elle ne plus être associée au risque qu’ils prennent, risque qui peut aussi se traduire par des pertes et sans lequel il n’y a plus d’entreprise possible. En concevant le capital investi comme étant engagé dans un processus d’échange échelonné dans le temps avec le profit futur, nous disposons d’un critère objectif de distinction entre le profit et la rente et de partage de la richesse créée. Le profit qui dépend de l’état de développement économique de la société à un moment donné revient aux actionnaires puisqu’il fait partie intégrante à l’échange « valeur pour valeur » alors que la rente est un surplus qui n’est pas explicable par l’échange et qui provient de l’efficacité des facteurs de production. Ce profit moyen ne correspond pas à la notion de coût du capital indispensable pour justifier le management actionnarial : il est produit par le comportement de la société dans son ensemble et ne doit rien à la volonté subjective des actionnaires d’obtenir un certain niveau de rémunération. En ce sens, ce n’est qu’en fondant l’utopie managériale sur l’échange qu’elle pourra éventuellement devenir une utopie scientifique sociale.

Par ailleurs, La confusion entre la valeur et la richesse rejoint celle entre la valeur et le produit, la conception actionnariale étant alors amenée à assimiler tout accroissement du nombre de produits destinés à satisfaire les besoins des consommateurs à un accroissement de valeur, alors que ces deux éléments varient en sens inverse. Cette confusion les empêche de poser correctement le problème de la « création » de la valeur. En effet, au fur et à mesure que le nombre de produits vendus augmente pour un même niveau de compétences utilisées, la valeur unitaire de chacun d’eux diminue. Pour maintenir et, si possible, augmenter leur valeur globale, il faut donc en vendre de plus en plus alors que la préoccupation principale des managers devrait concerner la manière dont l’entreprise va réaliser l’échange sur ses marchés car cela conditionne la « valeur qu’elle va créer ». Cette « création de valeur » qui permet l’augmentation de la valeur d’échange de l’action ne peut provenir que d’une augmentation des richesses produites et vendues par l’entreprise. Si cette augmentation provient de la spéculation, aucune richesse supplémentaire ne sera associée à celle-ci et il ne nous sera pas possible de dire qu’il y a « création de valeur ». Il ne peut y avoir de véritable création de valeur d’échange que si les profits distribués par la société qui porte juridiquement l’entreprise résultent de son développement. L’existence d’une rente est alors le signe que les managers de l’entreprise font « mieux que le marché ». Or, assigner comme objectif prioritaire et quasi unique à ceux-ci de « faire mieux que le marché », comme le font souvent les actionnaires, revient à ériger en norme de comportement la recherche de cette rente qui est interprétée comme un signe distinctif fort d’un bon management alors qu’elle correspond à un contrôle du marché préjudiciable à son bon fonctionnement[14]. Cette distinction entre le profit et la rente est illustrée par le schéma page suivante.

Bien sûr, il est de bonne pratique qu’une entreprise cherche à trouver une niche où la concurrence est faible pour ne pas dire inexistante, ce qui lui permet de vendre à des prix tels qu’elle puisse dégager régulièrement des rentes. Mais, tôt ou tard, la concurrence devrait apparaître et risquer de lui faire perdre son avantage compétitif si elle a trop compté sur l’exclusivité qu’il lui procurait. L’utopie managériale que nous avons développée permet de comprendre que la concurrence ne peut exister sur un marché qui s’il permet aux entreprises de dégager des rentes susceptibles d’attirer de nouveaux capitaux, ce qui présente un caractère paradoxal dans la mesure où l’existence de ces rentes est toujours l’expression d’une situation de monopole dont il est souhaitable qu’elle ne soit que temporaire.

Par ailleurs, puisque l’entreprise ne possède rien en propre, elle ne peut jamais être, à proprement parler, bénéficiaire ou déficitaire. De ce fait, il n’y a aucune « loi économique » qui puisse assigner au travailleur que le salaire et au capitaliste le profit et la rente, ce qui ne veut pas dire pour autant que la répartition de la rente puisse être, sans dommage pour la société, livrée à l’arbitraire. Pour éviter que cela ne se produise, il est nécessaire de tenir compte, d’une part, de l’égalité qui devrait exister entre le salaire et le capital reconstitué par la compétence et, d’autre part, de l’échange à travers le temps du capital contre le profit.

 

 

 

 

Marge sur ventes ou rentabilité du capital

Créer de la valeur d’une période à l’autre dans la réalité signifie ne pas perdre de valeur dans l’utopie. C’est un des rôles fondamentaux du management que de mettre en œuvre les conditions pour que cette valeur se reproduise dans le temps, notamment par la création de nouvelles compétences collectives. Cela suppose, entre autres, que l’épargne investie soit rémunérée au minimum au taux de profit moyen en vigueur dans la société et que ce n’est qu’à cette condition qu’elle pourra devenir un « capital ». Cette création supplémentaire de biens et leurs ventes associées se traduisent par des enregistrements de prix et/ou de coûts dans la comptabilité. Celle-ci, pour fournir une aide informationnelle au management, doit donc être définie et organisée afin de permettre de calculer le niveau de « création de valeur » correspondant. Or, l’accent mis en comptabilité analytique sur les flux de charges et de produits fait passer au premier plan de l’action managériale la notion de marge sur ventes qu’il faut maximiser alors que l’élément crucial pour le management est la rentabilité du capital. Il en résulte un changement de perspective managériale obsédée par le chiffre d’affaires qui est un flux dans l’oubli du capital qui est un stock. Nous retrouvons là ce que nous avons évoqué précédemment sur l’influence de la comptabilité nationale qui ignore le stock de patrimoine puisqu’elle fonctionne sans capital pour ne prendre en compte que les flux entre les agents.

 

Conclusion

Nous avons montré dans la première partie de notre communication que la nouvelle gouvernance des entreprises conçues comme des parties distinctes pouvant faire l’objet de transactions indépendantes sur le marché financier est à l’origine de nombreux dysfonctionnements et de crises qui remettent en cause la notion même d’entreprise. Les conséquences néfastes pour les salariés de cette situation sont amplifiées par l’utilisation de la « juste valeur » remplaçant celle du coût historique. L’utilisation de la notion de coût du capital favorisait un management fondé sur la recherche de l’effet de levier au détriment de la sécurité minimale à laquelle les salariés peuvent prétendre.

Dans la deuxième partie, il est apparu que le modèle comptable de l’entité répondait globalement de manière assez satisfaisante à l’approche de la gouvernance de l’entreprise en termes de parties prenantes produisant des systèmes comptables qui cherchent à donner à l’entreprise son autonomie par rapport à la société qui la porte juridiquement. C’est ce qui pose ici problème dans la mesure où l’entreprise n’ayant pas de statut juridique ne possède pas de patrimoine et, de ce fait, ne peut avoir de comptabilité propre qui permettrait d’expliquer sans idéologie la gouvernance partenariale.

Pour dépasser ces deux visions, nous avons construit dans la troisième partie une utopie de l’échange vers laquelle la gouvernance réelle devrait tendre pour que l’économie de marché redevienne ce qu’elle a progressivement cessé d’être après la suppression par R. Nixon de la convertibilité or du dollar le 15 août 1971.

Les quelques éléments utopiques que nous avons proposés permettent de concevoir une gouvernance de l’entreprise au service de la rentabilité du capital investi dans le respect d’une recherche permanente de nouvelles compétences collectives associant les propriétaires de la société et les salariés de l’entreprise. Cette conception peut devenir une réalité si les règles de la finance sont déterminées par l’acte d’échange tendant à se réaliser valeur pour valeur et non par les principes issus des théories de l’endettement, de l’effet de levier et de la spéculation. En concevant la création de valeur au moment de la réalisation de l’acte d’échange du bien vendu sur le marché client, la question de l’origine de la rente se ramène alors à un arrangement efficient des compétences dont l’entreprise dispose et qui lui donne un avantage concurrentiel sur ses marchés. L’évaluation comptable en coût historique joue un rôle fondamental dans la construction de la mesure comptable pour fournir une information qui soit fiable mais aussi pour redonner au « capital » son sens économique d’épargne investie sous risque de profit ou de perte lui permettant de favoriser des pratiques de gouvernance dont l’objectif n’est pas de flexibiliser le travail mais de permettre à celui-ci de se développer dans un climat social minimisant les tensions entre les salariés. Le rôle de la comptabilité est alors d’enregistrer les opérations marchandes et uniquement celles-ci car elles permettent de vérifier la transmission de la valeur dans le temps. Reste à calculer de la manière la plus précise possible le taux moyen du profit de manière à le comparer à l’estimation qu’en donne dans la réalité le taux moyen des amortissements proposés par la fiscalité toute immobilisation confondue.

Notre utopie de l’échange ne nous fait pourtant pas oublier que, dans la réalité, chaque participant, qu’il soit personne physique ou morale, cherchera plus ou moins à tourner à son avantage la règle d’égalité des valeurs dans l’échange. Cela peut avoir un effet bénéfique quand se trouve ainsi favorisée la mobilité des capitaux d’un secteur d’activité à un autre mais, pour éviter qu’un des participants puisse bloquer le développement du secteur en empêchant la concurrence de s’exprimer à l’instar de ce que Microsoft a fait entre les années 1980 et 2005 pour garder le monopole sur ses marchés, le respect des normes définies pour faire tendre l’échange valeur pour valeur doit permettre de mettre en échec cette situation.

Dire que la gouvernance réelle devrait tendre vers la situation utopique que nous avons construite ne signifie qu’elle doive à un moment donné l’atteindre. Si cela devait se produire, la rente disparaîtrait et avec elle la mobilité des capitaux si nécessaire au développement de la société. Il ne resterait plus que le profit moyen minimum qui, présentant le même taux dans tous les secteurs d’activité, ne donnerait pas à un investisseur l’envie de transférer son capital d’un secteur à un autre qu’il aurait jugé plus rentable.

 

ANNEXE 1 : LE POTLATCH

 

L’échange différé dans le temps est illustré par le potlatch mis en évidence par Boas (1898, 1921) qui constate que chez les Indiens Kwakiutl de l’île de Vancouver[15]de grandes fêtes rituelles entre clans rivaux étaient régulièrement organisées sous la forme d’un somptueux festin pendant lequel avaient lieu d’importantes distributions de cadeaux. Chaque fête constituait un « potlatch », la personne qui invitait étant en même temps le donateur de cadeaux, les invités en étant les donataires. Le potlatch était préparé au moins un an à l’avance par le chef donateur qui incitait ses subalternes et sa famille mais aussi, parfois, la tribu tout entière, à stocker des quantités énormes de nourriture et à rassembler diverses sortes d’objets utiles et précieux, les plus prestigieux étant de grands ouvrages de cuivre blasonné dont la valeur égalait celle de dizaines de couvertures[16]. A l’apogée de la cérémonie, il arrivait que le donateur saisisse un ou plusieurs de ses boucliers en cuivre et les précipite à la mer pour manifester à la foule des Indiens son profond dédain des richesses matérielles. Cette fastueuse manifestation recelait en fait un dangereux piège : le chef invité et son clan savaient qu’au bout d’une période ils devraient rendre l’équivalent de tout ce qu’ils avaient reçu ce jour là, la coutume voulant que les cadeaux donnés en retour soient plus prestigieux et de plus haute valeur que ceux initialement reçus. Si tel n’est pas le cas, le nouvel invitant donateur et son clan perdaient honneur et prestige[17]. Ainsi, un chef ne pouvait accéder au pouvoir politique que s’il était très généreux (Clastres, 1974). Pour justifier cette pratique contraignante du supplément de valeur à apporter d’un potlatch à l’autre, Boas (1897) fournit d’abondants matériaux ethnographiques qui lui permirent de dire que : « Le principe sous-jacent est celui du placement à intérêt de biens ». Cette hypothèse provoqua chez ses confrères des discussions très critiques lui reprochant principalement le fait que, dans un système de crédit, les intérêts payés sont fonction du temps. Ils sont proportionnels à la durée écoulée entre le moment de l’emprunt et celui de son remboursement. Cette critique est très intéressante car elle renvoie, non pas à la pratique du potlatch, mais à notre mode de pensée actuel qui conçoit le temps comme étant de « l’argent » afin de justifier que l’intérêt payé soit fonction de la durée de remboursement. Or, Boas a montré que les objets échangés pouvaient être considérés comme la matérialisation du lien social unissant les membres de la société autour de ses mythes, de ses ancêtres, de ses valeurs et de ses croyances. Plus longue était leur histoire, plus prestigieux étaient leurs possesseurs et plus ils avaient de valeur dans le potlatch. Ainsi, les valeurs d’usage et d’échange de chaque objet étaient fonction de la totalité des rapports sociaux qui s’étaient noués par lui et autour de lui, les objets en cuivre étant les plus valorisés. Nous déduisons de cette pratique que l’activité déployée pendant un certain temps permet de rassembler les biens qui ne sont pas consommés improductivement et qui seront « investis » au cours d’un potlatch mais que le surplus attendu de cet apport ne se matérialisera qu’au cours d’un potlatch ultérieur. Autrement dit, ce n’est pas la durée entre deux potlatchs qui détermine le surplus à rendre mais la durée de constitution de ce qui est offert au cours d’un potlatch qui justifiera le surplus devant être rendu au potlatch suivant

 

ANNEXE 2 : LA KULA

 

La Kula illustre bien le mécanisme de l’échange instantané dans le temps. Elle est une institution située aux îles Trobriand à l’est de la Nouvelle-Guinée caractérisée par un double cercle de transactions rituelles dont l’étude a fait la célébrité de Malinowski (1922). Elle s’effectue entre une vingtaine d’archipels disposés en larges cercles constituant un circuit fermé. Sur chaque île, un nombre plus ou moins restreint d’individus y participe périodiquement, mais non régulièrement, l’enjeu principal étant d’acquérir prestige social et renommée en se liant de façon statutaire et durable à des partenaires reconnus comme prestigieux. Ce lien social est un échange, aux règles complexes fixées et réglées par un ensemble de conventions et de principes traditionnels constituant autant de normes comportementales, entre deux sortes d’articles et deux seulement, confectionnés à partir de coquillages servant de monnaie en forme de colliers appelés « soulava » circulant dans le sens des aiguilles d’une montre et de bracelets appelés « mwali » circulant dans l’autre sens[18]. Les habitants de toute la région sont incités à entreprendre des voyages périlleux pour les obtenir, l’échange ayant lieu lorsqu’ils se rencontrent au cours de leur circuit. L’étude de cet échange montre qu’il ne concerne pas des biens économiques de première nécessité tels que la nourriture puisque chaque Trobriandais possède et cultive ses champs, pas plus que la terre puisque celle-ci n’est pas à vendre. Les soulavas et les mwalis ne sont recherchés et échangés que pour la gloire que leur obtention procure à celui qui respecte les normes très précises cérémonielles et symboliques définissant les détails des transactions par lesquels chaque coéchangistes reçoit autant qu’il donne. Cette caractéristique permet d’interpréter la Kula comme un système d’échange de biens, valeur pour valeur, se réalisant sous une forme pacifique qui interdit la rivalité, le combat et la destruction[19].

 

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[1] Cette négation est ambiguë dans la mesure où elle semble signifier que ce lieu est imaginaire ou encore impossible alors que More le localise aux confins du nouveau monde et donc, de ce fait, qu’il est atteignable !

[2] Le Larousse donne comme définition de l’utopie une « Construction imaginaire et rigoureuse d’une société, qui constitue, par rapport à celui qui la réalise, un idéal ou un contre-idéal », mais c’est aussi un « Projet dont la réalisation est impossible, une conception imaginaire ».

[3] « Le 3 juillet 1914, dans le conflit opposant Lucien Bailly — un ingénieur des Mines devenu le défenseur des actionnaires mécontents — aux Forges et fonderies de Montataire, le Tribunal de commerce de la Seine prend la décision de confirmer la souveraineté de fait des administrateurs de sociétés en matière de politique de dividendes » (Yannick Lemarchand, 1993).

[4] Elle fut complétée par celle du 31 juillet 1917 qui précisa les différentes cédules imposables, parmi lesquelles les bénéfices industriels et commerciaux, puis, par le décret du 12 décembre 1948. Elle fut remplacée par un « impôt sur le revenu des personnes physiques » (IRPP) et un « impôt sur les bénéfices des sociétés et autres personnes morales ».

[5] Elle est à l’origine de la création de la Securities and Exchange Commission (SEC) aux États-Unis pour protéger les intérêts des petits porteurs.

[6] Le manager, en remplaçant le capitaliste, prend le pouvoir dans l’entreprise.

[7] Avec les progrès de la technologie, ce sont les managers constituant la technostructure qui prennent effectivement les décisions dans le cadre de la filière inversée.

[8] Le théorème d’I. Fischer s’énonce de la manière suivante : «  la valeur de tout bien de capital est égale à la somme des valeurs actualisées des revenus monétaires que la détention et la mise en œuvre de ce bien capital permettent de réaliser » (Cobbaut, 1992).

[9] Cette notion de création de valeur ne fait que transposer au niveau global de l’entreprise, les principes mis en œuvre dans la théorie financière classique de la valeur actuelle nette (VAN) dans les choix d’investissements.

[10] Posner (1974) dans le cadre de l’Ecole du Public Choice

[11] dans la mesure où le principe de fixité de sa valeur, selon la règle fondamentale instaurée le 11 juillet 1818, n’est plus respecté

[12] La première (APB25) recommandait depuis 1972 d’enregistrer en charge de rémunération le coût correspondant à la valeur intrinsèque de l’option, soit l’excédent du cours de l’action principale sur le prix d’exercice d’une option. La seconde (FAS123) qui fut instaurée en 1995 préconisait pour sa part d’apprécier le coût des options à la date d’attribution en fonction de la valeur d’octroi tout en faisant l’objet d’une actualisation sur la période de service. La charge, dans ce dernier cas, est étalée sur la durée de l’option. La norme FAS123 remplaçait l’APB25 mais laissait à l’entreprise le choix entre les deux méthodes.

[13] En procédant de cette manière, notre démarche s’inscrit dans la logique et non dans l’histoire.

[14] ce qui  ne veut pas dire pour autant qu’il faille rémunérer les actionnaires avec des dividendes inférieurs au taux du marché

[15] L’île de Vancouver se situe au nord-ouest du Canada.

[16] La conception que se font les indiens de la valeur de leurs objets n’est pas la même que celle que nous nous faisons actuellement C’est pourquoi les premiers colons européens ont pu considérablement spolier les indigènes qui pratiquaient le potlatch car ils échangeaient de l’or contre de la bimbeloterie qui, pour ces derniers, avaient valeur de potlatch.

[17] Le surintendant Fouquet voulant surpasser les fastes de Louis XIV en sût quelque chose.

[18] En réalité, parallèlement au système Kula et en même temps que lui, existe le « gimwali » qui est une forme de marché dans lequel le marchandage et la recherche du gain ne sont pas exclus. Sous son couvert, les individus s’adonnent au commerce normal, troquant d’une île à l’autre de multiples marchandises.

[19] Au cours de la Kula, il arrive que certains individus enfreignent les règles en volant par exemple, mais, le, plus souvent, ils s’y confortent, non pas seulement par crainte du châtiment ou par « inertie mentale », mais surtout à cause du réseau d’obligations et de servitudes réciproques où ils se trouvent enserrés et dont une certaine « élasticité » leur permet pourtant de réaliser leurs ambitions personnelles.

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Une utopie managériale fondée sur l’échange comme critique du management

RÉSUMÉ. Les managers ont un rôle central à jouer dans la mesure où les décisions qu’ils prennent seront plus ou moins profitables aux personnes en relation avec les entreprises qu’ils dirigent et, d’une manière plus large, à la société toute entière. Ces décisions sont relatives à leurs visions du monde et s’appuient sur ce vers quoi ils veulent tendre et qui, avant d’être réalisé, peut être considéré comme une utopie. A ce titre, nous pourrions dire qu’il y a autant d’utopies managériales qu’il y a de managers, ce qui ne garantit pas d’ailleurs que la dimension managériale dans l’entreprise soit cruciale. Nous avons tous à l’esprit des « managers de l’année » dont l’entreprise a coulé peu de temps après avoir été honorés comme tels. Nous avons tenté dans notre communication d’identifier les grandes tendances de pensée sur lesquelles se sont appuyés les managers et leurs modifications dans le temps. Après avoir rappelé comme l’idée d’entreprise s’est développée à partir des années 1900, nous avons ainsi mis en évidence les dégâts causés sur son fonctionnement par le recours systématique à partir des années 1980 à la notion de « coût du capital » et son pendant en termes d’effet de levier dans la mesure où elle provient d’une erreur de raisonnement que produisirent Modigliani et Miller en 1958. Nous avons alors proposé de construire une utopie managériale qui redonne au management la possibilité d’inscrire le fonctionnement de l’entreprise dans une dynamique autant favorable aux actionnaires qu’aux salariés sans oublier les clients sans lesquels nous ne pourrions nous interroger sur les utopies managériales.

 

MOTS-CLES : coût du capital, effet de levier, management, valeur compétence, utopie managériale
ABSTRACT. The managers have a central role to the extent that the decisions they make will be more or less beneficial to people in relation to the companies they lead and, more broadly, to the entire society. These decisions relate to their views of the world and are based on the direction in which they want to tend to and that can be considered a utopia before it is realized. As such, we might say that there are as many managerial utopias that there are managers, which does not guarantee that the managerial dimension in the company is crucial. We all have in mind « Managers of the Year » whose company sank shortly after being honored as such. We tried in our communication to identify the major trends of thought on which relied managers and their changes over time. After recalling how the business idea developed from the 1900s, we have highlighted the damages caused on its functioning, damages form the systematic use starting from the 1980s of the notion of « cost of capital » and its counterpart in terms of leverage to the extent that it comes from a fallacy that Modigliani and Miller produced in 1958. We then proposed to build a managerial utopia that gives management the opportunity to include the company operations in a dynamic favorable to shareholders as well as to employees and customers without whom we could not ask ourselves about managerial utopias.

 

KEYWORDS: cost of capital, leverage effect, management, value competence, managerial utopia 

 


INTRODUCTION

S’il est difficile de remettre en cause la notion d’entreprise tellement celle-ci est enracinée dans l’inconscient collectif, une étude historique de son émergence fait apparaître que ce mot fut très peu utilisé jusqu’à la fin du 19ème siècle (Segrestin B. et Hatchuel A., 2009). La raison en est que le système de production n’était pas organisé par les dirigeants dans la mesure où il n’existait pas de lien de subordination entre ceux-ci et les ouvriers, leur contrat portant sur un simple louage d’ouvrage[1]. L’entreprise était alors conçue à travers la notion de société telle qu’elle est définie par le droit, les dirigeants cherchant à satisfaire presque exclusivement une logique commerciale capable de générer des profits importants mis à la disposition des administrateurs. De ce fait, le management posait souvent des problèmes dans les sociétés de capitaux, les petits porteurs s’estimant lésés par cette pratique[2]. Il a fallu la persévérance de trois personnes dans la mise en œuvre des idées qu’ils avaient imaginées pour que l’entreprise prenne rapidement droit de cité en tant que structure sociale organisée. Tout d’abord, la proposition par Ernest Désiré Glasson en 1886 devant l’Assemblée nationale française de compléter le code civil de 1804 en ajoutant le contrat de travail établissant un lien de subordination des ouvriers au management, obligeant ainsi celui-ci, de manière légale et obligatoire, à organiser leur travail. Mais, pour cela, il fallait disposer de méthodes d’organisation. Les travaux de Taylor (1911) recherchant le « one best way » et de Fayol (1916) ont permis de penser l’entreprise comme étant un objet organisé de management distinct de la société définie par le droit (Segrestin et Hatchuel, 2009). En proposant de créer de nouvelles ressources collectives qui, là encore, ne préexistaient pas sur le marché et pour lesquelles l’entreprise devait s’organiser, Taylor fonda des méthodes d’organisation du travail qui devinrent un objet de rationalisation, de méthodes et de prescriptions (A. Hatchuel, 1997). De son côté, Fayol montra qu’une usine n’est pas en soi un actif rentable ou déficitaire. La rentabilité se construit, notamment par le développement d’un nouveau savoir-faire qui permet de créer des compétences collectives de long terme. Ce faisant et sans remettre en cause l’objet premier du management qui est de rentabiliser les capitaux investis, Glasson, Taylor et Fayol désignèrent l’entreprise comme nouvel objet de management. La logique commerciale n’était donc plus suffisante pour rendre compte de l’activité d’une entreprise car celle-ci devait construire des ressources qui, précisément, n’existaient pas sur les marchés. Ces nouvelles pratiques, avant de devenir réalités, n’étaient que des projets qui n’étaient pas pensés comme participant à l’histoire en cours mais comme des ruptures par rapport à celle-ci, inscrites dans la pensée critique de leur époque dans la volonté de réformer l’ordre existant.

En reprenant la définition de l’utopie proposée par Thomas More (1478-1535, humaniste anglais) qui forgea ce mot en 1516 pour désigner un « lieu qui n’est pas ici »[3] permettant ainsi de penser qu’elle reste réalisable ou qu’il est possible de tendre vers elle[4], ces nouvelles approches du management, avant de devenir réalités, peuvent être considérées comme des utopies qui émergent lorsque l’idée de progrès devient un principe de compréhension de l’histoire. L’utopie apparaît alors comme une fiction consistant à décrire une société idéale vers laquelle pourrait tendre le processus historique sans pour autant avoir l’obligation de l’atteindre. Ce recours à la fiction est un procédé permettant de prendre ses distances par rapport à l’histoire et au présent pour mieux les relativiser tout en décrivant, d’une manière aussi concrète que possible, ce qui pourrait être.

Le management étant largement dépendant du contexte culturel dans lequel il se développe, nous penserons dans notre communication l’utopie comme une situation imaginaire vers laquelle la pratique managériale devrait tendre. De cette manière, nous pourrons appréhender la succession des projets managériaux qui aboutissent à la pratique actuelle du management fondée sur la recherche de l’effet de levier dans la croyance en l’existence d’un « coût du capital » et à ses conséquences sur le fonctionnement de l’entreprise comme autant d’écarts par rapport à une utopie managériale vers laquelle le management devrait tendre.

Pour cela, nous montrerons dans une première partie comment le dernier projet managérial de création de valeur actionnariale a pris corps en se développant à partir du milieu des années 1980 sur la notion de « coût du capital ». Celle-ci n’est qu’un mythe fondé sur une erreur de raisonnement de Modigliani et Miller (1958) et dont la mise en application par la pratique de l’effet de levier a modifié de fond en comble la relation de travail à l’intérieur de l’entreprise dans la mesure où la masse salariale a remplacé le bénéfice distribuable comme variable d’ajustement de l’activité.

Dans une deuxième partie, nous présenterons une utopie managériale fondée sur le concept d’échange vers laquelle le management devrait tendre, soit spontanément, ce qui peut se révéler difficile à obtenir, soit au moyen de règles de comportement à respecter qui soient générales et communes à toutes les entreprises. Cette utopie managériale permettra d’apprécier le management réel par comparaison entre les deux afin de déceler ce qui serait utile d’abandonner, de modifier ou de créer dans celui-ci.

 

 

I. LA NOION DE « COUT DU CAPITAL » ET SES CONSEQUENCES

Alors que depuis le début de la révolution industrielle les entreprises étaient dirigées par leurs propriétaires, la crise économique de 1876, avec son lot de faillites et de concentration du capital, eût comme conséquence de faire apparaître dans les grandes sociétés par actions le besoin de managers salariés ayant reçu une formation à la direction. Progressivement, sous l’influence des propositions mises en œuvre avec succès par Taylor, Fayol et Glasson, les actionnaires déléguèrent leur pouvoir de décision à ces dirigeants.

Taylor observa très tôt dans sa démarche la contradiction entre un système de rémunération traditionnel à la pièce et le processus de spécialisation technique (A. Hatchuel, 1994). Il contesta l’organisation marchande du travail qui se révélait incompatible avec les exigences créatrices qu’apportait le progrès scientifique et technique. La conception de nouvelles machines posait un problème inédit qui ne pouvait être assimilé à une simple asymétrie d’information car l’enjeu était de construire de nouveaux savoirs pour améliorer leur utilisation et produire des savoirs pour gérer les interfaces entre activités et métiers. L’entreprise avait besoin de fabriquer de nouvelles ressources collectives qui, là encore, ne préexistaient pas sur le marché et pour lesquelles elle devait s’organiser. Par les propositions qu’il fit, Taylor fonda des méthodes d’organisation du travail qui devinrent un objet de rationalisation et de prescriptions faisant basculer l’action collective dans un espace organisé (A. Hatchuel, 1997).

En France, Fayol est l’illustration même de ce mouvement lorsqu’il obtint les pleins pouvoirs de son conseil d’administration après avoir sauvé de la faillite les mines de Commentry. En prenant la direction des usines métallurgiques de Fourchambault et Houillères de Commentry qui étaient au bord du dépôt de bilan, Fayol montra que si l’administration d’une société de capitaux devait viser la rentabilité de ceux-ci, la gestion de l’entreprise devait chercher au contraire sa pérennité et sa croissance en construisant de nouvelles ressources collectives comme le proposait Taylor. S’il se donna pour contrainte d’offrir un profit satisfaisant pour les actionnaires[5], il privilégia toujours la croissance et les investissements sur la distribution de dividendes. En cela, sa conception n’était pas court-termiste : elle défendait une pratique managériale devant structurer une action collective à l’occasion de laquelle les intérêts des parties étaient momentanément suspendus au profit de l’avenir de l’entreprise. En s’opposant au conseil d’administration de la société pour laquelle il travaillait, Fayol introduisit le « directeur général » comme une nouvelle figure de l’autorité de gestion qui ne se confondait ni avec le marchand ou le capitaliste ni avec l’inventeur ou l’entrepreneur et qualifia la direction d’entreprise comme une nouvelle science (Fayol, 1916).

Parallèlement à la mise en œuvre de ces deux projets, les débats en France sur le contrat de travail proposé en 1886 par Ernest Désiré Glasson et fondé sur la subordination et sur la gestion des ouvriers par la hiérarchie vont faire apparaître progressivement une organisation nouvelle qui se constitue comme un collectif différent de celui de la société et à laquelle on donnera le nom ancien d’« entreprise ». Alors que le modèle juridique de la société commerciale servait à caractériser l’entreprise, celle-ci apparaissait maintenant à la fois comme un objet de gestion différent de la société et comme un collectif distinct animé d’une dynamique d’action. Elle reposait sur une forte hiérarchie alors que le fonctionnement ancien était fondé sur l’autonomie de l’ouvrier dans une quasi-absence hiérarchique. Contrairement à l’échange d’un bien, les produits du travail salarié se trouvèrent protégés des relations commerciales pour se fonder sur un paradigme coopératif. Les compétences ou le patrimoine des individus ne dépendirent plus d’eux et de leurs parcours personnels. Au contraire, leur destin se trouva confié aux décisions de gestion collective. La production de compétences fit partie intégrante du rapport salarial dans la mesure où l’individu laissa à l’employeur le soin de construire, avec lui, ses ressources et ses capacités d’action futures. Cette nouvelle représentation de la relation salariale eut une portée considérable (Daniel Nelson, 1992) caractérisant l’entreprise comme un phénomène à trois dimensions :

  • une dynamique collective qui vise à créer de nouvelles ressources,
  • un collectif organisé de travail avec des relations différentes qui, par la subordination, impliquent une participation des salariés aux risques,
  • une autorité de gestion qui prescrit et coordonne le travail mais qui dispose aussi de la légitimité pour défendre l’intérêt collectif.

La notion d’entreprise allait servir désormais de référence incontournable et devenir une évidence qui concerne tout le monde, des plus petites affaires aux plus grandes multinationales. Elle donna lieu à des progrès spectaculaires, à des innovations techniques radicales et à des transformations sociales profondes. L’entreprise, capable de manier les sciences et l’industrie, émerveilla et inquièta. Pour Segrestin et Hatchuel (2009), cette création historique aurait dû remettre en cause la société commerciale comme cadre au modèle de management de l’entreprise moderne[6]. Pourtant, il n’en a rien été et l’entreprise, tout en perçant l’écran du droit par ses réussites, est restée invisible dans celui-ci, son fonctionnement se contentant de reposer sur de nombreux objets particuliers de droit, tels que la personnalité morale, la direction générale ou le contrat de travail, qui encadrent les relations internes et externes et structurent les logiques d’action. L’État se saisit d’elle et lui permet de se déployer mais sans jamais lui reconnaître de qualification juridique particulière. Or, faute de la reconnaître, il alimente la confusion avec la société commerciale. Comme le disait Georges Ripert (1951), l’entreprise n’a aucun droit puisqu’elle n’est pas reconnue juridiquement ce qui entraîne comme conséquence qu’elle n’a pas de patrimoine et, de ce fait, qu’elle n’existe pas économiquement la privant d’un fonctionnement autonome par rapport à la société. Les normes des sociétés commerciales lui ont simplement été étendues et elle est restée « cachée » sous l’idée de la propriété, les actionnaires des sociétés étant supposées en être les propriétaires. Ce choix de l’État peut s’expliquer notamment par son souci de défendre constamment l’épargne des actionnaires vis-à-vis des sociétés frauduleuses, ceux-ci ayant abandonné leurs droits face à l’oligarchie des administrateurs (G. Ripert, 1951). Si le droit a ainsi masqué l’apparition de l’entreprise, rien n’interdit pour autant de la penser autrement qu’au travers des normes de la société commerciale. Dans le modèle de la société, les associés, qui fournissent le capital social, sont ceux qui dirigent (éventuellement via un directeur à qui ils délèguent leur pouvoir) l’entreprise. Or, par la manière dont l’entreprise s’est constituée, la légitimité de l’autorité de gestion devrait être fondée sur la nécessité de générer des « potentiels » en tant que ressources « en puissance » qui lui permettront de prospérer et de se développer. C’est pour investir et créer de nouvelles ressources productives et de nouveaux savoirs collectifs qu’il est apparu nécessaire de coordonner les actions individuelles. La présentation d’une utopie managériale dans la deuxième partie montrera que cette création de ressources par l’action collective doit valoriser les capitaux apportés sous forme financière par les actionnaires et sous forme de compétences par les salariés.

Si les individus, qu’ils soient actionnaires ou salariés, doivent être rémunérés de manière juste pour leur contribution individuelle, l’objectif du management ne se réduit pas à cette rémunération. Si les rémunérations individuelles des actionnaires et celles des salariés apparaissent comme une condition de l’action collective, les résultats de celle-ci ne peuvent relever que d’une propriété collective. En effet, si l’entreprise est vue comme une dynamique collective de création, il est nécessaire de reconnaître la propriété collective des biens qu’elle produit et des résultats qu’elle dégage sous l’autorité des managers, ce qui ne signifie pas qu’il ne faille pas pour autant définir des règles de participation entre ses membres dans la mesure où elles suivent un principe d’équité et de solidarité. Or, cette conception « utopique » du management allait s’opposer au milieu des années 1980 à la recherche d’une maximisation de la valeur actionnariale fondée l’effet de levier justifié par le recours à la notion de « coût du capital ». Nous allons montrer dans ce qui suit les étapes importantes qui ont permis d’aboutir à cette situation.

 

Avec la crise de 1929 et la recherche des responsabilités impliquées dans celle-ci, allait naître le besoin d’un management caractérisé par l’abandon progressif par les actionnaires de leur pouvoir en faveur des dirigeants. Un cadre explicatif permettant d’appréhender les systèmes de management commença à émerger avec Schumpeter (1911 et 1943) lorsqu’il établit la relation entre l’entrepreneur innovateur et le phénomène de « destruction créatrice » de richesses économiques tout en estimant que le capitalisme était voué à disparaître pour des raisons techniques et sociales. Cependant, c’est Berle et Means (1932) qui sont reconnus comme ayant posé les premiers jalons véritablement explicatifs sur les conséquences néfastes pour l’entreprise de la séparation du droit de propriété et de la fonction de direction[7]. Pour eux, en laissant une latitude quasi totale d’action aux managers, les sociétés allaient devenir inefficientes. C’est sur cette idée qu’une nouvelle conception allait prendre corps et se développer grâce aux travaux de J. Burnham[8] (1941) qui furent diffusés mondialement par J. K. Galbraith[9] (1967) accréditant l’idée que les managers, formant la « technostructure », s’étaient installés en maîtres dans les fauteuils autrefois occupés par les propriétaires.

Cette conception qui fut démentie par les faits à partir des années 1980 permet cependant de comprendre pourquoi la nouvelle théorie financière américaine de Modigliani et Miller (1958), d’abord vivement contestée par les spécialistes, trouva un écho très favorable dans les milieux académiques et professionnels à partir des années 1975 qui suivirent l’éclatement du système monétaire international. En se substituant progressivement aux mécanismes de la régulation monétaire fondée sur des taux de change fixes, la discipline des marchés financiers dérégulés construite sur le système de taux de changes flottants résultant de la décision en août 1971 de R. Nixon de supprimer la convertibilité or du dollar allait modifier de manière radicale le contexte dans lequel évoluaient les entreprises. Des quantités considérables de liquidités monétaires furent disponibles sur le marché et favorisèrent la financiarisation de l’économie ainsi que l’émergence d’une société d’endettement. Pour les managers cherchant à financer le développement de leurs entreprises se posa alors le choix entre faire appel au marché financier afin d’augmenter le capital ou s’adresser aux banques en empruntant.

En partant du théorème du capital-valeur formulé par Irving Fischer (1930)[10], la solution à ce problème émergea de la théorie financière initiée par les modèles de Modigliani et Miller (1958) qui firent accepter l’idée que, dans un monde sans taxes, exonéré de coûts de transaction et sous l’hypothèse de l’efficience des marchés, la valeur marchande de l’actif économique d’une entreprise n’était pas affectée par le choix d’une structure de financement entre capitaux propres et dettes. Cela revenait à dire que, par l’acceptation de la notion d’« effet de levier », le capital appartenant aux propriétaires se trouvait mis sur le même plan que celui de la dette provenant des apports des autres créanciers. Pour les dirigeants, ce capital possédait un « coût » qu’ils pouvaient comparer à celui de l’endettement afin de choisir la meilleure combinaison possible de ces deux sources de financement. C’était donner un pouvoir considérable aux managers que le droit, pourtant, ne leur accordait pas. Ainsi, un dirigeant pouvait prendre des décisions d’investissement non-conformes au meilleur intérêt des actionnaires parce qu’il n’avait pas à « supporter » le coût des capitaux investis et parce qu’il ne percevait aucune « rémunération » en contrepartie de la valeur créée pour eux. Pour éviter que cela se produise, les systèmes de rémunération des dirigeants furent alignés sur les méthodes d’affectation des capitaux, ce qui permit d’adapter le fonctionnement de l’entreprise sur la création de valeur.

Cette théorie de Modigliani et Miller qui justifie cette pratique et qui fonde encore de nos jours la théorie financière « moderne » nous semble être une fiction contraire à la logique de fonctionnement de l’économie de marché dans la mesure où elle est construite sur une erreur de raisonnement. Il ne peut pas y avoir équivalence économique entre les capitaux propres et les emprunts, ne serait-ce que parce qu’une société ne peut emprunter auprès des banques que sur la base des capitaux propres dont elle dispose et des résultats qu’elle dégage, lesquels, ensemble, servant en quelque sorte de garanties. Cette pratique des banques impose qu’il existe une priorité entre les capitaux propres et les emprunts, les seconds dépendant des premiers. Modigliani et Miller ont conçu leur théorie comme si le taux de profit des capitaux propres dépendait du taux d’intérêt des emprunts puisqu’il est l’addition du taux sans risque et du taux correspondant au risque accepté. Il faut donc qu’il y ait profit pour que l’entreprise puisse payer les intérêts des emprunts[11]. Le profit doit alors être conçu logiquement comme étant premier par rapport aux intérêts, ce qui correspond à l’idée que les capitaux propres sont premiers par rapport aux dettes et, donc, ne peuvent être assimilés à celles-ci. Le profit est la contrepartie du capital que le propriétaire a investi dans la société au service de l’entreprise en connaissance du risque qu’il prenait et de l’incertitude d’une rentabilité temporelle régulière, c’est-à-dire en parfaite connaissance de son caractère aléatoire. Par contre, s’il se réserve le droit de reprendre son épargne dès que le taux de rentabilité est inférieur au minimum qu’il souhaite obtenir, celle-ci ne peut alors s’analyser que comme un prêt remboursable dont l’échéance doit être laissée à la discrétion du propriétaire qui se comporte alors comme un « créancier ». Dans ces conditions, ce n’est plus au marché que revient le rôle de déterminer le taux de profit dont dépendent le niveau des investissements et la part qui revient au salariat. Dans l’économie financière proposée par Modigliani et Miller, les profits sont déconnectés des données du marché puisqu’ils sont conçus comme dérivant du taux d’intérêt. Tout se passe comme si le manager pouvait transférer à sa guise les risques qu’il prend sur le marché, l’immensité supposée de celui-ci garantissant en quelque sorte qu’il trouvera toujours un acheteur au prix qu’il propose. Or, l’économie de marché ne peut fonctionner que sur la base des millions de contrats individuels qui, à chaque instant, se nouent pour chacun d’eux entre deux coéchangistes et non pas parce ces deux personnes participaient à un marché global et efficient porteur des risques pris.

Modigliani et Miller semblent avoir été influencés par la macro-économie et la comptabilité nationale pour concevoir leur théorie de l’endettement de l’entreprise en assimilant les fonds propres à de la dette. En effet, au début de leur démonstration, ils considèrent que la nation peut être assimilée à une entreprise qui englobe toutes les autres et dont ils dressent un bilan simplifié par agrégation des bilans particuliers. A l’actif de ce bilan simplifié apparaissent les moyens de production et, au passif, l’épargne investie en actions des ménages ainsi que les dettes que les entreprises leur doivent sous forme obligataire. Parallèlement, dans le bilan simplifié des ménages sont inscrites à l’actif les actions représentatives de leur épargne et les créances qu’ils possèdent sur les entreprises alors qu’au passif est mise en évidence leur épargne. Si l’on consolide maintenant les comptes des bilans simplifiés de ces deux catégories d’agents, il ne subsiste plus dans le bilan final que l’actif constitué par les moyens de production et le passif par l’épargne des ménages qu’elle soit sous forme d’actions ou d’obligations. Actions et obligations figurant au passif du bilan des entreprises et à l’actif du bilan des ménages disparaissent du compte consolidé et il ne subsistent plus qu’un actif composé des instruments de production et un passif constitué par l’épargne des ménages, quelle que soit la forme actionnaire ou obligataire revêtue par celle-ci. Or, cette présentation propre à la comptabilité nationale qui ignore les comptes de patrimoine puisque l’économie publique fonctionne sans capital, est erronée du point de vue de l’entreprise : les porteurs d’obligations ont une créance sur les actionnaires qui se trouve annulée par la dette dans le bilan combiné, alors que le droit de propriété de ceux-ci ne peut pas faire l’objet d’une quelconque compensation. C’est lui qui doit figurer au passif du bilan consolidé et non pas l’épargne des ménages. Nous retrouvons ici la base même de la théorie de Modigliani et Miller assimilant l’économie nationale à une entreprise globale. Cependant, la comptabilité nationale n’est en rien une comptabilité car elle ne s’appuie pas sur la notion même de valeur liée à l’échange, la nation n’étant pas une entreprise. Elle correspond à un inventaire économique et non à une évaluation. Ce n’et pas un hasard si, historiquement, la comptabilité nationale a été créée au service de l’économie de guerre afin de fournir rapidement une approximation statistique permettant à l’Etat dirigiste d’intervenir en se substituant aux mécanismes de marché. Dans ce contexte, la notion même de valeur liée à l’échange n’a plus de sens. Dans une économie d’échanges, les sociétés qui sont en possession de leurs propres actifs parce que leurs dettes n’ont pas absorbé leur capital, ont une valeur sur le marché, ce que reflète bien la nature contractuelle de la libre activité économique. La notion de délais de paiement et la difficulté de trouver une harmonisation européenne les concernant pour éviter qu’ils ne s’allongent indéfiniment apparaît comme étant une des conséquences de la confusion entre les capitaux propres et les dettes. La société qui dispose des capitaux suffisants peut, sans problème, honorer ses dettes dans les délais prévus.

A titre d’exemple de ce changement de conception du capital et des dettes, le décret pris par E. Balladur en décembre 1987 stipule qu’une holding peut se mettre volontairement en déficit en enregistrant des charges financières d’emprunt exorbitantes qu’elle pourra consolider avec les bénéfices d’une entreprise-cible qu’elle aura acquise au moyen des fonds empruntés, supports de ces charges[12]. C’est sur cette technique qu’à partir de cette époque, on a construit les LBO et, en même temps, consacré fiscalement la pratique du capitalisme sans capital, ce qui n’est pas sans conséquence sur l’emploi dont les pertes se comptent en dizaines de milliers.

Cette erreur conceptuelle qu’est le « coût du capital » justifiant le pouvoir que se sont donné les managers par rapport aux actionnaires, allait être utilisé par ces derniers à partir des années 1980 par les fonds de pension et les investisseurs institutionnels. Etant jugés chaque année par leurs adhérents et propriétaires sur le rendement de leurs opérations, leur importance économique croissante vont leur permettre d’être beaucoup plus exigeants en termes d’objectifs de rentabilité et plus actifs en termes d’analyses stratégiques[13], obligeant les managers à optimiser en permanence la valeur des actions de l’entreprise, ce qui les amena à confondre leur stratégie financière avec la gestion opérationnelle des activités. Face à la pression très forte des marchés financiers, ces nouveaux actionnaires exercèrent une contrainte économique sur l’entreprise en l’obligeant à rémunérer les capitaux propres qu’ils apportaient. Pour l’entreprise, c’est une nouvelle contrainte qui apparaissait dans la mesure où la rémunération des capitaux propres n’était plus considérée comme un revenu résiduel mais comme un impératif fondamental. Il ne s’agissait plus de créer de la valeur pour l’actionnaire de manière sporadique mais de manière constante en cherchant à maximiser la valeur actionnariale. En exigeant un taux de rentabilité minimum, les investisseurs financiers ont incité les dirigeants à faire jouer l’effet de levier favorisant le recours à l’endettement.

Un article de Merton (1973) fondé sur l’hypothèse d’une action qui ne donne aucun dividende entre le moment de l’évaluation d’une option sur celle-ci et l’échéance de celle-ci allait, de son côté, récuser l’existence d’un authentique marché du capital et promouvoir comme critère d’une bonne gestion la plus-value spéculative sur le cours des titres.

En souscrivant des produits dérivés, les managers ont pu dès lors mettre en pratique les deux propositions fondamentales de la nouvelle théorie financière américaine, celle de l’endettement et celle de la spéculation. Dans ce nouveau contexte économique, ils durent établir une relation étroite entre les décisions d’investissement et les décisions de financement en alignant le pilotage et l’organisation de leurs entreprises sur l’objectif de valeur actionnariale recherchant une rentabilité des capitaux investis supérieure au coût de l’ensemble des ressources financières mobilisées[14]. La valeur actionnariale est devenue le nouveau credo des dirigeants des grandes entreprises. Elle est aujourd’hui le critère essentiel du marché financier.

La notion de « coût du capital » est centrale dans la légitimation de celle de « création de valeur ». Le capital et les dettes étant considérés comme étant de même nature, la valeur marchande de l’entreprise ne dépend plus du tout de la composition des modes de financement, capitaux et emprunts, dont elle dispose, ce qui marque une rupture radicale avec la conception traditionnelle de la performance et modifie profondément la gouvernance, les dirigeants pouvant intervenir sur la structure du capital au moyen de l’effet de levier.

Cette problématique de la création de valeur actionnariale marque une rupture radicale avec la conception traditionnelle de la performance dont les indicateurs, qui pouvaient perdurer tant que les marchés financiers n’exigeaient pas une certaine rentabilité, furent frappés d’obsolescence, ne répondant pleinement ni aux besoins des marchés financiers ni à ceux du management[15]. De nombreuses méthodes, telle que l’EVA® popularisée au milieu des années 1990 par le cabinet Stern Stewart qui l’a créée, furent mises au point pour essayer de mesurer cette création de valeur dont elles ont d’ailleurs permis la vulgarisation dans le monde entier, le « coût du capital » étant la pierre angulaire de leur construction.

 

Une économie de marché étant, par nature, contractuelle au niveau de chaque échange, ne peut mettre en œuvre une pratique financière fondée sur l’endettement, l’effet de levier et la spéculation. Sa justifiée par l’utilisation d’agrégats statistiques revient à négliger totalement le rôle joué par le capital sans lequel il n’y a pas d’entreprise possible. Un bon manager ne peut donc pas être celui qui fait une chasse permanente à toutes les charges à l’exception de celles relatives aux prêteurs dans le souci de les persuader, pour attirer leurs faveurs, qu’il faut se débarrasser de ses salariés. Il nous semble qu’il serait souhaitable de revenir à une pratique financière qui ne débouche pas sur une aggravation permanente du chômage en réintroduisant dans sa démarche une utopie managériale fondée sur le concept d’échange marchand en supposant que celui-ci est premier dans la conception du management de l’entreprise comme nous allons la présenter dans le paragraphe qui suit.

 

 

II. DE L’UTOPIE MANAGERIALE FONDEE SUR L’ECHANGE A LA CRITIQUE DU MANAGEMENT

Construction d’une utopie managériale

Les difficultés rencontrées dans la mise en pratique de la valeur actionnariale fondée sur l’effet de levier pour expliquer le management des entreprises nous semblent avoir comme origine une prise en compte insuffisante de ce qui fait la spécificité de l’entreprise par rapport aux autres organisations : elle est créée et elle fonctionne pour réaliser de la manière la plus efficace possible des échanges sur ses marchés. C’est l’échange marchand qui distingue l’entreprise de toutes les autres formes d’organisations et qui la rend irréductible à celles-ci et c’est son étude qui doit nous permettre de proposer une explication cohérente de son management à travers la construction de cette utopie managériale que nous proposons dans ce paragraphe.

Pour cela, nous devons d’abord définir si nous nous plaçons avant ou après l’acte d’échange.

Si le rôle des managers est de préparer l’échange en prenant des décisions qui permettent à leurs entreprise d’être la plus efficace possible sur ses marchés, nous pensons que le chercheur en management n’a pas à se préoccuper en priorité de leurs motivations, mobiles, motifs et comportements en se plaçant avant l’acte d’échange. Pourtant, traditionnellement en optimisant des fonctions d’utilité, c’est ce qu’il fait. Mais il lui est alors impossible d’expliquer la dynamique managériale de l’échange dans la mesure où celui-ci n’ayant pas encore eu lieu, il ne connaît pas les éléments qu’il contient ni les relations entre eux. Comme nous voulons construire une utopie managériale excluant l’aléatoire et l’incertain pour aider les managers à prendre leurs décisions en leur indiquant, non pas de ce qu’ils auraient dû faire mais les conséquences possibles de ce qu’ils font par rapport à ce qu’ils auraient dû faire, nous devons nous situer après l’acte d’échange. Nous pourrons ainsi identifier tout ce qui le concerne afin de fournir une explication cohérente de la création de valeur.

 

Avant l’acte d’échange       Après l’acte d’échange
Le management prépare l’acte d’échange sur le marché pour qu’il soit le plus efficace possible L’acte d’échange sur les marchés Construction d’une utopie qui soit a-historique pour pouvoir expliquer le management des entreprises quels que soient le lieu et l’époque

 

Ce positionnement après l’acte d’échange est fondamental dans la mesure où nous pourrons l’observer du dehors sans y prendre part puisqu’il a eu lieu, ce qui nous permettra de produire une utopie à la fois explicative et normative du management :

v      explicative car nous pourrons alors identifier toutes les composantes de l’échange dans sa totalité et dire quels critères il doit respecter[16],

v      normative en comparant à ces critères ce que font les managers dans la réalité, l’objectif n’étant pas de leur dire comment faire mais ce qui risque d’arriver s’ils continuent dans la voie où ils se sont engagés.

 

En nous plaçant après l’acte d’échange nous constatons que la valeur trouve son origine, non pas avant mais au moment où il se produit quand la vente se réalise. En cela, la notion de « chaîne de valeurs » de Porter (1982) entretient la confusion sur cette origine. En effet, aucune entreprise n’a jamais, à proprement parler, créé de la valeur puisque celle-ci n’est qu’un nombre enregistré dans un compte après qu’une vente ait eu lieu. En conséquence, la valeur « créée » par l’entreprise ne peut provenir que de la valeur d’échange.

Pour préciser quelles sont les conditions d’un management utopique fondé sur un échange marchand, les recherches anthropologiques, notamment celles de Boas (1888) sur le « potlatch » (voir Annexe 1, page 21), de Malinowski (1922) sur la « Kula » (voir Annexe 2, page 22) et de Mauss (1923-1924) sur le « don / contre-don » comme synthèse de celles-ci nous fournissent des éléments de réponse : les hommes ne veulent pas être lésés dans leurs échanges. Pour limiter le champ d’action de l’intérêt personnel, la vie sociale a conçu l’acte d’échange comme devant tendre vers une relation d’égalité portant sur les valeurs échangées, comme le montre l’étude de la Kula. L’échange dont le dénouement est différé dans le temps doit être producteur d’une « rémunération » avec, au minimum, conservation de la valeur de ce qui est échangé à l’instar des pratiques de potlatch. En effet, dès qu’un contractant peut recevoir durablement plus par les pratiques qu’il met en œuvre que ce que l’échange doit lui accorder, c’est que celui-ci est mal organisé car il autorise à une situation de monopole de perdurer. Cette relation d’égalité a nécessité l’utilisation de nombres et de normes définissant ceux-ci pour en mesurer les termes dont celle de valeur.

Tout en acceptant l’idée que la valeur est un concept polysémique, omniprésent en sciences de gestion, la seule notion de valeur qui permette de mesurer le profit dégagé par l’entreprise est donc celle de valeur d’échange fonction de la « compétence » nécessaire pour produire et vendre sur les marchés, étant entendu que celle-ci entretient des relations très étroites avec le temps de travail qu’il faut dépenser pour l’acquérir. La compétence elle-même est fonction de l’état de développement historique et scientifique de la société. Dans une société donnée, à chaque instant, le temps de travail nécessaire pour produire les biens est fonction du niveau de compétence qu’elle a atteint, ce qui revient à dire que la valeur compétence est un construit social prenant la forme d’un coût social théorique correspondant au niveau de compétence qu’à chaque état donné de la technique et de la science, la société accepte en moyenne de dépenser sous forme de temps de travail pour produire, stocker et distribuer tel bien ou tel service. La valeur d’échange peut ainsi se comprendre comme étant un coût social. Si nous privilégions ainsi la compétence, c’est parce que le développement de l’automatisation des processus de production et celui de la société toute entière sur les nouvelles technologies informatiques réclame de la part des salariés et des citoyens une capacité suffisante à l’abstraction des outils utilisés qui ne relève pas du travail fourni en tant que dépense d’énergie comme c’était le cas il y a deux siècles.

Cette valeur d’échange qui appartient au monde de l’utopie a besoin du « prix du marché » pour pouvoir être exprimée dans la réalité. Le prix du marché est ce que nous constatons sur le marché à un moment donné. Le moment suivant, il peut être différent selon l’intensité du jeu qui existe entre les vendeurs et les acheteurs. Pour que le prix du marché soit le reflet, même vacillant, de cette valeur d’échange, il est nécessaire que celle-ci présente les caractéristiques suivantes :

v      elle est insensible au jeu instantané entre l’offre et la demande sur le marché, ce qui signifie que le jeu concurrentiel du marché doit toujours ramener le prix du marché vers la valeur d’échange,

v      n’ayant pas d’existence réelle, elle ne peut pas être un attribut du produit, ce qui signifie que la valeur d’un produit n’apparaît qu’au moment de l’échange et qu’en amont de celui-ci, au moment de sa production, de son stockage et de l’organisation de sa vente, l’entreprise engage des dépenses mais, en aucun cas, ne crée de la valeur,

Ce concept de valeur d’échange que nous proposons en la fondant sur la compétence est différent de celui conçu par les classiques, les marxistes et les néoclassiques. Les classiques comme les marxistes font de la valeur une grandeur qui trouve son intelligibilité hors de l’échange dans telle quantité de travail ou de force de travail selon les cas et considérés comme des attributs des produits. Les néo-classiques, sur la base de l’utilité et non plus du travail, font aussi de celle-ci un attribut des produits. Nous concevons la valeur comme un simple nombre inscriptible dans un compte et dont les notions de compétence et de temps de travail associé à celle-ci qui permettent d’expliquer les échanges ne seront jamais des attributs du produit. Nous postulons simplement que la valeur que nous définissons ne sert qu’à comparer les produits entre eux de manière à en tirer des rapports d’échange qui n’ont aucune existence réelle. Autrement dit, il y a des produits offerts et demandés sur le marché dont les rapports d’échange ne proviennent pas de leur nature mais de la comparaison de leurs valeurs, celles-ci s’exprimant dans la réalité à travers leurs prix.

Nous sommes conscient que sous sa forme de construit social, le coût ne peut pas faire l’objet d’une mesure directe tant que l’on n’a pas défini l’unité de mesure de la compétence. C’est pourquoi, par exemple, de nombreux chercheurs en comptabilité raisonnent sur la base du coût historique monétaire et non sur celle de son interprétation sociale, ce qui les amène à le confondre avec la valeur avec comme conséquence, nous semble-t-il, l’impossibilité d’utiliser la valeur définie dans la théorie pour ordonner les phénomènes réels exprimés à travers les prix. Nous pensons que ce n’est pas la mesure de la compétence qui importe prioritairement pour pouvoir utiliser ce concept car notre raisonnement se fonde sur la valeur relative des biens et des services les uns par rapport aux autres et non sur leur valeur absolue. Sous cet aspect, l’échelle des prix donnée par un marché fonctionnant dans de bonnes conditions de concurrence constitue une approximation acceptable et suffisante de l’échelle des valeurs.

Notre conception de la valeur est donc idéelle et s’appuie sur la compétence que requièrent la production et la vente d’une richesse économique. Nous dirons ainsi que dans le champ de notre utopie managériale un bien ou un service A est le « produit d’une structure de compétence SCA » dont la valeur VA est à comparer avec celle VB du « produit d’une structure de compétence SCB » d’un bien ou d’un service B. Ces valeurs VA et VB prennent existence dans la réalité à travers les prix PA et PB qui les expriment sur le marché. Si celui-ci fonctionne dans de bonnes conditions de concurrence, l’échelle des prix, PB relativement à PA, devrait être le reflet de l’échelle des valeurs, VB par rapport à VA. Dans ces conditions, le coût historique réel qui est mesuré par la somme des prix des éléments qui le composent est alors l’expression du coût social théorique que nous avons évoqué ci-dessus.

 

Domaine de l’utopie

Domaine de la réalité

Valeur-compétence théorique

Prix

Coût social théorique

Coût réel

 

Nous parlons de structure de compétence car nous associons dans la production de biens et services, les produits accumulés de la compétence ancienne utilisée pour produire le capital technique qui sera utilisé dans l’acte de fabrication et les produits de la compétence nouvelle nécessaire à mettre en œuvre sur les machines pour obtenir ces biens et ces services nouveaux.

 

 

 

 

Deux richesses économiques qui nécessitent la même structure de compétences pour être produites et mises sur le marché ont la même valeur d’échange dans notre utopie managériale, c’est-à-dire dans la réalité sensiblement le même prix. Toute transaction, souvent inégalitaire dans la réalité, doit tendre vers un échange égalitaire c’est-à-dire devant se faire « valeur pour valeur ». Cette relation d’égalité de valeurs entre les co-échangistes est d’autant plus exigée qu’« il ne saurait y avoir de vie sociale sans échange social ; il n’y aurait pas davantage d’échanges sans égalité, ni d’égalité sans commune mesure. » (Aristote, 2008). En effet, la violence ayant pour origine le désir mimétique d’appropriation de ce que possède l’autre (GIRARD R., 1972), si les deux personnes s’échangent des valeurs égales, chacune d’elles satisfait son désir d’avoir ce que possède l’autre et comme aucune des deux n’est lésée, la violence n’a plus lieu d’être. De plus, en postulant cette égalité des valeurs échangées, nous dotons notre utopie managériale d’un principe explicatif permanent a-historique et donc objectif, permettant d’expliquer l’échange. Ainsi, si A est le produit d’une structure de compétence SCA et que celle-ci s’améliore dans le temps en permettant de créer deux A là où on n’en créait qu’un, la valeur compétence unitaire théorique de A par rapport à celle d’un autre produit B dont la technologie de fabrication est restée inchangée va être divisée par deux et il en sera de même du prix sur le marché si celui-ci fonctionne dans de bonnes conditions de concurrence. En conséquence, pour reproduire la valeur-compétence théorique initiale, il faudra produire deux A, ce qui sera bénéfique à la société toute entière qui sera devenue deux fois plus riche en produit A. Mais le progrès technique se diffusant dans toutes les branches d’activité, il arrivera un moment où on fabriquera aussi deux fois plus d’objets dans celles-ci, ce qui rétablira l’égalité entre la valeur-compétence théorique d’un A et celle d’un B.

Dans le respect de notre raisonnement précédent, l’échange différé dans le temps doit être producteur d’un surplus que nous appelons « profit » dans notre univers utopique, avec, au minimum, la conservation de la valeur de ce qui est échangé et qui s’est formée progressivement pendant le temps de constitution de l’épargne investie. Le schéma suivant représente cette conservation de la valeur de l’épargne dans le temps à travers le profit moyen minimum.

Ce profit minimum est l’élément central de l’échange lui-même et non une condition qui serait en dehors de celui-ci. Il résulte de l’égalité théorique des valeurs échangées. En effet, pour pouvoir échanger un bien, il faut au préalable constituer l’épargne qui sera investie pour produire les biens constituant le profit. Celui-ci est donc nécessaire pour que soit respectée l’égalité des valeurs échangées lorsque l’échange est différé dans le temps. Le profit n’est pas autre chose que l’épargne considérée à un instant ultérieur dans la durée. Les travaux de Boas permettent de mettre en évidence que l’existence de ce profit est conditionnée par la mise en œuvre d’une structure de compétence nouvelle pour fabriquer le produit qui permettra d’engendrer la valeur du profit et sans lequel celui-ci ne pourrait pas se matérialiser ni même l’échange se réaliser. La rentabilité mesurée par ce profit rapporté au capital investi est l’élément crucial qui constitue dans notre univers utopique l’objet principal du management.

Il s’ensuit que le management de l’entreprise doit s’appliquer, avant tout et surtout, à préparer au mieux l’acte d’échange sur le marché en optimisant l’utilisation des compétences dont ils disposent afin de dégager au minimum le profit moyen.

 

 

Utilisation de cette utopie managériale

Nous allons aborder quelques problèmes liés à l’oubli de l’utopie managériale que nous venons de présenter.

 

Profit et rente, valeur et richesse

Chaque fois que l’échange ne tend pas à se dérouler de manière utopique valeur pour valeur, c’est que l’un des deux coéchangistes est lésé par l’autre. Lorsqu’il s’agit d’une entreprise qui arrive à vendre en permanence son produit à un prix de marché supérieur à sa valeur d’échange, c’est que le marché sur lequel elle intervient ne fonctionne pas dans de bonnes conditions de concurrence. La distinction que nous faisons entre le prix de marché et la valeur d’échange nous oblige à reconnaître l’émergence d’un glissement sémantique de la « maximisation de la richesse » pour les actionnaires vers la « création de valeur actionnariale », expression reconnue maintenant comme équivalente à la première. Cette substitution de sens nous semble résulter d’une double confusion, d’une part, sur l’origine de la création de la valeur (ou « rente ») et, d’autre part, entre la valeur et la richesse.

En transférant l’origine de la « création de valeur » de l’extérieur de l’entreprise, au moment de l’acte d’échange sur le marché clients, à l’intérieur de celle-ci en agissant sur les flux de charges, la conception actionnariale du management en a modifié le sens au point que pour obtenir la stabilisation, voire l’augmentation permanente des profits, les managers ne peuvent qu’agir sur les rémunérations du personnel. La nature de l’entreprise se trouve modifiée lorsque les profits dégagés ne sont plus étroitement liés au fonctionnement du marché parce qu’ils résultent d’une volonté d’obtention d’un taux de rentabilité par les actionnaires. En effet, puisque la rentabilité correspond à un taux exigé par les actionnaires, elle ne plus être associée au risque qu’ils prennent, risque qui peut aussi se traduire par des pertes et sans lequel il n’y a plus d’entreprise possible. En concevant le capital investi comme étant engagé dans un processus d’échange échelonné dans le temps avec le profit futur, nous disposons d’un critère objectif de distinction entre le profit et la rente et de partage de la richesse créée. Le profit qui dépend de l’état de développement économique de la société à un moment donné revient aux actionnaires puisqu’il fait partie intégrante à l’échange « valeur pour valeur » alors que la rente est un surplus qui n’est pas explicable par l’échange et qui provient de l’efficacité des facteurs de production. Ce profit moyen ne correspond pas à la notion de coût du capital indispensable pour justifier le management actionnarial : il est produit par le comportement de la société dans son ensemble et ne doit rien à la volonté subjective des actionnaires d’obtenir un certain niveau de rémunération. En ce sens, ce n’est qu’en fondant l’utopie managériale sur l’échange qu’elle pourra éventuellement devenir une utopie scientifique sociale.

Par ailleurs, La confusion entre la valeur et la richesse rejoint celle entre la valeur et le produit, la conception actionnariale étant alors amenée à assimiler tout accroissement du nombre de produits destinés à satisfaire les besoins des consommateurs à un accroissement de valeur, alors que ces deux éléments varient en sens inverse. Cette confusion les empêche de poser correctement le problème de la « création » de la valeur. En effet, au fur et à mesure que le nombre de produits vendus augmente pour un même niveau de compétences utilisées, la valeur unitaire de chacun d’eux diminue. Pour maintenir et, si possible, augmenter leur valeur globale, il faut donc en vendre de plus en plus alors que la préoccupation principale des managers devrait concerner la manière dont l’entreprise va réaliser l’échange sur ses marchés car cela conditionne la « valeur qu’elle va créer ». Cette « création de valeur » qui permet l’augmentation de la valeur d’échange de l’action ne peut provenir que d’une augmentation des richesses produites et vendues par l’entreprise. Si cette augmentation provient de la spéculation, aucune richesse supplémentaire ne sera associée à celle-ci et il ne nous sera pas possible de dire qu’il y a « création de valeur ». Il ne peut y avoir de véritable création de valeur d’échange que si les profits distribués par la société qui porte juridiquement l’entreprise résultent de son développement. L’existence d’une rente est alors le signe que les managers de l’entreprise font « mieux que le marché ». Or, assigner comme objectif prioritaire et quasi unique à ceux-ci de « faire mieux que le marché », comme le font souvent les actionnaires, revient à ériger en norme de comportement la recherche de cette rente qui est interprétée comme un signe distinctif fort d’un bon management alors qu’elle correspond à un contrôle du marché préjudiciable à son bon fonctionnement[17]. Cette distinction entre le profit et la rente est illustrée par le schéma page suivante.

Bien sûr, il est de bonne pratique qu’une entreprise cherche à trouver une niche où la concurrence est faible pour ne pas dire inexistante, ce qui lui permet de vendre à des prix tels qu’elle puisse dégager régulièrement des rentes. Mais, tôt ou tard, la concurrence devrait apparaître et risquer de lui faire perdre son avantage compétitif si elle a trop compté sur l’exclusivité qu’il lui procurait. L’utopie managériale que nous avons développée permet de comprendre que la concurrence ne peut exister sur un marché qui s’il permet aux entreprises de dégager des rentes susceptibles d’attirer de nouveaux capitaux, ce qui présente un caractère paradoxal dans la mesure où l’existence de ces rentes est toujours l’expression d’une situation de monopole dont il est souhaitable qu’elle ne soit que temporaire.

Par ailleurs, puisque l’entreprise ne possède rien en propre, elle ne peut jamais être, à proprement parler, bénéficiaire ou déficitaire. De ce fait, il n’y a aucune « loi économique » qui puisse assigner au travailleur que le salaire et au capitaliste le profit et la rente, ce qui ne veut pas dire pour autant que la répartition de la rente puisse être, sans dommage pour la société, livrée à l’arbitraire. Pour éviter que cela ne se produise, il est nécessaire de tenir compte, d’une part, de l’égalité qui devrait exister entre le salaire et le capital reconstitué par la compétence et, d’autre part, de l’échange à travers le temps du capital contre le profit.

 

 

 

 

Marge sur ventes ou rentabilité du capital

Créer de la valeur d’une période à l’autre dans la réalité signifie ne pas perdre de valeur dans l’utopie. C’est un des rôles fondamentaux du management que de mettre en œuvre les conditions pour que cette valeur se reproduise dans le temps, notamment par la création de nouvelles compétences collectives. Cela suppose, entre autres, que l’épargne investie soit rémunérée au minimum au taux de profit moyen en vigueur dans la société et que ce n’est qu’à cette condition qu’elle pourra devenir un « capital ». Cette création supplémentaire de biens et leurs ventes associées se traduisent par des enregistrements de prix et/ou de coûts dans la comptabilité. Celle-ci, pour fournir une aide informationnelle au management, doit donc être définie et organisée afin de permettre de calculer le niveau de « création de valeur » correspondant. Or, l’accent mis en comptabilité analytique sur les flux de charges et de produits fait passer au premier plan de l’action managériale la notion de marge sur ventes qu’il faut maximiser alors que l’élément crucial pour le management est la rentabilité du capital. Il en résulte un changement de perspective managériale obsédée par le chiffre d’affaires qui est un flux dans l’oubli du capital qui est un stock. Nous retrouvons là ce que nous avons évoqué précédemment sur l’influence de la comptabilité nationale qui ignore le stock de patrimoine puisqu’elle fonctionne sans capital pour ne prendre en compte que les flux entre les agents.

 

 

CONCLUSION

Nous avons montré dans la première partie de notre communication que l’utilisation de la notion de coût du capital favorisait un management fondé sur la recherche de l’effet de levier au détriment de la sécurité minimale à laquelle les salariés peuvent prétendre. Le management des entreprises conçues comme des parties distinctes pouvant faire l’objet de transactions indépendantes sur le marché financier est à l’origine de nombreux dysfonctionnements et de crises qui remettent en cause la notion même d’entreprise. Dans la deuxième partie nous avons construit, une utopie managériale vers laquelle le management réel devrait tendre pour que l’économie de marché redevienne ce qu’elle a progressivement cessé d’être après la suppression par R. Nixon de la convertibilité or du dollar le 15 août 1971. Les quelques éléments utopiques que nous avons proposés permettent de concevoir un management de l’entreprise au service de la rentabilité du capital investi dans le respect d’une recherche permanente de nouvelles compétences collectives associant les propriétaires de la société et les salariés de l’entreprise. Cette conception peut devenir une réalité si les règles de la finance sont déterminées par l’acte d’échange tendant à se réaliser valeur pour valeur et non par les principes issus des théories de l’endettement, de l’effet de levier et de la spéculation.

Cependant, dans la réalité, chaque participant, qu’il soit personne physique ou morale, cherchera plus ou moins à tourner à son avantage la règle d’égalité des valeurs dans l’échange. Cela peut avoir un effet bénéfique quand se trouve ainsi favorisée la mobilité des capitaux d’un secteur d’activité à un autre mais, pour éviter qu’un des participants puisse bloquer le développement du secteur en empêchant la concurrence de s’exprimer à l’instar de ce que Microsoft a fait entre les années 1980 et 2005 pour garder le monopole sur ses marchés, le respect des normes définies pour faire tendre l’échange valeur pour valeur doit permettre de mettre en échec cette situation.

Dire que le management réel devrait tendre vers la situation utopique que nous avons construite ne signifie qu’il doive à un moment donné l’atteindre. Si cela devait se produire, la rente disparaîtrait et avec elle la mobilité des capitaux si nécessaire au développement de la société. Il ne resterait plus que le profit moyen minimum qui, présentant le même taux dans tous les secteurs d’activité, ne donnerait pas à un investisseur l’envie de transférer son capital d’un secteur à un autre qu’il aurait jugé plus rentable.

Pour prolonger notre analyse du management réel à partir de notre utopie managériale, nous pouvons constater que le plus grand débat auquel nous sommes confrontés aujourd’hui est certainement de définir jusqu’où il convient de garantir la sécurité matérielle des individus. Nous ne pouvons le régler par des solutions uniques car il est formé par deux plans interférant entre eux et gouvernés par des principes contradictoires.

D’un côté, il y a le plan de la production et de la vente des biens qui relèvent des normes concurrentielles de marchés permettant de tendre vers des échanges valeur pour valeur garantissant une relation d’égalité qui porte sur les produits. Pour cela, le marché doit fonctionner dans de bonnes conditions de concurrence, ce qui entraîne comme conséquence que ceux qui y participent soient « protégés »[18] dans la mesure où le management réussit à créer de nouvelles compétences collectives génératrices de création de nouvelles richesses. L’intervention de l’État dans ce domaine n’est alors pas justifiée s’il s’agit de garantir le maintien de salariés dans leur emploi indépendamment de la performance de l’outil de production. Elle est justifiée, par contre, s’il s’agit de faire respecter la concurrence par l’interdiction de la non-limitation volontaire de l’offre quand celle-ci est rentable par les entreprises intervenant sur ce marché.

D’un autre côté, il y a le plan de l’utilisation d’une partie des richesses créées à des fins non directement productives comme la justice, l’enseignement, la santé, etc. qui devrait être fondée sur un rapport d’égalité entre les hommes. Il concerne la redistribution du surplus créé après reconstitution de tous les produits consommés dans le processus de production. Il relève d’une organisation sociale très différente puisque son objectif est de corriger l’inégalité qui résulte de la répartition des revenus, tout le monde devant normalement avoir droit à la même justice, aux mêmes soins, à la même éducation, etc. Or, pour un même niveau de richesses créées, cette redistribution sera d’autant plus élevée que la part consommée et reproduite aura été comprimée, ce qui n’est possible que par une réduction de la consommation. Notre utopie managériale montre ici que la croissance financée par le surplus créé serait d’autant plus forte que la consommation serait réduite, c’est-à-dire que celle-ci ne devrait pas être considérée comme le moteur de celle-là.

Ainsi, il serait possible d’augmenter la sécurité de tous pour une redistribution accrue de la richesse créée, ce qui suppose, toutes choses égales par ailleurs, une réduction de la consommation… difficile à accepter comme le montre les réactions des populations des pays ayant mis actuellement en œuvre des politiques d’austérité.

 

 

 

ANNEXE 1 : LE POTLATCH

 

L’échange différé dans le temps est illustré par le potlatch mis en évidence par Boas (1898, 1921) qui constate que chez les Indiens Kwakiutl de l’île de Vancouver[19] de grandes fêtes rituelles entre clans rivaux étaient régulièrement organisées sous la forme d’un somptueux festin pendant lequel avaient lieu d’importantes distributions de cadeaux. Chaque fête constituait un « potlatch », la personne qui invitait étant en même temps le donateur de cadeaux, les invités en étant les donataires. Le potlatch était préparé au moins un an à l’avance par le chef donateur qui incitait ses subalternes et sa famille mais aussi, parfois, la tribu tout entière, à stocker des quantités énormes de nourriture et à rassembler diverses sortes d’objets utiles et précieux, les plus prestigieux étant de grands ouvrages de cuivre blasonné dont la valeur égalait celle de dizaines de couvertures[20]. A l’apogée de la cérémonie, il arrivait que le donateur saisisse un ou plusieurs de ses boucliers en cuivre et les précipite à la mer pour manifester à la foule des Indiens son profond dédain des richesses matérielles. Cette fastueuse manifestation recelait en fait un dangereux piège : le chef invité et son clan savaient qu’au bout d’une période ils devraient rendre l’équivalent de tout ce qu’ils avaient reçu ce jour là, la coutume voulant que les cadeaux donnés en retour soient plus prestigieux et de plus haute valeur que ceux initialement reçus. Si tel n’est pas le cas, le nouvel invitant donateur et son clan perdaient honneur et prestige[21]. Ainsi, un chef ne pouvait accéder au pouvoir politique que s’il était très généreux (Clastres, 1974). Pour justifier cette pratique contraignante du supplément de valeur à apporter d’un potlatch à l’autre, Boas (1897) fournit d’abondants matériaux ethnographiques qui lui permirent de dire que : « Le principe sous-jacent est celui du placement à intérêt de biens ». Cette hypothèse provoqua chez ses confrères des discussions très critiques lui reprochant principalement le fait que, dans un système de crédit, les intérêts payés sont fonction du temps. Ils sont proportionnels à la durée écoulée entre le moment de l’emprunt et celui de son remboursement. Cette critique est très intéressante car elle renvoie, non pas à la pratique du potlatch, mais à notre mode de pensée actuel qui conçoit le temps comme étant de « l’argent » afin de justifier que l’intérêt payé soit fonction de la durée de remboursement. Or, Boas a montré que les objets échangés pouvaient être considérés comme la matérialisation du lien social unissant les membres de la société autour de ses mythes, de ses ancêtres, de ses valeurs et de ses croyances. Plus longue était leur histoire, plus prestigieux étaient leurs possesseurs et plus ils avaient de valeur dans le potlatch. Ainsi, les valeurs d’usage et d’échange de chaque objet étaient fonction de la totalité des rapports sociaux qui s’étaient noués par lui et autour de lui, les objets en cuivre étant les plus valorisés. Nous déduisons de cette pratique que l’activité déployée pendant un certain temps permet de rassembler les biens qui ne sont pas consommés improductivement et qui seront « investis » au cours d’un potlatch mais que le surplus attendu de cet apport ne se matérialisera qu’au cours d’un potlatch ultérieur. Autrement dit, ce n’est pas la durée entre deux potlatchs qui détermine le surplus à rendre mais la durée de constitution de ce qui est offert au cours d’un potlatch qui justifiera le surplus devant être rendu au potlatch suivant

 

ANNEXE 2 : LA KULA

 

La Kula illustre bien le mécanisme de l’échange instantané dans le temps. Elle est une institution située aux îles Trobriand à l’est de la Nouvelle-Guinée caractérisée par un double cercle de transactions rituelles dont l’étude a fait la célébrité de Malinowski (1922). Elle s’effectue entre une vingtaine d’archipels disposés en larges cercles constituant un circuit fermé. Sur chaque île, un nombre plus ou moins restreint d’individus y participe périodiquement, mais non régulièrement, l’enjeu principal étant d’acquérir prestige social et renommée en se liant de façon statutaire et durable à des partenaires reconnus comme prestigieux. Ce lien social est un échange, aux règles complexes fixées et réglées par un ensemble de conventions et de principes traditionnels constituant autant de normes comportementales, entre deux sortes d’articles et deux seulement, confectionnés à partir de coquillages servant de monnaie en forme de colliers appelés « soulava » circulant dans le sens des aiguilles d’une montre et de bracelets appelés « mwali » circulant dans l’autre sens[22]. Les habitants de toute la région sont incités à entreprendre des voyages périlleux pour les obtenir, l’échange ayant lieu lorsqu’ils se rencontrent au cours de leur circuit. L’étude de cet échange montre qu’il ne concerne pas des biens économiques de première nécessité tels que la nourriture puisque chaque Trobriandais possède et cultive ses champs, pas plus que la terre puisque celle-ci n’est pas à vendre. Les soulavas et les mwalis ne sont recherchés et échangés que pour la gloire que leur obtention procure à celui qui respecte les normes très précises cérémonielles et symboliques définissant les détails des transactions par lesquels chaque coéchangistes reçoit autant qu’il donne. Cette caractéristique permet d’interpréter la Kula comme un système d’échange de biens, valeur pour valeur, se réalisant sous une forme pacifique qui interdit la rivalité, le combat et la destruction[23].

 

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[1] Le louage d’ouvrage repose sur l’autonomie de l’ouvrier dans son travail. Il est contrôlé sur le résultat qu’il s’engage à fournir et non par la surveillance de sa conduite pendant la réalisation de son travail.

[2] « Le 3 juillet 1914, dans le conflit opposant Lucien Bailly — un ingénieur des Mines devenu le défenseur des actionnaires mécontents — aux Forges et fonderies de Montataire, le Tribunal de commerce de la Seine prend la décision de confirmer la souveraineté de fait des administrateurs de sociétés en matière de politique de dividendes » (Yannick Lemarchand, 1993).

[3] Cette négation est ambiguë dans la mesure où elle semble signifier que ce lieu est imaginaire ou encore impossible alors que More le localise aux confins du nouveau monde et donc, de ce fait, qu’il est atteignable !

[4] Le Larousse donne comme définition de l’utopie une « Construction imaginaire et rigoureuse d’une société, qui constitue, par rapport à celui qui la réalise, un idéal ou un contre-idéal », mais c’est aussi un « Projet dont la réalisation est impossible, une conception imaginaire ».

[5] Selon Fayol, ce profit doit être doit être du même niveau que ce que rapporte un placement tel une rente ou une obligation.

[6] Lorsque le code du commerce introduit la société anonyme en 1807 dans le droit, l’entreprise moderne n’existe pas. Pas plus qu’elle n’existe lorsque la SA est libéralisée avec la loi de 1867. A cette époque, le contrat de travail n’existe d’ailleurs pas non plus.

[7] Elle est à l’origine de la création de la Securities and Exchange Commission (SEC) aux États-Unis pour protéger les intérêts des petits porteurs.

[8] Le manager, en remplaçant le capitaliste, prend le pouvoir dans l’entreprise.

[9] Avec les progrès de la technologie, ce sont les managers constituant la technostructure qui prennent effectivement les décisions dans le cadre de la filière inversée.

[10] Le théorème d’I. Fischer s’énonce de la manière suivante : «  la valeur de tout bien de capital est égale à la somme des valeurs actualisées des revenus monétaires que la détention et la mise en œuvre de ce bien capital permettent de réaliser » (Cobbaut, 1992).

[11] ce qui est conforme à la pratique comptable qui traite ces intérêts comme des charges déductibles du résultat.

[12] Il est vrai que ce décret réglait aussi le problème des droits de succession très élevés dans notre pays depuis 1984 en permettant la conservation du patrimoine familial : la famille crée la holding qui va racheter l’entreprise familiale. L’opération revient à substituer aux droits de succession une charge financière que sera versée aux banques prêteuses.

[13] François Mitterrand avait déjà écrit en 1972 dans la préface du manifeste du parti socialiste « Changer la vie » que « Là où est la propriété, là est le pouvoir », ce que confirme un examen attentif de la vie économique.

[14] Ce coût est estimé habituellement par le modèle d’équilibre des actifs financiers (MEDAF) à condition de supposer que le marché des capitaux soit efficient. Cette notion de création de valeur ne fait que transposer au niveau global de l’entreprise, les principes mis en œuvre dans la théorie financière classique de la valeur actuelle nette (VAN) dans les choix d’investissements.

[15] Le plaidoyer majeur développé par le professeur de finance américain Alfred Rappaport (1986), l’un des pères du renouveau de la « création de valeur pour les actionnaires » affirma que les indicateurs comptables et autres ratios traditionnels n’offraient qu’un tableau de bord volumétrique, peu propice aux extrapolations qualitatives en termes de stratégie à suivre.

[16] En procédant de cette manière, notre démarche s’inscrit dans la logique et non dans l’histoire.

[17] ce qui  ne veut pas dire pour autant qu’il faille rémunérer les actionnaires avec des dividendes inférieurs au taux du marché

[18] au moyen de CDI par exemple

[19] L’île de Vancouver se situe au nord-ouest du Canada.

[20] La conception que se font les indiens de la valeur de leurs objets n’est pas la même que celle que nous nous faisons actuellement C’est pourquoi les premiers colons européens ont pu considérablement spolier les indigènes qui pratiquaient le potlatch car ils échangeaient de l’or contre de la bimbeloterie qui, pour ces derniers, avaient valeur de potlatch.

[21] Le surintendant Fouquet voulant surpasser les fastes de Louis XIV en sût quelque chose.

[22] En réalité, parallèlement au système Kula et en même temps que lui, existe le « gimwali » qui est une forme de marché dans lequel le marchandage et la recherche du gain ne sont pas exclus. Sous son couvert, les individus s’adonnent au commerce normal, troquant d’une île à l’autre de multiples marchandises.

[23] Au cours de la Kula, il arrive que certains individus enfreignent les règles en volant par exemple, mais, le, plus souvent, ils s’y confortent, non pas seulement par crainte du châtiment ou par « inertie mentale », mais surtout à cause du réseau d’obligations et de servitudes réciproques où ils se trouvent enserrés et dont une certaine « élasticité » leur permet pourtant de réaliser leurs ambitions personnelles.

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A la recherche d’une politique normative !

A la recherche d’une politique normative !

RÉSUMÉ.

Alors que l’on croyait à l’utilité décisionnelle des normes comptables obtenues selon des principes et des méthodes jugés les plus pertinents pour leurs utilisateurs dans le cadre d’une approche essentiellement normative de la comptabilité, les tests de cette utilité réalisés au cours de nombreuses études initiées par Beaver (1968) ainsi que par Ball et Brown (1968) montrèrent que la publication du résultat comptable traditionnel avait un effet très limité sur le comportement du marché financier, celui-ci ayant déjà anticipé les évolutions par d’autres canaux informationnels. Le problème de la nature de l’utilité des normes comptables comme éléments de base du système de production d’information financière était alors posé. Ce débat allait faire prendre conscience au public des problèmes beaucoup plus larges que constituent l’élaboration et la mise en application des normes, quels que soient leurs domaines respectifs que l’on peut ramener au nombre de quatre formant une tétra-normalisation (Savall et Zardet, 2010) : social, environnemental, financier et commercial. Cette prolifération normative est source de rigidités multiples pour les entreprises et d’incompréhension pour les citoyens qui les subissent ou qui se rebellent contre. Certains pensent même que, dans les domaines comptable et financier, les normes sont à l’origine des crises et que les sorties de celles-ci nécessitent d’en élaborer de nouvelles. Face aux contradictions qu’elles provoquent, nous développons dans cette communication l’idée qu’une étude critique de la norme nécessite de montrer qu’elle sert de guide à la mise en œuvre d’un construit social destiné à lutter contre la violence inhérente aux relations entre les personnes pour remplacer celle-ci par des échanges commerciaux. Elle renvoie à la construction d’un système normatif théorique par des lois d’organisation de la société qui sont extérieures à nous et vers lequel toutes les constructions sociales réelles devraient tendre. La Norme, en restant d’application générale, est ce qui a permis, au fil des siècles, à la vie tribale puis sociétale de perdurer et de se développer en s’adaptant à l’évolution de son environnement. En se transformant depuis quelques années en une addition de mesures ponctuelles prises au fur et à mesure qu’apparaissent des problèmes à résoudre, elle est devenue source d’incertitude qui entrave la liberté d’entreprendre et de rejet plus ou moins prononcé par manque de compréhension de l’objectif à atteindre de la part de ceux qui sont chargés de les appliquer.

 MOTS-CLES : normes, système normatifs, violence, crise, désir mimétique, bouc émissaire, Kula, Potlatch, échange, valeur.

 

Introduction

L’information financière, en devenant un objet de débat public depuis une dizaine d’années, est fortement remise en question. Les crises que nous traversons depuis 2008 n’ont fait qu’accentuer la méfiance générale à l’encontre du monde de la finance dont la transformation des pratiques depuis le milieu des années 1970 dans les pays développés marque une mutation radicale du statut de l’entreprise dans l’économie de marché. L’entreprise, qui était considérée comme une émanation de ses propriétaires, est devenue une entité autonome indépendante de ceux-ci dont le rôle est ramené à celui de simples créanciers. C’est sur cette base que les normes comptables ont été réformées sous l’influence aux Etats-Unis du Financial Accounting Standards Board (FASB) et au plan international de l’International Accounting Standards Committee (IASC), consacrant la primauté d’une approche purement financière du fonctionnement de l’entreprise au détriment de l’approche économique traditionnelle. En cherchant à imposer comme évaluation comptable le prix instantané du marché[1], ces normes visent à privilégier une conception économique des actifs et des passifs de l’entreprise[2] à l’usage de l’investisseur boursier considéré comme le destinataire privilégié des informations comptables. L’objectif est de substituer l’évaluation en « juste valeur » à celle de « coût historique » critiqué, notamment lors de la crise boursière du début des années 2000, comme jouant un rôle pro-cyclique par la diffusion et l’amplification de la volatilité du marché dans toute l’économie. Mais cette critique peut aussi s’appliquer au rôle de la juste valeur dans la tempête financière qui agitait les marchés en 2008 (Haas[3] 2011), ce que conteste d’ailleurs Hoogervorst[4] (2011) qui estime que celle-ci n’est en rien responsable de la crise car, selon lui, « La volatilité n’a rien à voir avec la normalisation comptable ». Il apparaît à travers cet exemple que la normalisation comptable internationale entretient des relations étroites avec celle des marchés financiers, réagissant l’une sur l’autre.

Alors que les normes comptables n’intéressaient pas le grand public, les phénomènes sociaux tels que les licenciements, les fermetures d’usines, etc. les ont fait apparaître comme un enjeu économique majeur en tant que moyen de présentation de la création de richesses par les entreprises (Pigé et Paper, 2005). Il en est de même pour d’autres systèmes normatifs comme celui de la gouvernance et de la responsabilité sociale du secteur de la santé avec ceux d’implantation des médecins, d’équilibre financier de la Sécurité Sociale, de qualité et de sécurité du fonctionnement des structures de santé, etc. En suivant Savall et Zardet (2010), nous dirons que les systèmes normatifs, formalisés ou non, se contaminent les uns et les autres. Ils peuvent être regroupés en quatre pôles relativement stables dotés de forces d’attraction et de répulsion formant ce qu’ils appellent une tétra-normalisation[5].

Si le mot « norme » vient du latin « norma » qui signifie « équerre » et « règle », c’est-à-dire un moyen considéré comme une règle à suivre permettant de différencier ce qui est « normal » de ce qui est « anormal », nous constatons que ce sens a fortement évolué au cours du temps[6]. C’est ce qu’exprime la définition proposée par l’Encyclopédie américaine (Péron, 2010) : « Une norme est un critère de référence qui permet d’approuver ou de désapprouver une entité ou un état de choses… Nos critères du bien et du mal, de la vérité et du mensonge,… sont autant de normes ». Comme l’indique le thème du congrès sur « Les puissances de la norme » qui s’est déroulé à Orléans le 6 décembre 2013 : « parce qu’ils ont su séduire les instances à même de se saisir des rapports de pouvoir, de rationalisation et d’administration des hommes et des choses », la construction de systèmes normatifs sous-tend nécessairement des jugements de valeur et peut permettre d’expliquer l’histoire de la constitution des sociétés et des organisations par la manière « démocratique » dont ils sont établis. Autrement dit, une norme est un construit social qui ne peut se comprendre que dans le cadre des pratiques culturelles de la société dans laquelle elle a été produite. Un système de normes doit donc « dire » quelle est la réalité à retenir et comment celle-ci sera représentée[7]. Mais comme l’homme se caractérise par sa conscience de lui-même, il cherche toujours à construire une société qui, à ses yeux, soit la meilleure possible. De ce fait, devant toutes les façons normatives qui se présentent et qui sont retenues pour édifier la société humaine, nous nous posons la question de l’existence d’un système normatif capable d’organiser celle-ci afin qu’elle soit plus facile à diriger et plus rebelle aux formes arbitraires ou despotiques du pouvoir. Dans la mesure où une norme est un instrument conçu pour induire un comportement, cela revient à nous demander quel est son statut dans la construction des sciences humaines et sociales. Ces dernières doivent-elles être normatives en disant ce qu’il faut faire et / ou explicatives en disant pourquoi nous agissons comme nous le faisons ?

Pour répondre à cette question, nous formulons l’idée que l’organisation des sociétés humaines doit être le reflet de lois s’exprimant à travers la culture[8] mais devant relever d’un ordre naturel de relations nécessaires et intelligibles régissant tous les phénomènes que nous observons. Cette hypothèse d’un ordre préexistant à l’établissement de toute société revient à considérer, selon la tradition platonicienne et celle instaurée par Montesquieu (1748), que les idées qui organisent une société humaine existent indépendamment de nous et dérivent de la nature des choses, c’est-à-dire qu’elles sont transcendantes à l’homme individuel et existent avant lui. La connaissance que produisons alors se veut être l’image objective d’une réalité qui nous est extérieure et non celle subjective d’une interprétation ou d’une construction que nous pourrions en faire. C’est cette indépendance de l’objet observé par rapport à notre attitude observante qui nous permet de nous prévaloir de ce principe d’objectivité selon lequel notre observation du phénomène ne modifie pas sa nature. Ainsi, nous proposons d’identifier les règles universelles et a-historiques relevant de l’ordre naturel et existant en dehors de nous mais faisant partie, en tant qu’éléments dans la nature, de notre inconscient collectif. Pour cela, notre raisonnement s’inscrit dans la logique et s’applique sur un champ homogène de concepts que nous ne confondons pas avec leur expression réelle dans l’histoire. C’est à cette condition que nous concevons les sciences humaines comme « normatives conditionnelles », c’est-à-dire que l’aspect normatif prend tout son sens à la condition que la pratique soit sensiblement conforme à la théorie. Bien sûr, nous ne prétendons pas fournir une explication du fonctionnement réel des sociétés. Ces « normes conditionnelles » que nous proposons ne servent qu’à indiquer si ce fonctionnement reste dans une voie acceptable au regard de l’ordre naturel qui devrait prévaloir à leur construction. S’inscrivant dans la logique et non dans l’histoire, nous n’avons pas à nous préoccuper du « réalisme » des hypothèses que nous formulons sur le comportement des acteurs sociaux, la subjectivité des parties prenantes ne s’exprimant pas dans la théorie.

Nous prendrons comme exemple de notre propos la norme définissant l’évaluation comptable. Elle nécessite le recours au « prix » qui appartient à la réalité puisqu’il résulte d’un équilibre entre le montant minimum inférieur qu’accepterait l’offreur pour vendre et celui maximum supérieur d’acquisition pour l’acheteur. Le prix de vente sera un montant intermédiaire entre les deux dont l’accord par les coéchangistes est une condition juridique nécessaire à la réalisation de la vente. Mais pour expliquer comment se forment et se structurent les prix sur les marchés, nous avons recours à l’idée abstraite de « valeur » qui s’inscrit, elle, dans le domaine théorique conceptuel relevant de l’ordre naturel. Nous voulons ainsi éviter l’erreur que nous semble faire Littleton (1953) lorsqu’il évoque l’opposition entre la valeur de marché et le coût historique ce qui l’amène à confondre le concept de valeur avec la réalité du prix sur le marché, le coût historique étant lui-même évalué monétairement. Ce glissement sémantique de la valeur au prix nuit à la compréhension des phénomènes que nous voulons expliquer. C’est pourquoi nous avons introduit, dans notre champ théorique et non dans le domaine de la réalité, le concept de « valeur-compétence » que nous développerons au 2ème paragraphe à partir de la page 9 et qui ne doit pas être considéré comme un prix mais comme un coût social théorique dépendant, pour chaque produit fabriqué et vendu, de l’état de développement scientifique et économique de la société.

 

 

Domaine de la théorie

 

 

Domaine de la réalité

Valeur-compétence théorique

Prix

Coût social théorique

 

Coût historique réel

 

 

Pour développer notre propos, nous proposons dans une première partie de montrer qu’une authentique politique normative n’est pas de prendre des mesures ponctuelles pour obtenir des résultats immédiats mais de prendre des décisions d’application générale qui permettent à chacun de trouver des principes pouvant servir de guides. Pour définir les conditions d’existence d’une politique normative, nous allons mobiliser la grille de lecture proposée par R. Girard sur la relation entre la violence et le sacré.

Dans une deuxième partie, nous construirons un système normatif théorique fondé sur l’acte d’échange entre deux personnes et devant servir de cadre aux normes réelles en éliminant de notre réflexion les variables qui dépendent de la volonté des hommes afin de garantir son objectivité et sa rationalité. Pour cela, nous nous placerons après l’acte d’échange qui constitue un critère opérationnel de distinction entre celui qui le prépare, c’est-à-dire « l’entrepreneur », et celui qui est chargé de l’expliquer, en l’occurrence le « chercheur » en gestion. En effet, ce dernier doit fournir à l’entrepreneur une explication cohérente, non pas de ce qu’il aurait dû faire concernant l’échange, mais des conséquences possibles de ce qu’il fait. Pour cela, il ne peut que se situer « après » que l’échange ait eu lieu et, de ce fait, constater des phénomènes tels que l’existence ou non d’un profit, ce qui lui permettra ensuite d’expliquer à quelles conditions celui-ci apparaît et se développe, ce qui n’est pas possible à l’entrepreneur pour qui l’échange n’a pas encore eu lieu. Par contre, nous pensons que lorsque le chercheur se place du point de vue de l’entrepreneur, donc avant l’acte d’échange, il ne peut que constater les phénomènes psychologiques qui conditionnent le comportement de celui-ci mais il ne peut pas expliquer objectivement ce qui va se passer au moment futur de l’échange. En conséquence, en se situant après, il n’a pas à se préoccuper en priorité des motivations et des comportements de celui qu’il envisage d’aider. Cette distinction entre « l’avant » et « l’après » de l’échange permet de considérer que tout ce qui est réalisé « avant » ne peut être fondé que sur des « construits sociaux » qui varient d’un pays à l’autre. Il en est ainsi des normalisations comptables nationales mais aussi de l’éthique entrepreneuriale, du management et de la gestion. Il nous semble donc que ce n’est qu’en observant « après » que l’on peut participer à la construction des sciences de gestion à travers l’explication des systèmes normatifs et de leurs proliférations.

 

 

1ère partie – Les normes sont des construits sociaux qui ne devraient pas proliférer

 

Le comportement humain, au même titre que celui des animaux, présente une dimension imitative, c’est-à-dire un besoin d’imiter son semblable. De nos jours, les neurophysiologues abondent dans ce sens lorsqu’ils prouvent de manière expérimentale que le cerveau humain est une vaste machine à imiter. Cette « mimèsis[9] » est inscrite biologiquement dans le phénomène de la néoténie[10] permettant la croissance post-natale du cerveau qui est considéré comme le moteur de l’évolution. Plus le système nerveux et cérébral se complexifie, plus il y a de possibilités d’imitation et d’apprentissage. Konrad Lorenz (1954)[11] relie la néoténie humaine à la curiosité et à l’ouverture au monde qui font de l’homme un être non spécialisé. La mimésis lui est indispensable pour qu’il puisse vivre en société car elle lui permet d’apprendre à s’intégrer dans une culture[12].

Pour Girard (1972), le désir mimétique d’appropriation qui caractérise le comportement humain, aussi loin que l’on remonte dans le temps, peut dégénérer en violence collective capable de détruire la société[13]. On arrive ici au fameux cauchemar de Hobbes (1651) : « la guerre de tous contre tous » provenant du fait que plus le désir simultané de deux personnes pour un même objet est fort, qu’il s’agisse de territoires, d’aliments ou de n’importe quoi dans tous les autres domaines de la vie sociale comme dans celui de la vie intellectuelle, plus l’antagonisme entre elles se développe au point d’oublier l’objet de la querelle. A partir de ce moment là, ils deviennent par la symétrie de leurs comportements des doubles l’un de l’autre et comme c’est l’antagonisme entre eux qui perdure, celui-ci peut prendre à partie d’autres personnes, répandant ainsi la violence entre elles de façon endémique[14].

Cette rivalité mimétique d’appropriation s’observe aussi chez les animaux, notamment chez les primates non humains, mais il y a un moment où, dans leurs espèces, jouent des « dominance patterns »[15] qui constituent un frein inné à la violence[16], certains rivaux abandonnant la partie en acceptant d’être dominés par un autre. Par contre, au fur et à mesure qu’ils prenaient conscience d’eux-mêmes et développaient leur égo, les hommes ont perdu les freins régulateurs innés des « dominance patterns » et se sont trouvés devant le souci majeur[17] de devoir réprimer les modalités de la rivalité mimétique. Selon Girard, pour régler ce problème, il a fallu qu’intervienne un autre principe d’auto-régulation qui, ne pouvant se fonder sur des comportements naturels, n’a pu l’être que sur des pratiques sociales. La solution a été de remplacer les freins naturels instinctuels par des freins sociaux culturels chargés de mettre en échec la violence en la réglementant au moyen de normes. Toute existence sociale serait impossible si la violence inhérente au comportement humain ne se résolvait pas à travers un ordre culturel. D’où la substitution nécessaire de la Culture à la Nature propre à l’espèce humaine et la place très particulière de celle-ci dans l’histoire de l’évolution, l’homme se réappropriant le monde par la parole, la croyance symbolique, la « création prothétique »[18] et la normalisation des comportements, c’est-à-dire par la technique. La culture n’a réussi à utiliser l’appropriation mimétique pour réguler la violence que lorsque les représentants de la fonction chargés d’organiser le Sacré ont choisi une victime présentée comme « l’Autre, l’étranger, l’ennemi, le différent », le bouc émissaire représentant le symbole de tout ce qui cause la violence. Sur lui se trouve projetée celle de la communauté qui s’apaisera lorsqu’ils le sacrifieront, soit en le chassant, soit en le tuant. Son sacrifice constitue le dernier moment de la violence qui joue une fonction utilitaire cathartique en ramenant le calme et la paix indispensables à la vie sociale. Quelle que soit la société, le sacrifice permet le passage du désordre à l’ordre. Il est décrit métaphoriquement dans le « mythe » qui est un récit d’origine, d’abord oral puis écrit, qui raconte l’affrontement primordial entre la « nature » soumise aux désirs instinctuels de chaque individu dont l’animalité se trouve amplifiée par son mimétisme d’appropriation et la « culture » soumise à la rationalité et à la collectivité. C’est la violence dissimulée par des mythes qui est la base de toute culture, de toute société. Les résultats actuels des recherches archéologiques vont dans le sens de ces propositions de Girard sur la substitution du fait naturel fondé sur des relations de domination entre les individus par le fait culturel chargé de mettre en œuvre les lois naturelles pour organiser et réguler le fonctionnement des groupes humains.

A partir du sacrifice d’une victime personnifiant la violence indifférenciatrice, la culture établit des « différences » linguistiques, morales et sociales tout en définissant par les lois et les interdits qui constituent autant de normes disant ce qu’il faut faire ou non pour permettre aux hommes de survivre tout en régulant leur violence. Celles-ci prolifèrent car l’exclusion du bouc émissaire apporte un apaisement qui n’est pas définitif et qui ne produit pas une réconciliation durable. Les mécanismes qui ont présidé au surgissement de la violence sont toujours présents et, plus le temps passe, plus la violence mimétique qui menace la cohésion de la société, réclame de nouvelles victimes. Pour limiter au maximum leur déclanchement, la violence sera canalisée vers l’extérieur de la communauté par le phénomène des rites par lesquels le groupe cherche le soulagement en essayant de déclencher le mécanisme qui l’a jadis réconcilié[19]. De la reproduction de l’exclusion de la victime naissent les interdits concernant tous les objets qui peuvent servir de prétexte à la rivalité mimétique[20] et qui, avec les rites, constituent autant de systèmes de normes donnant naissance à une communauté hiérarchique formant les bases de toute culture humaine. Le premier grand interdit sans lequel aucun ordre social ne peut exister fut certainement « tu ne tueras pas ton semblable ».

Ces normes furent l’objet d’un certain nombre d’écrits par les rois-prêtres ou les souverains, d’autant plus nécessaires qu’avec le développement accéléré des échanges et des villes à partir de la période d’Uruk, des Etats sont nés. Il a fallu alors mettre en place des règles organisant la vie de la cité et décourageant, si possible, les individus de s’approprier par la violence des biens ne leur appartenant pas pour cause de mésentente sur les conditions des contrats. Les Sumériens et les Babyloniens ont été les précurseurs en matière d’écriture et de normalisation portant sur l’échange destiné à se substituer à la violence. L’écrit le plus célèbre est certainement le Code de Hammurabi (vers 1 750 avant J. C.) que l’on peut considérer, par son mode de création partant du « terrain », comme étant le premier processus de construction sociale d’une norme sollicitée par la base et non pas imposée par le roi au sommet. Il renferme des textes précieux sur la tenue légale des opérations réalisées et sur les rapports qui unissaient les groupes sociaux, la famille, l’armée, la vie religieuse et la vie économique en ayant toujours trait à des situations très précises concernant les vols, les prêts, les honoraires, les contrats, les fermages, les débiteurs insolvables, les esclaves fugitifs, le statut de la femme… Il constitua le premier système normatif connu qui ne répondait pas à l’acception légaliste du droit comme dans le cas du Code civil français, mais correspondait plutôt au droit jurisprudentiel car il recensait, sous une forme impersonnelle, les décisions de justice du roi fixant différentes règles de la vie courante. Par cette méthode, beaucoup plus efficace que la procédure lourde et contraignante de la codification, Hammurabi rendait ses décisions « selon le décret du roi » qui apparaissait comme une disposition normative que les juges décidaient d’appliquer aux parties et qui s’imposait à eux. Cette règle devint une norme à partir du moment où elle fut invoquée et rendue opposable par les juges. Elle constitua en même temps une forme de motivation des sentences dont le contenu était précisé. La mention du « décret du roi » représentait ainsi la norme à laquelle les parties choisissaient de se soumettre.

De nos jours, si la norme est établie « démocratiquement » comme résultat d’une négociation collégiale faisant suite à des procédures d’enquête pour avis, son processus d’élaboration est toujours sensiblement le même qu’il y a quatre mille ans. La convergence vers la notion de norme se fait encore par consensus successifs qui relèvent de savoir-faire particuliers comme de compétences précises. Autrement dit, comme au temps de Hammurabi ou, plus tard, de Darius 1er, une norme apparaît bien comme un construit social jouant un rôle disciplinaire de contrôle des comportements qui se comprend dans le cadre des pratiques culturelles de la société dans laquelle elle a été produite.

En structurant ainsi les pratiques sociales, la norme permit à la société de fonctionner en tant qu’unité autonome parce qu’elle rendit visible son unité sociale. A ce titres, les travaux des anthropologues comme Testart (1982) montrent que le mode de vie inégalitaire qui se met progressivement en place un peu avant le Néolithique va inciter les hommes des tribus concernées à quitter leurs abris temporaires pour bâtir les premiers villages au bord des lacs et des rivières en tentant de transformer la nature pour mieux en contrôler les ressources et améliorer leur sécurité alimentaire par le stockage. En permettant de nourrir une population beaucoup plus importante que ne le faisaient les tribus égalitaires nomades de chasseurs cueilleurs, leur production agricole va accélérer leur développement, les villages devenant progressivement des petites villes. Leur sédentarisation plus ou moins longue au cours de l’année va favoriser en interne des comportements fondés sur une volonté d’appropriation par certains de ce que possédaient les autres. Ce qui est vrai en interne l’est aussi lors des rencontres inter-tribus qui débouchent en général sur une multiplication de nouveaux conflits principalement générés, là aussi, par cette volonté d’appropriation. Pour ces raisons, dès que les notions associées de richesse, d’accumulation et de propriété ont commencé à se développer dans ces tribus, les hommes ont écrit des normes mettant en place des mécanismes fondés sur la codification des liens sociaux entre leurs membres, notamment par le contrôle de ce qui était possédé et échangé. Nous retrouvons ici les normes portant sur les conditions de l’échange comme bases de tout système normatif. Ainsi, l’homme croit désirer librement, en termes d’intention et de valeurs, alors qu’il n’est que le jeu d’un mécanisme qu’il méconnaît : désir mimétique, désignation d’un bouc émissaire, mécanisme victimaire de résolution de conflit, construction et développement de système normatifs de comportement. L’ordre social ainsi normalisé se trouve fondé sur la différence qui devrait permettre de respecter l’égo de chacun à tenir sa place et à jouer son rôle dans la société. C’est quand ces rôles sont bouleversés qu’apparaît la crise. De ce fait, l’unité formelle des normes, qu’il s’agisse des interdits ou des rites, repose sur l’absence de différence, toujours perçue comme terrifiante. La teneur anti-mimétique de toutes les normes constitue un principe fondamental de lutte contre la violence acquisitive.

Cette théorie de Girard a ceci de paradoxal qu’elle prétend se fonder sur des faits dont le caractère empirique n’est pas vérifiable empiriquement. On ne peut accéder à ces faits qu’à travers les textes sur lesquels il travaille. Or, ceux-ci ne fournissent que des témoignages indirects, mutilés, déformés. La théorie de la victime émissaire prétend ainsi découvrir l’événement qui constitue l’objet direct ou indirect de toute herméneutique rituelle et culturelle. Pour cette raison, elle est sujette à certaines critiques dont celle d’être une théorie « infalsifiable » au sens de Popper et comme elle paraît difficile à réfuter, ce ne serait pas une théorie mais un postulat. Par ailleurs, d’une manière beaucoup plus caustique et violente dans les mots utilisés, René Pommier (2010) met face à face les élucubrations de Girard et les textes qui lui servent de démonstrations en étant sidéré du degré auquel celui-ci extrapole, transforme, invente des éléments et passe sous silence tous ceux qui invalident son interprétation. Pour Pommier, le principe de Girard est celui de la Nouvelle Critique : les auteurs ne comprennent pas le véritable sens de leurs propres œuvres, ce privilège étant réservé aux tenants de ladite Nouvelle Critique. On retrouve chez Girard un défaut, poussé à l’extrême, qui caractérise bon nombre de philosophes : la généralisation abusive et même délirante de quelques idées.

Face à ces critiques, nous considérons que si l’œuvre de Girard est troublante, elle est néanmoins intéressante autant par la thèse centrale qu’elle propose (désir mimétique, bouc émissaire, crise sacrificielle et sacrifice) qui nous semble pertinente comme clé de lecture pour notre société comme pour le monde de l’entreprise que par sa thématique sous-jacente de « réciprocité » qui serait à explorer en sciences humaines et en sciences de gestion. De plus, la concordance entre les études de Girard et les découvertes scientifiques des chercheurs en psychologie clinique comme Andrew Meltzoff et des neurologues comme Vittorio Gallese rapportées par le Dr. Scott R. Garrels (2004) nous permet de retenir cette relation entre la Violence et le Sacré pour proposer une explication de l’émergence, dans la réalité du vécu quotidien des populations, des normes comme construits sociaux et de leur prolifération à tous les domaines de la vie sociale. A partir de cette proposition, nous allons présenter dans le paragraphe suivant un cadre théorique « normatif conditionnel », c’est-à-dire explicatif de cette prolifération et indiquant, de manière normative, vers quoi toutes les normes devraient tendre. Pour cela, nous allons partir de ce qui est à l’origine de cette extension normative, à savoir la prise de conscience des notions de richesse, d’accumulation et de propriété, toutes issues du développement des échanges comme norme des liens sociaux pouvant réguler la violence qui naît du désir mimétique de vouloir s’approprier ce que possède l’autre. Pour être efficace, l’échange fut d’abord structuré en réseaux sous forme d’obligations réciproques impératives pour les participants à la Kula et au potlatch, étudiées respectivement par Malinowski (1922) et par Boas (1921).

 

 

2ème partie – Proposition d’un système normatif théorique

Pour limiter le champ d’action de l’intérêt personnel, la vie sociale a conçu l’acte d’échange comme devant tendre vers une relation d’égalité. En effet, dès qu’un contractant peut recevoir durablement plus par les pratiques qu’il met en œuvre que ce que l’échange doit lui accorder, c’est que celui-ci est mal organisé car il autorise à une situation de monopole de perdurer. Cette relation d’égalité a nécessité l’utilisation de nombres et de normes définissant ceux-ci pour en mesurer les termes. Le concept de valeur permet alors de comprendre que toute transaction, souvent inégalitaire dans la réalité, doit tendre dans le domaine théorique vers un échange devant se faire « valeur pour valeur », ce qui constitue une des normes fondamentales de régulation sociale de la violence.

Le concept de valeur que nous proposons ici est celui de « valeur compétence » que nous avons forgé en partant de la définition de la valeur en fonction du temps de travail qui en a été donnée par les fondateurs de l’économie mais en la précisant par la notion de compétence : dans une société donnée, à chaque instant, le temps de travail nécessaire pour produire les biens est fonction du niveau de compétence qu’elle a atteint, ce qui revient à dire que la valeur compétence est un construit social prenant la forme d’un coût social théorique correspondant au niveau de compétence qu’à chaque état donné de la technique et de la science, la société accepte en moyenne de dépenser sous forme de temps de travail pour produire, stocker et distribuer tel bien ou tel service. Si nous privilégions ainsi la compétence, c’est parce que le développement de l’automatisation des processus de production et celui de la société toute entière sur les nouvelles technologies informatiques réclame de la part des salariés et des citoyens une capacité suffisante à l’abstraction des outils utilisés qui ne relève pas du travail fourni en tant que dépense d’énergie comme c’était le cas il y a deux siècles.

Nous dirons ainsi que dans le champ théorique un bien ou un service A est le « produit d’une structure de compétence SCA » dont la valeur VA est à comparer avec celle VB du « produit d’une structure de compétence SCB » d’un bien ou d’un service B. Ces valeurs VA et VB prennent existence dans la réalité à travers les prix PA et PB qui les expriment sur le marché. Si celui-ci fonctionne dans de bonnes conditions de concurrence, l’échelle des prix, PB relativement à PA, devrait être le reflet de l’échelle des valeurs, VB par rapport à VA. Dans ces conditions, le coût historique réel qui est mesuré par la somme des prix des éléments qui le composent est alors l’expression du coût social théorique que nous avons évoqué ci-dessus. Nous parlons de structure de compétence car nous associons dans la production de biens et services, les produits accumulés de la compétence ancienne utilisée pour produire le capital technique qui sera utilisé dans l’acte de fabrication et les produits de la compétence nouvelle nécessaire à mettre en œuvre sur les machines pour obtenir ces biens et ces services nouveaux. C’est ce qu’exprime de manière simplifiée notre petit schéma présenté page 5.

Ce concept de valeur que nous proposons est différent de celui conçu par les classiques, les marxistes et les néoclassiques. Les classiques comme les marxistes font de la valeur une grandeur qui trouve son intelligibilité hors de l’échange dans telle quantité de travail ou de force de travail selon les cas et considérés comme des attributs des produits. Les néo-classiques, sur la base de l’utilité et non plus du travail, font aussi de celle-ci un attribut des produits. Nous concevons la valeur comme un simple nombre inscriptible dans un compte et dont la notion de compétence qui permet d’expliquer les échanges ne sera jamais un attribut du produit. Nous postulons simplement que la valeur que nous définissons ne sert qu’à comparer les produits entre eux de manière à en tirer des rapports d’échange qui n’ont aucune existence réelle. Autrement dit, il y a des produits offerts et demandés sur le marché dont les rapports d’échange ne proviennent pas de leur nature mais de la comparaison de leurs valeurs, celles-ci s’exprimant dans la réalité à travers leurs prix représentés un autre produit appelé « monnaie ». Il pourrait être alors tentant de confondre la valeur avec cette monnaie comme l’a fait Marx en disant que la valeur, en devenant du capital subissant des changements continuels d’aspects et de grandeur, doit posséder une forme propre au moyen de laquelle son identité puisse être constatée. Et cette forme propre, elle ne la possède que dans l’argent. Ce serait donc sous la forme d’argent que le capital serait apparu dans l’histoire au 16ème siècle selon Marx qui voit dans celui-ci une valeur d’échange avant d’y voir une valeur d’usage, ce qui semble laisser entendre que cette valeur d’échange puisse exister de manière indépendante alors qu’il lui faut toujours comme support une valeur d’usage pour apparaître. Là encore, nous n’épouserons pas cette thèse empirique de Marx faisant de l’argent l’expression de la valeur d’échange car nous voulons déployer notre raisonnement dans un champ homogène qui ne mélange pas le concept de valeur qui n’est qu’une idée avec la réalité historique de cet instrument créé par l’homme qu’est l’argent. Si l’apparition de la monnaie est un événement que l’on peut dater dans l’histoire, la valeur d’échange est un concept qui n’a, de par sa nature, aucune existence historique.

Nous sommes parfaitement conscient que sous sa forme de construit social, le coût ne peut pas faire l’objet d’une mesure directe tant que l’on n’a pas défini l’unité de mesure de la compétence. C’est pourquoi, par exemple, de nombreux chercheurs en comptabilité raisonnent sur la base du coût historique monétaire et non sur celle de son interprétation sociale, ce qui les amène à le confondre avec la valeur avec comme conséquence, nous semble-t-il, l’impossibilité d’utiliser la valeur définie dans la théorie pour ordonner les phénomènes réels exprimés à travers les prix. Nous pensons que ce n’est pas la mesure de la compétence qui importe prioritairement pour pouvoir utiliser ce concept car notre raisonnement se fonde sur la valeur relative des biens et des services les uns par rapport aux autres et non sur leur valeur absolue. Sous cet aspect, l’échelle des prix donnée par un marché fonctionnant dans de bonnes conditions de concurrence constitue une approximation acceptable et suffisante de l’échelle des valeurs. Par ailleurs, tant que la stabilité des pratiques sociales entraînait comme conséquence une correspondance permanente entre l’échelle des prix et celle des coûts, le concept de valeur-compétence pouvait ne pas être mesuré.

Notre conception de la valeur est donc idéelle et s’appuie sur la compétence que requièrent la production et la vente d’une richesse économique. Ainsi, deux richesses économiques qui nécessitent la même structure de compétences pour être produites et mises sur le marché ont la même valeur d’échange, c’est-à-dire dans la réalité sensiblement le même prix[21]. De plus, si A est le produit d’une structure de compétence SCA et que celle-ci s’améliore dans le temps en permettant de créer deux A là où on n’en créait qu’un, la valeur compétence unitaire théorique de A par rapport à celle d’un autre produit B dont la technologie de fabrication est restée inchangée va être divisée par deux et il en sera de même du prix sur le marché si celui-ci fonctionne dans de bonnes conditions de concurrence. En conséquence, pour reproduire la valeur-compétence théorique initiale, il faudra produire deux A, ce qui sera bénéfique à la société toute entière qui sera devenue deux fois plus riche en produit A. Mais le progrès technique se diffusant dans toutes les branches d’activité, il arrivera un moment où on fabriquera aussi deux fois plus d’objets dans celles-ci, ce qui rétablira l’égalité entre la valeur-compétence théorique d’un A et celle d’un B.

Cette relation d’égalité de valeurs entre les co-échangistes est d’autant plus exigée qu’« il ne saurait y avoir de vie sociale sans échange social ; il n’y aurait pas davantage d’échanges sans égalité, ni d’égalité sans commune mesure. » (Aristote, 2008). En effet, la violence ayant pour origine le désir mimétique d’appropriation de ce que possède l’autre, si les deux personnes s’échangent des valeurs égales, chacune d’elles satisfait son désir d’avoir ce que possède l’autre et comme aucune des deux n’est lésée, la violence n’a plus lieu d’être. De plus, en postulant cette égalité des valeurs échangées, nous dotons notre théorie d’un principe explicatif permanent quel que soit le moment que l’on considère dans l’histoire. Nous allons présenter celle-ci en distinguant l’échange instantané (a) de celui différé dans le temps (b).

 

a)      La Kula illustre bien le mécanisme de l’échange instantané dans le temps. Elle est une institution située aux îles Trobriand à l’est de la Nouvelle-Guinée caractérisée par un double cercle de transactions rituelles dont l’étude a fait la célébrité de Malinowski (1922). Elle s’effectue entre une vingtaine d’archipels disposés en larges cercles constituant un circuit fermé. Sur chaque île, un nombre plus ou moins restreint d’individus y participe périodiquement, mais non régulièrement, l’enjeu principal étant d’acquérir prestige social et renommée en se liant de façon statutaire et durable à des partenaires reconnus comme prestigieux. Ce lien social est un échange, aux règles complexes fixées et réglées par un ensemble de conventions et de principes traditionnels constituant autant de normes comportementales, entre deux sortes d’articles et deux seulement, confectionnés à partir de coquillages servant de monnaie en forme de colliers appelés « soulava » circulant dans le sens des aiguilles d’une montre et de bracelets appelés « mwali » circulant dans l’autre sens[22]. Les habitants de toute la région sont incités à entreprendre des voyages périlleux pour les obtenir, l’échange ayant lieu lorsqu’ils se rencontrent au cours de leur circuit. L’étude de cet échange montre qu’il ne concerne pas des biens économiques de première nécessité tels que la nourriture puisque chaque Trobriandais possède et cultive ses champs, pas plus que la terre puisque celle-ci n’est pas à vendre. Les soulavas et les mwalis ne sont recherchés et échangés que pour la gloire que leur obtention procure à celui qui respecte les normes très précises cérémonielles et symboliques définissant les détails des transactions par lesquels chaque coéchangistes reçoit autant qu’il donne. Cette caractéristique permet d’interpréter la Kula comme un système d’échange de biens, valeur pour valeur, se réalisant sous une forme pacifique qui interdit la rivalité, le combat et la destruction[23]. L’échange, une fois réalisé, ne clôture pas les « rapports Kula » car la règle est : « une fois dans la Kula, toujours dans la Kula », ce qui laisserait supposer que ces biens n’en sortent jamais[24]. En réalité, des normes d’utilisation très strictes offrent la possibilité de pouvoir les échanger, parfois de manière spectaculaire en masse et qualité, contre d’autres biens en dehors de la Kula. La condition de cette utilisation est que soient réglées toutes les dettes de celui qui veut les sortir, notamment celles concernant les dommages et les torts qu’il a pu causer dans la tribu. Ainsi, les soulavas et les mwalis permettent d’acheter des objets chargés de symboles et recouverts de prestige parce qu’ils figurent sur des listes traditionnelles comprenant, outre de la nourriture et des objets courants, des canoës ou des herminettes en pierre polie, etc., dont le type et la quantité sont stipulés par les coutumes et la culture des Trobriandais, encore qu’ils puissent faire l’objet de négociations. Et ces biens ne peuvent servir exclusivement que comme moyens de paiement de redevances sociales impératives revêtant la forme de prestations matrimoniales[25] à la famille d’une fiancée convoitée et même, parfois, après le mariage en imposant par exemple au futur mari de subvenir aux besoins alimentaires de sa belle-famille (Testart, 2005). En effet, selon les codes sociaux des Trobriandais, un homme ne peut avoir une place dans la société qu’en étant marié et, pour lui, se marier coûte très cher, les biens qu’il apporte constituant la contre-partie prestigieuse de l’épouse qu’il reçoit en échange. Ce ne sont pas des dons[26] mais le « prix de la fiancée » tel que celui-ci est décrit depuis toujours par l’anthropologie sociale. A l’échange s’ajoute donc l’importance de l’alliance politico-familiale et du lien social qui est ainsi créé. Les liens de ce type qui s’attachent à partir de la richesse matérielle ne sont pas, eux, d’essence parentale même s’ils peuvent impliquer pères, mères, fils, frères ou oncles et cousins. La capacité à acquitter ces fameuses redevances détermine le creusement d’un clivage entre les riches qui peuvent le faire et les pauvres qui ne le peuvent pas. En même temps, cette situation offre l’occasion aux riches d’avancer aux pauvres le montant de ces obligations sociales. Ce n’est donc pas l’accumulation de biens utiles à la satisfaction des besoins vitaux fondamentaux des personnes qui constitue la richesse à l’origine de clivages sociaux entre les Trobriandais. Les biens qui forment la richesse dont il s’agit « ne sont pas indispensables pour assurer la nourriture quotidienne », écrit Testart (2005) et même s’ils peuvent parfois servir à cet effet, ils ne figurent pas dans la richesse en question avec cette valeur d’usage. En ce sens, ces biens représentent une « innovation » historique par les tribus inégalitaires dont les Trobriandais font partie. Les échanges entre les individus à travers la Kula constituent une institution extrêmement vaste et compliquée mais très bien réglée qui englobe toutes sortes d’activités réagissant les unes sur les autres et unissant de façon étroite un nombre considérable de tribus au point de constituer un seul tout organique alors que, souvent, elles ne parlent pas la même langue et n’ont pas la même culture. Et cet ensemble compliqué échappe totalement à l’entendement de ceux qui le font vivre car ils n’ont aucune conscience des lignes directrices de l’une quelconque de leurs structures sociales. Ils savent pourquoi ils font ce qu’ils font, mais la manière dont la Kula, en tant que vaste institution sociale organisée, existe et fonctionne collectivement dépasse leur compréhension. La trame même de leur entreprise échappe à leur esprit. La Kula ne prend sens pour eux que dans la mesure où ils se rendent compte qu’ils concourent à sa réalisation, c’est-à-dire au maintien du réseau d’obligations réciproques qui les unit tous. Pour cela, la Kula remplit différentes fonctions essentielles dans les sociétés trobriandaises en socialisant les individus, en maintenant la paix intertribale, en incitant à aller vers les autres tribus, en animant la vie quotidienne et en répondant au besoin organique d’institutions qui émanent de chaque individu. Ces données ne valent pas seulement pour les Trobriandais : sous des formes différentes et parfois avec d’autres biens, elles valent également pour maints peuples de Mélanésie, d’Asie du Sud-Est, d’Afrique ou d’Amérique. Il apparaît ainsi que l’échange est une institution présente chez tous les peuples comme expression d’une structure mentale universelle et souvent inconsciente dont les pratiques reposent sur la norme « valeur pour valeur » vers laquelle doit tendre sa réalisation.

 

Ces mécanismes d’échanges instantanés sont simples à montrer lorsque, comme nous l’avons déjà indiqué dans l’introduction, nous nous plaçons après l’acte d’échange en construisant le bilan ordinaire de celui-ci pour chaque coéchangiste. De plus, cela nous permet de dire que la valeur trouve son origine, non pas avant mais au moment où il se produit quand la vente se réalise. En effet, aucune entreprise n’a jamais, à proprement parler, créé de la valeur puisque le prix qui l’exprime n’est qu’un nombre enregistré dans un compte après qu’une vente ait eu lieu.

 

Nous supposons d’abord la création d’une entreprise A au moyen d’un capital dont la valeur est celle d’un produit de structure de compétence SC(1) représentée par une somme de N € :

Bilan de l’entreprise A à un instant t

Actif

Passif

Trésorerie

N €

Capital Valeur d’un produit de structure de compétence SC(1)

Au moyen d’une structure de compétence identique SC(1) représentée par une somme de N €, une entreprise B construit une machine :

Bilan de l’entreprise B à un instant t

Actif

Passif

Machine

N €

Capital Valeur d’un produit de structure de compétence SC(1)

 

B accepte alors d’échanger sa machine contre la trésorerie  que possède A. Le bilan comptable ordinaire de cet échange se présentera de la manière suivante :

Bilan de l’entreprise A après l’échange

Actif

Passif

Machine

N €

Capital Droit sur l’actif composé d’une machine

 

Bilan de l’entreprise B après l’échange

Actif

Passif

Trésorerie

N €

Capital Valeur d’un produit de structure de compétence SC(1)

 

Ces deux derniers bilans ne reflètent qu’une partie de la réalité de l’échange. En effet, il a fallu constituer ces capitaux qui ont été utilisés pour fabriquer une machine ou obtenir une trésorerie de N €. Dès que l’entreprise A mettra en marche sa machine pour produire un bien « pA », elle engagera son capital correspondant dans un échange différé dans le temps qui sera dénoué lorsque tous les produits fabriqués auront été vendus. Nous allons maintenant voir ce qui se passe lors d’un échange différé dans le temps à partir de la notion de « potlatch » mise en évidence par Boas.

 

b)      L’échange différé dans le temps est illustré par le potlatch mis en évidence par Boas (1898, 1921) qui constate que chez les Indiens Kwakiutl de l’île de Vancouver[27] de grandes fêtes rituelles entre clans rivaux étaient régulièrement organisées sous la forme d’un somptueux festin pendant lequel avaient lieu d’importantes distributions de cadeaux. Chaque fête constituait un « potlatch », la personne qui invitait étant en même temps le donateur de cadeaux, les invités en étant les donataires. Le potlatch était préparé au moins un an à l’avance par le chef donateur qui incitait ses subalternes et sa famille mais aussi, parfois, la tribu tout entière, à stocker des quantités énormes de nourriture et à rassembler diverses sortes d’objets utiles et précieux, les plus prestigieux étant de grands ouvrages de cuivre blasonné dont la valeur égalait celle de dizaines de couvertures[28]. A l’apogée de la cérémonie, il arrivait que le donateur saisisse un ou plusieurs de ses boucliers en cuivre et les précipite à la mer pour manifester à la foule des Indiens son profond dédain des richesses matérielles. Cette fastueuse manifestation recelait en fait un dangereux piège : le chef invité et son clan savaient qu’au bout d’une période ils devraient rendre l’équivalent de tout ce qu’ils avaient reçu ce jour là, la coutume voulant que les cadeaux donnés en retour soient plus prestigieux et de plus haute valeur que ceux initialement reçus. Si tel n’est pas le cas, le nouvel invitant donateur et son clan perdaient honneur et prestige[29]. Ainsi, les chefs de clan, tour à tour, rivalisaient entre eux dans l’étalage de leur richesse et de leur générosité en cherchant en réalité, par l’affichage de celles-ci, à ruiner et écraser leur rival ou, s’il avait su répondre au défi lancé, à entrer avec lui dans une relation d’alliance et d’amitié. Le potlatch était un moyen de promotion sociale pour celui qui donnait les cadeaux mais aussi, quand la valeur de ceux-ci était suffisante, d’enrichissement pour celui qui les recevait. Un chef ne pouvait donc accéder au pouvoir politique que s’il était très généreux. Ce qui comptait, ce n’était pas ce qu’il avait, c’était ce qu’il donnait qui devait être supérieur à ce qu’il avait reçu. Si nécessaire, il devait être prêt à tout donner, à ne plus rien garder pour lui. Ainsi, la règle de l’excès du cadeau en retour sur celui de départ, c’est-à-dire du profit, était une pièce cruciale d’un système de régulation des rapports entre richesse économique et pouvoir politique. Puisque chacun donne plus que celui de qui il a reçu, le système tend structurellement à s’emballer dans la surenchère. Celui qui accèdera au pouvoir doit avoir écrasé tous les autres sous les assauts de ses cadeaux tout en risquant, en même temps, de devenir le plus pauvre. Il y a donc chez les Kwakiutl une limitation de la logique économique par le politique dont rend compte aussi Clastres (1974) pour les sociétés amazoniennes : « Avarice et pouvoir sont incompatibles ; pour être chef il faut être généreux. ». Le chef de clan qui se contenterait d’accumuler indéfiniment la richesse sans la distribuer sortirait complètement du jeu des rapports politiques, ce qui est peu concevable, la valeur d’un individu ne se mesurant pas par sa capacité à cumuler mais par celle à se séparer de ses richesses[30]. A intervalles réguliers, l’institution du potlatch permet ainsi la redistribution des richesses, la re-création du lien social par la perpétuation d´une mémoire commune et en même temps la permutation des places : le plus riche devient pauvre mais gagne le prestige alors que les pauvres s’enrichissent des dons mais leur honneur et leur prestige sont remis en question par l’assaut de générosité qui les met au défi. Pour justifier cette pratique du supplément de valeur à apporter qui semble avoir la force quasi-contraignante d’une règle d’un potlatch à l’autre, Boas (1897) fournit les premières observations ethnographiques et d’abondants matériaux réunis surtout par l’intermédiaire de Hunt[31] qui lui permirent de dire que : « Le principe sous-jacent est celui du placement à intérêt de biens ». Cette hypothèse provoqua chez ses confrères des discussions très critiques qui ont bien été synthétisées par Maunier (1924-1925). Celui-ci reproche principalement à Boas dans son analogie entre le potlatch et notre système de crédit le fait que, dans ce dernier, les intérêts payés sont fonction du temps. Ils sont proportionnels à la durée écoulée entre le moment de l’emprunt et celui de son remboursement. Cette critique est très intéressante car elle renvoie, non pas à la pratique du potlatch, mais à notre mode de pensée actuel qui conçoit le temps comme étant de « l’argent » afin de justifier que l’intérêt payé soit fonction de la durée de remboursement. Or, Boas a montré que les objets échangés passaient souvent par plusieurs potlatchs, entre les mains de différents chefs et guerriers, ce qui favorisait, à chaque changement de propriétaire, le développement d’une mémoire commune dans tout le corps du groupe concerné. En ce sens, ils pouvaient être considérés comme la matérialisation du lien social unissant les membres de la société autour de ses mythes, de ses ancêtres, de ses valeurs et de ses croyances. Plus longue était leur histoire, plus prestigieux étaient leurs possesseurs et plus ils avaient de valeur dans le potlatch. Ainsi, les valeurs d’usage et d’échange de chaque objet étaient fonction de la totalité des rapports sociaux qui s’étaient noués par lui et autour de lui, les objets en cuivre étant les plus valorisés. C’est ce qu’expriment Godbout et Caillé (1992) lorsqu’ils disent que le cadeau est « toute prestation effectuée sans garantie de retour en vue de nourrir le bien social » dans laquelle les biens qui sont donnés ne prennent une valeur que parce qu’ils créent ou alimentent la relation interpersonnelle pouvant permettre à des rivaux de devenir des amis et des alliés. Nous déduisons de cette pratique que l’activité déployée pendant un certain temps permet de rassembler les biens qui ne sont pas consommés improductivement et qui seront « investis » au cours d’un potlatch mais que le surplus attendu de cet apport ne se matérialisera qu’au cours d’un potlatch ultérieur. Autrement dit, ce n’est pas la durée entre deux potlatchs qui détermine le surplus à rendre mais la durée de constitution de ce qui est offert au cours d’un potlatch qui justifiera le surplus devant être rendu au potlatch suivant. Au-delà de son aspect cérémoniel, le potlatch apparaît comme un échange dont le dénouement est différé dans le temps. A ce titre, il doit être producteur d’un profit avec, au minimum, la conservation de la valeur de ce qui est échangé et qui s’est formée progressivement pendant le temps de constitution de l’épargne investie. Ce profit minimum est l’élément central de l’échange lui-même et non une condition qui serait en dehors de celui-ci. Il résulte de l’égalité théorique des valeurs échangées. En effet, pour pouvoir échanger un bien, il faut au préalable constituer l’épargne qui sera investie pour produire les biens constituant le profit. Celui-ci est donc nécessaire pour que soit respectée l’égalité des valeurs échangées lorsque l’échange est différé dans le temps. A ce titre, le profit n’est pas autre chose que l’épargne considérée à un instant ultérieur dans la durée.

Les apports de Boas permettent de mettre en évidence que l’existence de ce profit est conditionnée par la mise en œuvre d’une structure de compétence nouvelle pour fabriquer le produit qui permettra d’engendrer la valeur du profit et sans lequel celui-ci ne pourra pas se matérialiser ni même l’échange se réaliser. La logique de la théorie comptable montre que le profit ne peut s’exprimer que dans un compte réel additif du passif puisqu’il représente la valeur nouvelle échangée contre l’épargne investie. Nous postulons que, logiquement, ce compte ne peut être que celui utilisé en comptabilité pour l’amortissement puisque c’est le seul dont le montant dépende de la durée de vie que l’on attribue aux investissements tout en étant  intégré dans les capitaux propres. L’amortissement dont nous parlons ici n’est pas celui qui est actuellement utilisé en comptabilité. En effet, dans celle-ci, l’amortissement vise à représenter le coût d’utilisation de l’investissement, considéré en lui-même, pendant une période de durée déterminée, l’année par exemple, inférieure à la durée d’utilisation totale. Le but poursuivi est donc de faire supporter à une période, l’année par exemple, la totalité des frais de la période, afin de connaître le coût de revient complet de l’exploitation de la période considérée. Il s’agit donc d’un artifice destiné à pouvoir juger à court terme des éléments qui ne peuvent, de par leur nature même, s’envisager qu’à long terme. Autrement dit, on prétend donner un caractère « fini » au résultat d’un exercice, afin de lui attribuer une valeur absolue indépendamment des périodes antérieures et postérieures. Nous pensons qu’il s’agit là d’une pure vue de l’esprit, le problème de la gestion de l’entreprise ne consistant pas à « faire un bon exercice » mais à assurer une rentabilité continue : quelle signification peut-on donner au résultat d’exploitation d’un exercice obtenu par l’imputation d’un amortissement annuel, calculé par quelque méthode que ce soit, si « le reste à amortir » est manifestement trop élevé pour assurer la rentabilité des périodes à venir compte tenu, par exemple, de volumes d’activité insuffisants ou de la diminution des rentabilités unitaires de produits vendus ? Pour ces raisons, la pratique des amortissements des investissements est dangereuse, parce qu’ils donnent à penser que le résultat annuel obtenu a bien tenu compte de la charge réelle représentée par l’investissement, ce qui n’est pas le cas. Pour nous, l’amortissement fait exclusivement référence au profit moyen minimum qui s’échange dans le temps contre l’épargne investie.

Pour illustrer ces mécanismes, nous allons repartir, en le complétant, de l’exemple donné à la fin de paragraphe a) ci-dessus, page 13/22.

Ces mécanismes sont simples à montrer lorsque, comme nous l’avons déjà indiqué ci-dessus, nous nous plaçons après l’acte d’échange mais cette fois-ci en construisant le bilan complet de celui-ci pour chaque coéchangiste. La comptabilité montre bien alors que l’échange différé dans le temps doit être porteur d’un profit minimum qui se matérialisera dans la valeur d’un produit d’une structure de compétence SC(1). Autrement dit, l’échange économique complet entre A et B se traduira dans les comptes de A de la manière suivante :

Bilan économique complet de l’échange pour l’entreprise A

Actif

Passif

Machine

N €

Capital Droit sur l’actif composé d’une machine
Produit d’une structure de compétence SC(1)

N €

Profit potentiel Valeur d’une épargne représentant un produit de structure de compétence SC(1)
Total

2 N €

Total Valeur d’un produit de structure de compétence 2 x SC(1)

 

Le bilan complet de l’échange pour B sera symétrique de celui de A :

Bilan économique complet de l’échange pour l’entreprise B

Actif

Passif

Trésorerie

N €

Capital Droit sur l’actif composé de N €
Produit d’une structure de compétence SC(1)

N €

Profit potentiel Valeur d’une épargne représentant un produit de structure de compétence SC(1)
Total

2 N €

Total Valeur d’un produit de structure de compétence 2 x SC(1)

Cette construction théorique va nous aider à comprendre ce qu’est un échange dans la réalité où il serait dangereux que A et B tiennent une comptabilité « complète » de l’échange comme celle que nous venons de présenter. Par exemple, l’entreprise A vient de prendre possession de sa machine et ce n’est qu’après l’avoir utilisée pour produire et vendre qu’elle constatera l’existence du profit et son niveau s’il existe.

Le principe de prudence exige qu’elle ne comptabilise pas ce profit potentiel. Mais cette situation est différente pour le chercheur qui se place après l’acte d’échange en observant celui-ci sans y prendre part. Au contraire, il est sollicité pour le décrire dans sa totalité afin de pouvoir expliquer au chef d’entreprise ce qui risque de se produire. Dans la réalité, l’entreprise A va commencer par dégager le résultat de l’exploitation de sa machine en dressant, par exemple, le tableau suivant :

 

Compte de résultat de l’entreprise A après avoir vendus les produits fabriqués avec la machine B

Charges

Produits

Coûts historiques des facteurs consommés

N €

Produit des ventes

2N €

Profit moyen minimum = dotation aux amortissements

N €

TOTAL

2N €

TOTAL

2N €

 

 

A ce compte de résultat correspondra, par exemple, le bilan suivant (en supposant la machine hors d’usage et mise au rebus) :

Bilan de l’entreprise A après avoir vendus les produits fabriqués avec la machine B

Actif

Passif

Créances sur les clients

0,5N €

Capital = droit sur l’actif= Valeur d’un produit de structure de compétence SC(1)

N €

Trésorerie

1,5N €

Profit moyen minimum = amortissement

N €

TOTAL

2 N €

TOTAL

2 N €

 

Comme nous pouvons le constater, la comptabilité met en évidence la manière dont la valeur se reproduit (dans notre exemple, à l’identique) dans le temps grâce à l’existence du profit qui est l’objet de l’acte d’échange.

 

Mais il est possible aussi que la vente de ses produits soit plus favorable à l’entreprise A parce qu’elle possède un avantage concurrentiel sur ses concurrents lui permettant de vendre sa production, non pas 2N € mais 2,5N €. Dans ce cas, le compte de résultat se présentera de la manière suivante :

Compte de résultat de l’entreprise A après avoir vendus les produits fabriqués avec la machine B

Charges

Produits

Coûts historiques des facteurs consommés

N €

Produit des ventes

2,5N €

Profit moyen minimum = dotation aux amortissements

N €

Résultat bénéficiaire = rente « commerciale » réelle

0,5N €

TOTAL

2,5N €

TOTAL

2,5N €

 

 

A ce compte de résultat correspondra le bilan :

Bilan de l’entreprise A après avoir vendus les produits fabriqués avec la machine B

Actif

Passif

Créances sur les clients (0,5×2,5/2)

0,625N €

Capital = droit sur l’actif= Valeur d’un produit de structure de compétence SC(1)

N €

Trésorerie

1,875N €

Profit moyen minimum = amortissement

N €

Résultat comptable = Rente commerciale réelle

0,5N €

TOTAL

2,5 N €

TOTAL

2,5 N €

Nous voyons apparaître un surplus de 0,5 € par rapport à la situation antérieure qui n’est pas autre chose qu’une rente pour l’entreprise A. En effet, le profit que nous interprétons théoriquement comme étant la contre-partie d’un échange différé dans le temps avec une épargne investie est l’objet même de l’échange. Si le profit « réel » est supérieur à ce profit théorique, la différence entre les deux nécessite l’utilisation d’un autre mot pour bien les distinguer l’un de l’autre et qui n’est autre que celui de « rente ». Ainsi, le surplus dégagé dans un échange doit comprendre au minimum le profit pour qu’il n’y ait pas de perte de richesses et peut-être une rente. Cette rente ne peut pas se justifier par la théorie de la valeur-compétence puisqu’elle est « hors échange », celui-ci ne concernant, stricto sensu, que l’épargne investie et le profit qu’elle doit rapporter. Elle se justifie par le fait que l’entreprise qui l’a perçoit est en mesure de vendre son produit un prix plus élevé que celui qui permettrait de refléter exactement sa valeur-compétence. Cette rente existe réellement et est de nature « commerciale » puisqu’elle est relative à l’échange des produits fabriqués et vendus sur le marché par l’entreprise A. Plus son niveau est élevé plus elle constituera un signe de bonne santé de l’entreprise (si nous ne sommes pas en situation de comptabilité créative) et plus elle donnera confiance aux investisseurs. Mais comme elle est hors échange, il n’y a aucune raison pour qu’elle soit appropriée en totalité par les investisseurs. Ainsi, l’application des normes comptables traduisent parfaitement le fonctionnement social du marché qui doit être imparfait pour dégager des rentes susceptibles d’attirer des capitaux nouveaux.

Ce raisonnement n’est possible que parce que nous avons valorisé les éléments de l’actif et du passif au coût historique qui fournit la base de calcul par rapport à laquelle la transmission de la valeur dans le temps pourra être mise en évidence. Par ailleurs, si l’entreprise A veut distribuer la rente dégagée, elle le pourra parce que celle-ci est « réelle ». Par contre, si nous changeons de normes d’évaluation comptable des actifs et des passifs, notamment financiers, en utilisant la juste valeur correspondant à leur prix de marché lorsque celui-ci est efficient et, donc, à leur valeur fondamentale, comme le préconisent les normes internationales IAS/IFRS dans la mouvance des normes américaines US GAAP, nous verrons apparaître au bilan une perte ou une rente « financière ». Par exemple, si nous supposons l’existence d’une plus-value potentielle de 1,5 € sur des actions que l’entreprise A possède sur une autre entreprise, nous obtiendrons le bilan suivant :

Bilan de l’entreprise A après avoir vendus les produits fabriqués avec la machine B

Actif

Passif

Créances sur les clients (0,5×2,5/2)

0,625N €

Capital = droit sur l’actif= Valeur d’un produit de structure de compétence SC(1)

N €

Trésorerie réelle

1,875N €

Profit moyen minimum = amortissement

N €

Résultat comptable = Rente commerciale réelle

0,5N €

Ecart sur actifs financiers

1,5 €

Rente financière potentielle

1,5 €

TOTAL

4 N €

TOTAL

4 N €

Nous voyons apparaître au bilan une rente « financière » correspondant à la plus-value potentielle qui serait générée si les actifs et les passifs étaient vendus sur le marché.

Nous voyons sur ce bilan que cette rente financière ne correspond à aucun produit de structure de compétence SC( ?) puisqu’elle a pour origine l’activité spéculative de certains opérateurs. Elle n’a aucune consistance réelle or, telle qu’elle apparaît dans le bilan, elle est susceptible d’être distribuée, ce qui ne va pas sans poser des problèmes éventuellement de trésorerie à l’entreprise considérée dans son rôle économique et commercial. C’est un abus de langage que de parler de création de valeur dans la mesure où aucune valeur n’est réellement créée et pourtant, c’est ce qu’expriment les normes comptables traditionnelles en usage dans les pays non anglo-saxons. Elle correspond simplement à la distribution d’un pouvoir d’achat sur les biens et services existants qu’elle n’a pas contribué, en général, à produire. Ce pouvoir d’achat considérable destiné à un petit groupe de personnes creuse les inégalités comme jamais ce fut le cas avant le début des années 1980. Le jeu de bascule entre ceux qui profitent de ce pouvoir d’achat supplémentaire et les autres qui ne perçoivent pratiquement rien de plus s’opère essentiellement via l’inflation du prix d’achat et de la location de l’immobilier. Enfin, nous pouvons constater que l’existence de cette rente financière potentielle est une incitation permanente à utiliser la trésorerie pour racheter les actions de la société qui porte juridiquement l’entreprise afin que l’augmentation de la demande fasse augmenter le cours et que la diminution du nombre d’actions en fasse augmenter le dividende. Or, la trésorerie serait plus judicieusement utilisée à investir pour créer des richesses et des emplois.

 

Du point de vue théorique que nous avons adopté sur la valeur-compétence, cette rente financière potentielle qui s’assimile à une valeur actionnariale permet d’augmenter le RoE (return on equity) qui mesure la rentabilité des fonds propres en étant formé par l’addition du dividende et des plus-values annuelles des titres tels qu’ils apparaissent au bilan. Or, le RoE peut durablement augmenter beaucoup plus vite que la rentabilité économique proprement dite en jouant sur le levier d’endettement qui correspond au ratio des dettes ramenées aux fonds propres, dans la mesure où le taux d’intérêt des prêts est inférieur au taux de rentabilité exigé des investisseurs. Certains d’entre eux très puissants sur les marchés, les fonds de pension notamment, profitèrent de la globalisation des marchés monétaires et financiers à partir du milieu des années 1990 pour provoquer sur les places financières du monde entier l’hégémonie de la valeur actionnariale, celle-ci ayant besoin de la juste valeur et de la comptabilité associée pour pouvoir s’octroyer des plus-values spéculatives considérables. Les normes comptables exprimant l’échange valeur pour valeur qui fonde une organisation de la société cherchant à évacuer la violence par l’échange n’ont plus été respectées avec toutes les conséquences sociales en matière de faillites d’entreprises et de restructuration de certaines autres que l’on a pu constater depuis cette période.

 

A travers la Kula et le potlatch, nous venons de proposer une théorie des systèmes normatifs fondés sur des normes comptables dont l’objet de faire tendre les échanges économiques valeur pour valeur pour pouvoir réguler la violence née de la volonté d’appropriation mimétique des participants. Cependant, dans la réalité, chaque participant, qu’il soit personne physique ou morale, cherchera plus ou moins à tourner à son avantage la règle d’égalité des valeurs dans l’échange. Cela peut avoir un effet bénéfique quand se trouve ainsi favorisée la mobilité des capitaux d’un secteur d’activité à un autre mais, pour éviter qu’un des participants puisse bloquer le développement du secteur en empêchant la concurrence de s’exprimer[32], le respect des normes définies pour faire tendre l’échange valeur pour valeur doit permettre de mettre en échec cette situation.

 

 

Conclusion

Après avoir montré dans la première partie comment se constituent dans la réalité les systèmes de normes pour réguler la violence née du désir mimétique d’appropriation, nous avons supposé dans la deuxième partie qu’il existait des lois extérieures à nous, a-historiques et universelles, pour nous guider dans l’organisation de la vie sociale. Nous n’avons pas retenu une posture empirique, plus conforme à la tradition aristotélicienne, qui veut que les règles qui nous élaborons aient leur origine dans la seule nature humaine entendue comme essence de l’homme capable de les construire par les expériences qu’il mène. Trois raisons motivent notre refus d’adopter cette démarche expérimentale et constructiviste des phénomènes normatifs voulant que les idées que nous utilisons soient des réalités tangibles auxquelles nous participons pour en tirer des idées générales.

1)      En sciences sociales, au fur et à mesure que les données propres au temps de l’expérimentation s’évanouissent, nous risquons de perdre le contact avec le réel et de ne plus raisonner dans un champ homogène.

2)      Si la statistique sur laquelle s’appuie la démarche empirique semble être une méthode utilisable pour révéler le fait normatif, la multiplicité des facteurs non retenus peut entraîner la confusion d’une coïncidence avec un déterminisme. Cette démarche appelée « positive » à tort selon nous, élaborée par J. N. Keynes (1891) et reprise par M. Friedman (1953) et l’École de Chicago peut éventuellement expliquer un phénomène à un instant donné contingent, c’est-à-dire peut produire de l’idéologie et non des éléments qui ne peuvent être reconnus comme scientifiques que s’ils sont permanents dans le temps.

3)      La normalisation ayant comme point de départ de rendre compte de la régulation de la violence à travers les échanges que nous engageons, pour pouvoir constituer un raisonnement scientifique, il nous faut analyser le contenu de l’échange, analyse qui ne peut être menée, comme nous l’avons déjà précisé, que si nous nous positionnons en dehors de l’échange sans y prendre part afin de l’examiner une fois qu’il est réalisé. Adopter l’attitude empirique consistant à nous placer avant cet acte d’échange reviendrait à nous mettre à la place de celui préparant l’échange sans savoir quel en sera le résultat. Nous serions alors obligés de construire celui-ci en l’organisant et le modelant selon notre propre grille d’interprétation au risque de perdre l’objectivité dont nous nous réclamons.

 

C’est au regard de ces trois limites que nous avons privilégié une critique positive de la norme mettant en œuvre une méthodologie interprétative à partir d’une herméneutique fondée sur les écrits des anthropologues. Nous avons inscrit notre raisonnement dans la logique s’appliquant sur un champ homogène de concepts qui garantissent que nous ne les confondons pas avec leur expression réelle dans l’histoire. De ce fait, nous supposons implicitement qu’il ne puisse exister qu’une seule théorie pour expliquer les phénomènes sociaux, théorie que nous avons appelée « normative conditionnelle » car l’explication que nous avons fournie repose sur l’écart existant entre la réalité et ce vers quoi celle-ci devrait tendre si la société fonctionnait dans la recherche de la limitation de la violence. La seule démarche scientifique qu’il nous semble possible d’adopter pour intégrer l’incertitude que présente l’avenir est de proposer une théorie qui permette d’éliminer les variables qui dépendent de notre volonté. C’est ce que nous avons fait en fondant nos propositions sur l’échange valeur pour valeur, qu’il soit instantané ou différé dans le temps et en nous plaçant comme observateur de l’échange réalisé et non comme protagoniste de l’échange à préparer. Nous avons ainsi pu montrer que si le profit revient en totalité aux apporteurs de capitaux, la rente qui est hors échange peut faire l’objet d’une distribution entre eux et les salariés qui ont aussi contribué à la constituer. C’est d’ailleurs le sens la loi de 1967 sur la Participation aux fruits de l’expansion des entreprises.

 

Nous avons développé des exemples qui nous ont permis de montrer comment appliquer nos propositions théoriques pour expliquer la formation de systèmes de normes constituant la tétra-normalisation quel que soit leur domaine d’application. Il en est ainsi des normes portant sur notre sécurité comme nous allons le montrer succinctement.

Le plus grand débat auquel nous sommes confrontés aujourd’hui est certainement de définir jusqu’où il convient de garantir la sécurité matérielle des individus. Nous ne pouvons le régler par des solutions uniques car il est formé par deux plans interférant entre eux et gouvernés par des principes contradictoires. D’un côté, il y a le plan de la production et de la vente des biens qui relèvent des normes concurrentielles de marchés permettant de tendre vers des échanges valeur pour valeur garantissant une relation d’égalité qui porte sur les produits dans la mesure où sont respectées les normes comptables traditionnelles. D’un autre côté, il y a le plan de l’utilisation d’une partie des richesses créées à des fins non directement productives comme la justice, l’enseignement, la santé, etc. qui devrait être fondée sur un rapport d’égalité entre les hommes. Ces deux domaines ne répondent pas aux mêmes normes d’organisation sociale.

Le premier portant sur la production devant tendre vers un échange valeur pour valeur sur le marché suppose que celui-ci soit aussi concurrentiel que possible, ce qui entraîne comme conséquence que ceux qui y participent ne soient pas « protégés ». L’intervention de l’État dans ce domaine n’est alors pas justifiée s’il s’agit de garantir le maintien de salariés dans leur emploi indépendamment de la performance de l’outil de production. Elle est justifiée, par contre, s’il s’agit de faire respecter la concurrence par l’interdiction de la non-limitation volontaire de l’offre quand celle-ci est rentable par les entreprises intervenant sur ce marché. L’avenir collectif de la société sera d’autant plus assuré si elle est organisée sur un principe de compétition, c’est-à-dire si chacun de ses membres est laissé dans une plus grande insécurité.

Le deuxième concerne la redistribution du surplus créé après reconstitution de tous les produits consommés dans le processus de production. Il relève d’une organisation sociale très différente puisque son objectif est de corriger l’inégalité qui résulte de la répartition des revenus, tout le monde devant normalement avoir droit à la même justice, aux mêmes soins, à la même éducation, etc. Or, pour un même niveau de richesses créées, cette redistribution sera d’autant plus élevée que la part consommée et reproduite aura été comprimée, ce qui n’est possible que par une réduction de la consommation. Notre proposition théorique montre ici que la croissance financée par le surplus créé serait d’autant plus forte que la consommation serait réduite, c’est-à-dire que celle-ci ne devrait pas être considérée comme le moteur de celle-là. Ainsi, il serait possible d’augmenter la sécurité de tous pour une redistribution accrue de la richesse créée, ce qui suppose, toutes choses égales par ailleurs, une réduction de la consommation… difficile à accepter comme le montre les réactions des populations des pays ayant mis actuellement en œuvre des politiques d’austérité. Nous pensons que la seule façon de régler ce dilemme entre l’insécurité de chacun et la sécurité de tous est de renoué avec l’application de normes qui permettent, une fois encore, de faire tendre sur le marché les échanges vers une égalité des valeurs échangées.

 

 

 

Bibliographie

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[1] Appelé « fair value » ou « valeur juste » ou encore « juste valeur » obtenue selon la règle : « marked to market », ce qui le détourne de son sens originel selon lequel une « valeur juste » correspondait à l’idée que l’on se faisait sur celle-ci selon que l’on en avait ou non « pour son argent ».

[2] Selon le principe : « Substance over form » donnant la primauté à la valeur économique des opérations sur leur valeur patrimoniale (prééminence de la réalité économique sur l’apparence même si la forme juridique exigerait un traitement différent).

[3] Jérôme Haas est le Président de l’Autorité des Normes Comptables (ANC) en France.

[4] Hans Hoogervorst est le Président actuel de l’International Accounting Standards Board (IASB).

[5] Deux pôles constituent la partition de la dimension sociale de l’univers : les normes sociales et celles relatives à la qualité, la sécurité et l’environnement ; les deux autres pôles sont la déclinaison de la dimension économique : les normes comptables et financières d’une part et celles sur les échanges commerciaux d’autre part.

[6] D’après le Robert, le verbe « normaliser » est utilisé à partir de 1923 alors que celui de « standardiser » date de 1915.

[7] Par exemple, les normes comptables comportent des conventions, des principes, des règles, des méthodes intégrés dans un référentiel comptable. Pour être applicable, ce référentiel doit être lui-même intégré au sein d’un droit comptable.

[8] Comme toutes les espèces, nous vivons dans la nature et, de ce fait, nous sommes soumis à ses lois. Les relations de domination naturelles qui règlent le fonctionnement des autres espèces disparaissant au fur et à mesure que nous avons pris conscience de nous-mêmes au cours des siècles, nous avons dû inventer des règles sociales et culturelles adaptant les lois naturelles pour limiter notre capacité à nous auto-détruire. L’histoire nous montre que nous avons parfois développé des formes culturelles qui ne s’inscrivent pas dans l’ordre naturel, provoquant des crises. C’est dans le respect de cet ordre naturel que nous inscrivons notre concept de « norme ».

[9] Mimésis est un mot Grec, utilisé par Platon et Aristote, signifiant « imitation » et donnant naissance à l’adjectif « mimétique ».

[10] Néoténie provient de la juxtaposition du préfixe « neo », signifiant nouveau, et du grec « teinein », signifiant étendre.

[11] Konrad Lorenz prix Nobel de physiologie ou médecine en 1973.

[12] L’analyse du problème que posent les enfants sauvages par leur incapacité à se socialiser montre à contrario que l’homme ne peut déployer ses qualités que dans un groupe social après en avoir acquis les traits de fonctionnement par un mimétisme d’apprentissage.

[13] A la différence des besoins instinctuels des animaux qui nécessitent des objets précis pour être satisfaits, les désirs humains n’ont pas d’objet prédéterminé[13], ils sont mimétiques. Ils peuvent varier à l’infini parce qu’ils s’enracinent, non dans les objets ou en nous-mêmes, mais dans un tiers dont on imite le désir. Il suffit qu’un individu servant de modèle montre à un autre un objet à désirer, soit parce qu’il le possède déjà, soit parce qu’il veut le posséder, pour que, par mimésis d’appropriation, ce dernier se comportant en imitateur éprouve le désir de l’obtenir (Girard, 1961).

[14] Le volume des aventures d’Astérix : « Le combat des chefs » de Goscinny et Uderzo (1966) est révélateur de ce phénomène.

[15] « Dominance patterns » que l’on peut traduire par « rapports de domination ».

[16] Chez les singes bonobos apparaissent des tensions aux moments des repas, « des tensions concernant la nourriture plutôt qu’à la nourriture elle-même » écrit De Waal (1989) qui précise : « Initialement, c’est l’individu le plus dominant du groupe qui réclame la nourriture, les autres s’assemblent autour de lui pour obtenir leur part. Ils rapprochent leur visage de celui du dominant, suivant de près la consommation de chaque feuille. Ils peuvent tellement s’absorber dans ce spectacle qu’ils finissent par imiter les mouvements de mastication du dominant… »

[17] C’est aussi le cas dans les sociétés animales qui ont résolu le problème par l’instauration des « dominance patterns ».

[18] L’expression « création prothétique » est utilisée pour désigner la technique qui permet à l’homme de se créer des « prothèses » capables de l’aider dans la mise en œuvre de ses activités.

[19] On retrouve dans le Carnaval tous les éléments de la crise mimétique : l’indifférenciation par les masques, le défoulement par la fête, la transgression des normes conventionnelles. A la fin, on brûle « Carnaval ». La « victime » ayant été sacrifiée, tout rentre dans l’ordre.

[20] Ce qui permet de comprendre pourquoi certains interdits sont prononcés alors qu’ils pourraient sembler insensés, comme celui portant sur les jumeaux qui doivent être tués ou exclus de la tribu dès qu’ils naissent.

[21] La pratique de la Kula que nous présentons dans le  paragraphe a) correspond à ce mécanisme.

[22] En réalité, parallèlement au système Kula et en même temps que lui, existe le « gimwali » qui est une forme de marché dans lequelle le marchandage et la recherche du gain ne sont pas exclus. Sous son couvert, les individus s’adonnent au commerce normal, troquant d’une île à l’autre de multiples marchandises.

[23] Au cours de la Kula, il arrive que certains individus enfreignent les règles en volant par exemple, mais, le, plus souvent, ils s’y confortent, non pas seulement par crainte du châtiment ou par « inertie mentale », mais surtout à cause du réseau d’obligations et de servitudes réciproques où ils se trouvent enserrés et dont une certaine « élasticité » leur permet pourtant de réaliser leurs ambitions personnelles.

[24] Si c’était le cas, les soulavas et les mwalis ne permettraient pas aux partenaires de tirer une quelconque satisfaction dans l’échange conformément au modèle de l’homo œconomicus.

[25] Pour Testart (2005), dans la grande majorité des groupements humains anté-étatiques où existe cette richesse, la principale redevance sociale due revêt la forme de prestations matrimoniales.

[26] Il en va différemment pour les altermondialistes et pour Karl Polanyi (1944, édition de 1983) pour qui la Kula est une économie fondée sur le don à l’opposé d’une économie marchande qui fait apparaître le marché comme une institution artificielle, un désencastrement de l’économie hors des règles sociales, culturelles et politiques qui régissent traditionnellement la production et l’échange. Ils dénoncent l’extension de la marchandisation en regrettant l’extinction de cette réciprocité qu’elle introduit dans les rapports humains […] la production et la distribution des biens n’étant plus sous le contrôle de la population, ni sous celui du politique et du social comme dans les sociétés traditionnelles, mais apparaissant aux mains d’intérêts privés en concurrence.

[27] L’île de Vancouver se situe au nord-ouest du Canada.

[28] La conception que se font les indiens de la valeur de leurs objets n’est pas la même que celle que nous nous faisons actuellement C’est pourquoi les premiers colons européens ont pu considérablement spolier les indigènes qui pratiquaient le potlatch car ils échangeaient de l’or contre de la bimbeloterie qui, pour ces derniers, avaient valeur de potlatch.

[29] Le surintendant Fouquet voulant surpasser les fastes de Louis XIV en sût quelque chose.

[30] Dans les sociétés à potlatch, ce n’est pas la puissance économique qui permet d’accéder au pouvoir politique. Le potlatch place ainsi une limite à l’accumulation indéfinie des richesses aux mains de quelques-uns et au développement des inégalités économiques.

[31] G. Hunt est un Indien  Kwakiutl formé par Boas aux techniques ethnographiques de l’époque (Boas et Hunt, 1921).

[32] C’est ce que Microsoft a fait entre les années 1980 et 2005 pour garder le monopole sur les marchés des systèmes d’exploitation et des logiciels.

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Quel domaine pour la comptabilité ? Une étude critique

Résumé : alors que pendant des siècles la comptabilité a enregistré des échanges contractuels dans un cadre personnalistique, sous l’influence de Dumarchey et de ses successeurs, elle est devenue un système d’enregistrement des ressources et des emplois de l’entreprise conçue comme une entité dans laquelle tout semble avoir vocation à être comptabilisé. Cette évolution est fondée sur une conception de l’entreprise disposant d’un patrimoine et donc pouvant avoir une action économique, ce que nous contestons en proposant une autre fondée sur l’acte d’échange sur les marchés. Dans ce cadre, la comptabilité est celle de la société qui porte juridiquement l’entreprise et non celle de l’entreprise, son rôle étant alors d’enregistrer l’échange sous l’angle de la reproduction de la valeur dans le temps.

 

Mots clés : entreprise, société, échange, valeur, nombre comptable.

Abstract : For centuries accounting recorded contractual trades in a personalistic scope and, under the influence of Dumarchey and his successors, it became a recording system for the resources and employment of the enterprise; In this system, the enterprise is conceived as an entity in which everything seems to be intended to be recorded. This evolution is founded on a conception of the enterprise with assets and thus with the ability to have an economic action, this is what we dispute as we offer another conception founded on the act of trades on the markets. In this scope, accounting is that of the company that bears legally the enterprise and not that of the enterprise itself, its role is then to record the trade in terms of the reproduction of the value through time.

Key words: enterprise, company, trade, value, accounting number.

 

Introduction

La définition de l’entreprise considérée du point de vue de l’actionnaire comme un ensemble d’investissements de capacités de production qui dégage ou non une rentabilité supérieure au « coût du capital » ne fait pas l’unanimité. Pourtant, la théorie positive de l’agence, à partir des notions de conflits d’intérêts et d’asymétrie informationnelle, fournit une justification théorique opportune à la conception de la gouvernance actionnariale qui est issue de cette définition. Cependant, devant son incapacité à répondre aux défis posés en termes de « responsabilité sociale de l’entreprise » (RSE) par l’émergence de nouveaux acteurs, individuels ou organisationnels, rassemblés sous l’appellation « parties prenantes », d’autres discours sur la gouvernance se multiplient dans la pratique des entreprises en faisant l’objet d’adaptations régulières et constantes. Les travaux pionniers de Milgrom et Roberts (1992) ont contesté l’identité supposée entre création de valeur et valeur pour les actionnaires car les décisions de la firme entraînent des conséquences pour l’ensemble des parties prenantes. Cette conception d’une gouvernance partenariale qui consiste à aligner la capacité à saisir les opportunités de croissance en mobilisant toutes les ressources dont dispose l’entreprise et l’appropriation des gains qui en sont issus n’est cependant pas nouvelle. Elle exprime le combat mené depuis la fin du 19ème siècle pour faire reconnaître et accepter l’entreprise comme une organisation hiérarchisée exploitant collectivement des moyens sous l’autorité d’une direction en vue de créer des richesses pour ses partenaires internes et externes. Les nouvelles règles comptables issues du règlement CRC 2004-06 codifiées à l’article 211-1 du PCG semblent apporter une justification à cette conception en définissant les actifs par rapport à la notion de patrimoine économique venant se substituer à celle de patrimoine juridique. Ainsi, la gouvernance partenariale se nourrit, pour prouver sa légitimité, des modifications de la comptabilité conçue au départ pour pouvoir construire la gouvernance fondée sur les propriétaires dans le cadre d’échanges contractuels entre deux parties sur les marchés. Ces changements comptables qui portent sur les « parties prenantes » posent alors le problème de l’identification de « l’entreprise » par rapport à celle de la « société commerciale » et renvoie à celle des « frontières de la comptabilité » dans la mesure où, selon Colasse B. (2012), « le comptable doit préalablement tracer une frontière entre [l’entreprise] et son environnement, l’isoler de celui-ci, la considérer comme une entité distincte de ses propriétaires ». Pour Brodier P-L (1994), la confusion des deux termes soulève « des enjeux autrement plus cruciaux pour notre économie que ne le ferait une simple coquetterie sémantique. Car à confondre ces deux notions, on en vient à brouiller les règles du jeu économique, social et même politique. ». En attribuant à l’entreprise les droits de la société qui la porte on la dote implicitement du patrimoine économique de celle-ci permettant de la construire comme une entité alors que, selon Colasse B. (2012), « l’entreprise n’est pas un objet réel, c’est un objet artificiel, un artefact ». Or, dire que l’entreprise est une entité afin de la séparer de ses propriétaires pour ne plus la considérer comme un objet de propriété, c’est permettre de l’inscrire dans un champ de représentations qui met en évidence plusieurs entités distinctes : sociale, juridique, société mère et filiales, financière, économique, productive, etc. auxquelles il s’agit ensuite de faire respectivement correspondre une entité comptable. Comme, selon cette conception, l’entité comptable doit mesurer les éléments et les flux des autres entités sous peine de compromettre sa crédibilité et ses qualités informationnelles, de nombreux problèmes apparaissent et permettent à Amblard M. (1999) de dire que l’entité comptable est, :

  • « mutilée » puisque l’usage de la quantification et de la mesure ne permet pas de tout enregistrer, notamment la compétence des salariés, l’image de marque, etc.,
  • « fragmentée » de par le choix que font certains dirigeants de loger des positions actives dans des structures ad hoc pour « nettoyer » leur bilan, se livrant à cette occasion à une pratique de comptabilité créative.

Ces affirmations ne nous semblent pas définitives dans la mesure où nous pensons que la comptabilité a vocation à n’enregistrer que les échanges marchands sur les marchés. Par exemple, vouloir mesurer l’« actif humain » (E. Marquès, 1982) correspond à une conception de la compétence humaine utilisée dans l’acte de production comme étant un « capital humain », interprétation que nous ne retenons pas car nous refusons l’idée que l’homme puisse être ramené au rang de « marchandise » comme n’importe quel capital mais aussi parce que cette compétence produit ses effets dans la manière dont l’acte d’échange se déroule, c’est-à-dire que sa valeur est intégrée à celui-ci.

L’enchaînement logique pour aboutir de la société juridique à l’entreprise peut prêter à confusion dans la mesure où il se fonde sur le droit de propriété : les apporteurs de capitaux sont propriétaires à titre individuel ou sociétaire des actifs mis à la disposition de l’entreprise, ce qui n’entraîne pas comme conséquence que celle-ci soit elle-même propriétaire de ces actifs la rendant autonome économiquement.

Par cette communication, notre but est de montrer que, logiquement, le rôle de la comptabilité est d’enregistrer la manière dont la valeur se reproduit dans le temps à travers des échanges échelonnés dans celui-ci. Il n’est pas d’enregistrer, comme le voudrait Amblard M. (1999), « tout ce qui a trait au qualitatif, au social, à l’environnement et à l’humain ». L’approche comptable de ces domaines nous semble résulter d’une autonomisation de l’entreprise par rapport à ses propriétaires et à la société qui la porte afin d’essayer d’en élargir les frontières comme l’indique d’ailleurs Richard J. (1996) lorsqu’il écrit : « …la théorie et surtout la pratique comptable dynamiques avaient reconnu la “personnalité comptable” de l’entreprise… ».

Nous proposons dans une première partie une étude critique des « frontières » de la comptabilité en montrant les raisons qui ont amené à l’idée d’autonomisation de l’entreprise provoquant une modification de l’évaluation comptable et des objets évalués. Nous montrerons ensuite qu’à partir du moment où l’entreprise devient économiquement autonome par rapport à la société qui la porte juridiquement, la volonté d’en fournir une image fidèle ne peut déboucher que sur l’extension des éléments évalués vers le qualitatif, le social et l’humain.

Dans une deuxième partie, nous montrerons pourquoi la comptabilité a vocation à expliquer la reproduction de la valeur dans le temps en partant d’une conception du nombre comptable qui repose sur une distinction entre la valeur et le prix dans l’étude de l’échange et qui permette de déterminer les éléments à évaluer et uniquement eux. Nous introduirons le concept de « valeur-compétence » qui nous permettra de mettre en évidence que la comptabilité n’a pas de « frontières » à proprement parler, son rôle étant d’expliquer au moyen de la reproduction de la valeur dans le temps ce que devient le capital investi par ses propriétaires dans la société, quel que soit l’objet matériel ou immatériel de cet investissement.

 

1.   Les « frontières » de la comptabilité

1.1     Autonomisation de l’entreprise et évaluations comptables

Si le terme « entreprise » est très ancien en désignant toutes sortes de projets mis à exécution, ce n’est qu’au tournant de 1900 qu’il s’est imposé et répandu avec le sens que nous lui connaissons aujourd’hui. L’entreprise elle-même a évolué comme le mot qui la désigne en se formant entre 1860 et 1900 pour se développer pleinement et rapidement ensuite.

Selon Cottereau A. (2002) et Lefebvre P. (2003), les manufactures, les fabriques et l’industrie en général, quelle que soit leur taille, mettaient en œuvre des relations de travail qui répondaient, dans le cadre du droit civiliste de 1804, aux critères de louage d’ouvrage reposant sur l’autonomie de l’ouvrier dans son travail[1]. De ce fait et jusqu’à la fin du 19ème siècle, l’évaluation des comptes se faisait généralement en « valeurs de marché » [2], c’est-à-dire en supposant la liquidation de la société qui porte juridiquement l’entreprise de manière à déterminer sa capacité à rembourser ses dettes et ce qu’elle pourrait rapporter à ses propriétaires.

Or, entre 1870 et 1880, de nombreux conflits vont opposer les agents des chemins de fer à leurs compagnies qui, en toute légalité et par manque de ressources financières, avaient saisi leurs cotisations de retraite. Parallèlement à la même époque, la gestion inventait et mettait en place le cadre de l’action que constitue la hiérarchie moderne, les penseurs de l’industrie soulignant alors avec vigueur l’oubli des ouvriers par les patrons. Cet oubli constituera l’origine majeure de la « question ouvrière » qui émerge à cette époque. Pour résoudre celle-ci, Glasson E. (1886, réédition 2006) proposa de généraliser le louage de service en le substituant à celui de louage d’ouvrage par l’introduction de la notion de « contrat de travail[3] » dans le droit civiliste de 1804 supposé avoir oublié de légiférer sur le travail de l’ouvrier de la grande industrie. Cette modification des relations de travail et le développement de la hiérarchie vont faire émerger une organisation nouvelle formée de parties prenantes et à laquelle on donnera le nom ancien d’« entreprise » (Segrestin B. et Hatchuel A. (2009). Cette dynamique de changement a eu des conséquences très importantes sur la comptabilité en raison de l’introduction des parties prenantes qui vont amener un déplacement de l’objet de la comptabilité. Celle-ci ne devait plus répondre à un objectif de recouvrement de l’ensemble des dettes mais devait permettre de mesurer la capacité de l’entreprise à s’inscrire dans un processus de croissance sur une longue période. Cette évolution comptable est issue de la théorie « unicontiste » de Courcelle-Seneuil J. G. (1872) et de Folsom E. G. (1873) qui envisageaient les comptes sous l’angle de la séparation de l’entreprise et de ses propriétaires, lesquels deviennent ainsi de simples créanciers au même titre que les autres prêteurs, ce qui remet en cause la notion même d’entreprise dans son identification par rapport à la société juridique qui la porte.

A partir de 1900, des auteurs, notamment allemands, proposent de nouveaux modes d’évaluation des comptes dans le cadre de cette organisation nouvelle qu’est l’entreprise. Simon H. V. (1889) propose de retenir la valeur d’usage basée sur l’actualisation des cash flows espérés de l’utilisation des investissements en moyens de structure et ayant le coût d’acquisition comme limite supérieure. Schmalenbach E. (1920, réédition 1961) propose de considérer le bilan uniquement comme un réservoir de coûts à répartir. Il n’est donc pas possible de déterminer le résultat économique en dressant un bilan qui reflète le patrimoine de l’entreprise. Le résultat se calcule uniquement à partir d’une répartition des coûts conforme à l’activité de l’entreprise dans le cadre de la notion de « continuité de l’exploitation » permettant de donner corps à l’hypothèse d’une entreprise formée de parties prenantes et créant un nouveau domaine de connaissances qu’il appelle « économie d’entreprise ». Schmidt F. (1921), contrairement à Schmalenbach, considère que le bénéfice de l’entreprise n’est que la variation de son patrimoine, le capital étant de nature non monétaire et devant être réévalué sous peine de fausser le calcul de la rentabilité.

D’autres phénomènes qui se déroulèrent à la même époque, notamment aux Etats-Unis, allaient conforter cette idée. La crise économique de 1876, avec son lot de faillites et de concentrations du capital, eut comme conséquence de faire apparaître le besoin de managers salariés ayant reçu une formation à la direction dans les grandes sociétés par actions appelées pour cette raison « sociétés managériales ». Progressivement, les actionnaires déléguèrent leur pouvoir de décision à ces dirigeants. En France, Fayol est l’illustration même de ce mouvement. Bien qu’il soit souvent en conflit avec les actionnaires des mines de Commentry, il obtint les pleins pouvoirs de son conseil d’administration après avoir sauvé celles-ci de la faillite. Ses conflits provenaient le plus souvent du fait qu’il « privilégiait les stratégies d’investissement par rapport aux dividendes » (Segrestin B. et Hatchuel A., 2012). Ce faisant, il participait au mouvement de création de la figure du « chef d’entreprise » « dont le pouvoir l’emporta rapidement sur celui des associés-actionnaires » (Segrestin B. et Hatchuel A., 2012).

Avec la crise de 1929 et la recherche des responsabilités de celle-ci, allait naître un besoin d’explication d’une gouvernance caractérisée par l’abandon progressif par les actionnaires de leur pouvoir en faveur des dirigeants comme le montre, selon Wardley P. (2009), la distinction entre « ownership » et « control » déjà présente en Europe dès les années 1900 avant d’être observée un peu plus tard aux États-Unis.

A la même époque, la micro-économie standard, en continuant à considérer l’entreprise comme une « boîte noire »[4], n’offrait pas un seul début de réponse à ce problème alors que son fonctionnement interne évoluait considérablement sous l’influence d’acteurs comme Fayol et Taylor qui, selon Hatchuel A. (2004), permettront respectivement de penser « l’administration » comme une science et « l’organisation du travail » comme « un savoir-faire qui opérationnalise le contrat de travail en transformant la relation de travail, jusque-là marchande, en une relation de coopération et de prescription ».

C’est Berle A. et Means G. (1932) qui poseront les premiers jalons explicatifs de la gouvernance en cherchant à entrouvrir cette « boîte noire » qu’est l’entreprise à travers le décalage possible des intérêts entre les actionnaires et les managers du fait de la séparation entre la propriété et le contrôle dans les sociétés de capitaux[5]. Le point de vue de Berle et Means fut relayé par J. Burnham et diffusé mondialement au début des années 1960 par Galbraith J. K.[6] accréditant l’idée que les managers, formant la « technostructure », s’étaient installés en maîtres dans les fauteuils autrefois occupés par les propriétaires. En France, la théorie institutionnelle de l’entreprise développée par Durand et Ripert (1932, Réédition 1991) considéra que l’activité intra-firme reposait sur la coopération de ses différentes parties prenantes et que cette coopération tendait vers la recherche d’un objectif commun. Cette idée d’institution émergea aussi des travaux de différents juristes comme ceux de Hauriou M. (1899) cherchant à dévoiler son caractère collectif et présentant l’institution comme une activité ou une idée qui s’autonomise par rapport à son créateur, sa direction étant alors soumise à la recherche de l’intérêt général et non d’une des parties en particulier.

Avec ces différents auteurs, le mot « entreprise » a progressivement imposé l’idée que cette organisation nouvelle était autonome de la société commerciale qui la portait juridiquement et disposait d’un patrimoine lui permettant d’agir économiquement dans la société en créant des richesses et en dégageant des résultats. La comptabilité était alors devenue celle de l’entreprise dont on cherchait à élargir le périmètre au moyen de sa conception en « parties prenantes ».

En réaction à ces approches partenariales qui rendaient peu lisible la notion d’entreprise, Coase R. (1937) et Williamson O. (1994) ont cherché à en identifier la nature à partir de son cadre contractuel qui lui permettait d’être plus efficace que le marché tout en opérant les mêmes fonctions que lui. Sur cette base et à la suite des travaux de Alchian A. et de Demsetz H. (1972), le courant des contractualistes a modélisé la manière dont les contrats établissaient des rapports de droit et d’incitation plus ou moins efficaces pour expliquer l’entreprise et la forme qu’elle prend, notamment, selon Jensen M.C. et Meckling W.H. (1976), dans les relations qui se développent en son sein de principal à agent. Parallèlement et de manière assez étonnante, cette approche allait trouver une confirmation éclatante dans le développement de la théorie financière « moderne » initiée par Modigliani F. et Miller M. (1958). En partant du théorème du capital-valeur formulé par Irving Fischer, ils affirmèrent que, dans un monde sans taxes, exonéré de coûts de transaction et sous l’hypothèse de l’efficience des marchés, la valeur marchande de l’actif économique d’une entreprise n’était pas affectée par le choix d’une structure de financement entre capitaux propres et dettes. Cela revenait à dire que les dirigeants pouvaient choisir la meilleure combinaison possible de ces deux sources de financement indépendamment des choix éventuellement contraires des actionnaires. Plus tard, Merton R. (1973) publia un article montrant que l’on pouvait obtenir la stabilité d’un portefeuille de titres en combinant, selon la proportion appropriée, des opérations de vente ou d’achat sur les titres eux-mêmes et sur les options qui en sont des produits dérivés. Or, son modèle était fondé sur l’hypothèse d’une action qui ne donne aucun dividende entre le moment de l’évaluation de l’option et l’échéance de celle-ci, ce qui revenait à nier l’existence d’un authentique marché du capital et à promouvoir comme critère d’une bonne gestion la plus-value spéculative sur le cours des titres. Ces modèles qui justifiaient le recours à l’endettement et à la spéculation ont amené les dirigeants à penser que le capital possédait un coût et, dans le but de faire jouer l’« effet de levier », à comparer celui-ci à celui de l’endettement, ce qui leur permettait effectivement de choisir la meilleure combinaison possible de ces deux sources de financement. Dans ces conditions, l’idée que l’entreprise était une entité extérieure aux propriétaires se trouvait fortement confortée. Son dirigeant pouvait prendre des décisions d’investissement non-conformes au meilleur intérêt des actionnaires parce qu’il n’avait pas à « supporter » le « coût des capitaux investis » et parce qu’il ne percevait aucune « rémunération » en contrepartie de la valeur créée pour eux. Pour éviter que cela se produise, les systèmes de rémunération des dirigeants furent alignés sur les méthodes d’affectation des capitaux, ce qui permit d’adapter le fonctionnement de l’entreprise sur la création de « valeur actionnariale » qui a été popularisée par les notions de valeurs ajoutée économique (EVA) et de valeur ajoutée de marché (MVA). Ainsi, la conception agentielle de l’entreprise, qui est aujourd’hui la vision dominante, a abouti à la concevoir de manière contradictoire, d’une part, comme étant autonome par la reconnaissance de la notion de « coût du capital » tout en étant, d’autre part, entièrement subordonnée aux propriétaires du capital par celle de « valeur actionnariale ».

Face à cette évolution s’est développée une conception faisant de l’entreprise une entité dont la conduite devrait être soumise à la recherche d’un intérêt transcendant soulignant sa dimension partenariale. Des auteurs comme Aglietta M. et Rebérioux A. (2004) estiment qu’en reconnaissant que les contrats sont incomplets, une place était donnée au hors contrat dans la coordination en même temps que la responsabilité des dirigeants s’élargissait dans l’affirmation du collectif. Selon Williamson O. (1994), pour limiter le risque d’un mode strictement centré sur les détenteurs du capital social, les principes de gouvernance ont d’abord été étendus à une gestion collective du capital physique (Blair M. et Stout L. (1999) pour s’attacher au final à la protection de l’intégrité de la firme réduisant par là-même progressivement la validité d’une analyse contractuelle.

Ces débats contradictoires reposent tous sur l’idée que l’entreprise existe économiquement et par conséquent qu’il existe une comptabilité d’entreprise dont l’objet serait, soit selon la conception dominante d’évaluer les comptes en « juste valeur » au service des actionnaires, soit dans sa conception partenariale d’étendre l’évaluation des comptes aux invisibles, à l’informel et à l’imprévisible. Nous pensons que ces deux conceptions ne rendent pas compte de l’objet de la comptabilité et de ce qui doit être enregistré dans les comptes.

Comme nous allons le montrer dans le paragraphe suivant, seule la société qui porte juridiquement l’entreprise possède un patrimoine engagé dans de nombreux processus d’échange sur les marchés qui sont les seuls à pouvoir être enregistrés en comptabilité, ce qui nous amène à devoir préciser ce que sont les « frontières de la comptabilité ».

 

1.2     Les « Frontières » de la comptabilité et la notion d’image fidèle

L’entreprise est devenue une évidence. Capable, dès le début du XXème siècle, de manier les sciences et l’industrie, elle émerveille et inquiète. Elle donne lieu à des progrès spectaculaires, à des innovations techniques radicales et à des transformations sociales profondes. Concernant les plus petites affaires aux plus grandes multinationales, elle sert désormais de référence incontournable. Enracinée dans l’inconscient collectif, elle ne fait plus l’objet d’une remise en cause. Il ne reste plus qu’à en tracer les limites en déterminant ce qui doit être évalué ou non pour que la comptabilité puisse en donner une image fidèle conformément à la définition que donne de la comptabilité le Plan Comptable Général de 1999 modifié dans sa version de 2006 :

« La comptabilité est un système d’organisation de l’information financière permettant de saisir, classer, enregistrer des données de base chiffrées et présenter des états reflétant une image fidèle du patrimoine, de la situation financière et du résultat de l’entité à la date de clôture ».

Cette définition marque une évolution dans la mesure où l’image fidèle est désormais placée au rang d’unique objectif de la comptabilité en remplacement du triptyque traditionnel « prudence, régularité, sincérité » défini dans le Plan Comptable Général 1982 qui ne faisait pas référence à cette notion dans sa terminologie[7].

Complétée par l’article 123-15 du Code de Commerce prévoyant que « Le bilan, le compte de résultat et l’annexe doivent comprendre autant de rubriques et de postes qu’il est nécessaire pour donner une image fidèle du patrimoine, de la situation financière et du résultat de l’entreprise », cette définition entérine l’idée que l’entreprise dispose d’un patrimoine économique dont il faut pouvoir évaluer comptablement tous les éléments susceptibles d’en donner une image fidèle dont ceux, notamment, qui sont « invisibles, informels ou imprévisibles ».

Cette conception ne nous semble pas correspondre à la réalité dans la mesure où, si l’État s’est saisi de l’entreprise et lui a permis de se déployer, il ne lui a jamais reconnu de qualification juridique particulière qui pourrait permettre de dire, sans ambiguïté possible, qu’elle est autonome de la société juridique qui la porte et qu’elle possède réellement un patrimoine économique qu’elle utilise dans ses activités. Or, faute de reconnaître l’entreprise, il a alimenté la confusion avec les personnes juridiques, individuelles ou sociétaires, dont les normes lui ont simplement été étendues notamment en lui attribuant fictivement un patrimoine qui fait d’elle une entité économique autonome tout en restant « cachée » sous l’idée de la propriété, les actionnaires des sociétés étant supposés en être les propriétaires. Cette conception a permis de considérer les actionnaires comme des créanciers dont les apports représentaient un « coût » pour l’entreprise sous l’appellation de « coût du capital ». Cette notion très contestable trouva sa justification dans les travaux de Modigliani F. et Miller M. (1958) (voir ci-dessus, page 6) qui affirmèrent en 1958 que par l’acceptation de la notion d’« effet de levier », le capital possédait un « coût »[8] que les dirigeants pouvaient comparer à celui de l’endettement pour choisir la meilleure combinaison possible de ces deux sources de financement. Or, dans le modèle de la société, les associés, qui investissent leur épargne pour former le capital social, en attendent une rémunération qu’ils obtiennent en dirigeant eux-mêmes ou à un directeur à qui ils délèguent leur pouvoir sur les moyens permettant de mettre en œuvre l’acte d’entreprendre. De ce fait, si les intérêts des prêts des créanciers sont bien comptabilisés comme une charge car ils doivent être pris en compte avant que les échanges sur les marchés ne se produisent, les actionnaires attendent de leur investissement un profit qui ne peut pas être traité de la même manière puisqu’il n’apparaît que lorsque les échanges sont réalisés.

La logique est donc la suivante : le « coût du capital » justifie l’autonomie de l’entreprise par rapport à la société qui la porte et cette autonomie amène à vouloir étendre le domaine de la comptabilité aux éléments difficilement quantifiables qu’ils soient invisibles, informels ou imprévisibles.

Nous pensons que l’entreprise ne possède aucun des droits supposés précédemment  puisqu’elle n’est pas reconnue juridiquement (Ripert G., 1951)[9]. Pour Segrestin B. et Hatchuel A. (2012), « celle-ci [l’entreprise] n’est jamais devenue un objet propre du droit ».

Si l’entreprise ne possède aucune autonomie juridique, elle peut se concevoir (Segrestin B. et Hatchuel A., 2012) comme une organisation dont l’objectif est de préparer avec la plus grande efficacité possible l’acte d’échange sur les marchés en créant de nouvelles ressources productives et de nouveaux savoirs collectifs, ce qui nécessite de coordonner les actions individuelles par la hiérarchie au sommet de laquelle se trouve l’autorité de gestion. Fayol avait déjà défendu cette latitude managériale nécessaire pour structurer une action collective où les intérêts des parties sont momentanément suspendus au profit de l’avenir de l’entreprise. C’est ce que fait le droit en reconnaissant que le chef d’entreprise « n’est ni un capitaliste, ni un inventeur, ni même un entrepreneur » mais « d’abord un employeur », qui se trouve doté « en corollaire du contrat de travail, des pouvoirs de direction vis-à-vis des travailleurs » (Segrestin B. et Hatchuel A., 2012). Ainsi, selon Segrestin B. et Hatchuel A. (2009), « … l’objectif de la gestion ne se réduit pas à la rémunération des individus : il consiste plus fondamentalement à générer les ressources qui permettront à l’entreprise de prospérer et de se développer. Il s’agit pour les dirigeants de construire des ressources nouvelles, que ce soit des capitaux[10], des compétences, des brevets ou une image de marque. Ce sont des « potentiels », en tant que ressources « en puissance », que l’entreprise s’attache à produire. Les rémunérations individuelles sont une condition de l’action collective, tandis que l’objectif de la gestion est la création de potentiels collectifs, c’est-à-dire des capacités créées pour l’action collective. ». Il apparaît ainsi que les actionnaires ne sont pas davantage impliqués ou soumis au risque que les salariés même si l’on doit reconnaître qu’ils ont une antériorité dans l’acte de constitution de l’entreprise, d’où découlent leurs droits de propriété. La gestion de l’entreprise sous l’autorité des dirigeants sera d’autant plus performante qu’elle parviendra à faire fructifier les ressources qu’ils apportent. Dans cette perspective, les actionnaires et les salariés doivent être rémunérés de manière juste pour leurs contributions individuelles, les actionnaires au minimum par le profit (c’est-à-dire hors rente) et les salariés par la rémunération convenue d’avance dans le contrat de travail.

Segrestin B. et Hatchuel A. (2012) proposent pour l’entreprise « une nouvelle option juridique [qu’ils appellent] “société à objet social étendu” (SOSE) […] qui se démarquerait d’une société classique par l’insertion, dans son objet social, d’objectifs économiques, sociaux ou environnementaux ». Cette proposition montre que l’entreprise est encore actuellement une fiction économique ne pouvant pas faire l’objet d’une comptabilité. Par contre, la société qui la porte juridiquement, n’est pas chargée, comme l’entreprise, de préparer efficacement l’acte d’échange sur les marchés mais d’enregistrer les opérations d’échange qui permettront de déterminer si celles-ci sont porteuses de richesses économiques nouvelles à travers la mesure du profit et de la rente ou si, au contraire, elles détruisent en partie ou en totalité l’épargne investie.

De cette distinction, il ressort que l’entreprise ne peut pas servir à définir les frontières de la comptabilité. Seule, la société peut remplir ce rôle en permettant l’enregistrement des échanges. Le rôle de l’entreprise est de créer des biens et des services. Ce faisant, elle ne crée pas de valeur à l’occasion de la mise en œuvre des processus de production puisque celle-ci n’apparaît qu’au moment de l’échange sur le marché. Elle n’a donc pas à enregistrer d’évaluations comptables puisqu’elle n’intervient pas dans la création de valeur.

Nous allons montrer en détail dans les paragraphes suivants que la comptabilité n’enregistre que la reproduction de la valeur dans le temps.

 

2.   Comptabilité et reproduction de la valeur dans le temps

2.1     Valeur compétence et nombre comptable

Pour justifier que l’objet de la comptabilité est d’expliquer la manière dont la valeur se reproduit dans le temps, nous devons doter le nombre comptable de caractéristiques qui permettent de définir le mode d’évaluation à retenir. Or, traditionnellement, les positions des chercheurs et des patriciens reposent sur une conception monétaire de celui-ci. Ils ne retiennent que les grandeurs enregistrées monétairement dans les comptes, au bilan ou au compte de résultat, qu’ils s’agissent d’un prix ou d’un coût. Ainsi, pour Penglaou (1963), la comptabilité enregistre des prix, ce qui la « limite dans la mesure de la réalité » mais lui permet de « représenter les aspects juridique, fiscal, économique ou administratif » de celle-ci. L’évaluation comptable nécessite le recours au « prix » qui appartient à la réalité puisqu’il résulte d’un équilibre entre le montant minimum inférieur qu’accepterait l’offreur pour vendre et celui maximum supérieur d’acquisition pour l’acheteur. C’est ce prix auquel se réalise l’échange qui sera ensuite enregistré dans un compte. Cette démarche paraît la seule qui soit acceptable : il faut partir des prix tels que nous les observons. Il s’agit ensuite d’expliquer comment ils se forment et s’agencent entre eux pour construire le bilan et le compte de résultat, mais non de se poser des questions sur leurs origines car celles-ci reviendraient à se demander pourquoi les prix existent, question que nous pouvons considérer comme relevant de la scolastique et non de la comptabilité.

Cependant, nous ne pensons pas que le problème à résoudre se pose dans ces termes. Pour nous, il consiste à déterminer le champ d’investigation de la comptabilité, ce qui suppose qu’elle définisse avec précision son objet : s’il suffit de constater qu’un nombre représentatif d’un prix s’enregistre dans un compte, où s’arrête l’emprise de la comptabilité ? C’est ainsi que les comptables enregistrent de la même manière un contrat ordinaire d’achat et un contrat d’achat assorti d’une clause de réserve de propriété mais réserve un autre traitement aux contrats en crédit-bail. Si cette hétérogénéité ne semble pas les troubler, c’est que la pratique comptable est fondée sur des conventions (Amblard, 1999) qui les dispensent de clarifier les concepts dont ils se servent. Il s’ensuit que la condition nécessaire et suffisante pour qu’un prix quelconque soit enregistré en comptabilité est qu’il fasse l’objet d’une pratique commune. La comptabilité est donc, par nature extensible à toutes sortes de pratiques, les faits comptables formant alors un ensemble qu’il est impossible de limiter : où s’arrête la comptabilité et où commence, par exemple, la gestion financière ? La difficulté se trouve accrue parce que, comme le disait Penglaou (1963), la comptabilité semble associée non pas à une, mais à plusieurs choses à la fois : contrôle juridique, contrôle du personnel, gestion économique, gestion financière. C’est dire toute l’importance que revêt la question de l’objet de l’enregistrement comptable pour expliquer comment se forment et se structurent les prix sur les marchés. Par exemple, lorsque Littleton (1953) évoque l’opposition entre la valeur de marché et le coût historique, il confond le concept de valeur avec la réalité du prix sur le marché, le coût historique étant lui-même évalué monétairement. Ce glissement sémantique de la valeur au prix nuit à la compréhension des phénomènes que nous voulons expliquer car le réel constaté à travers le prix est contingent à un moment donné de l’histoire empêchant de fournir des concepts qui soient a historique afin d’expliquer les pratiques quel que soit le moment que l’on considère. Pour lever cet écueil, nous proposons un raisonnement qui s’inscrit dans la logique s’appliquant sur un champ homogène de concepts garantissant que nous ne les confondons pas avec leur expression réelle dans l’histoire. C’est pourquoi nous introduisons le concept de « valeur-compétence » qui ne doit pas être confondue avec le prix qui sert à l’exprimer et qui ne prend d’existence que dans son inscription dans un compte. L’écriture des prix dans les comptes ne doit pas être conçue comme étant de la « création de valeur » car sur les marchés, on n’échange pas des « prix » mais des biens et des services. La création de valeur ne peut donc être associée qu’à la possibilité de disposer, d’une période à l’autre, d’une plus grande quantité de biens et de services, lesquels sont produits, stockés et distribués grâce aux actifs dont l’entreprise dispose. A ce titre, la valeur-compétence que nous proposons est un coût social théorique associé à un certain nombre d’heures de travail et dépendant, pour chaque produit fabriqué et vendu, de l’état de développement scientifique de la société.

 

Domaine de la théorie

 

 

Domaine de la réalité

Valeur-compétence théorique

Prix

Coût social théorique

 

Coût historique réel

Repartant de la définition de la valeur en fonction du temps de travail qui en a été donnée par les fondateurs de l’économie, nous la précisons par la notion de compétence : dans une société donnée, à chaque instant, le temps de travail nécessaire pour produire les biens est fonction du niveau de compétence qu’elle a atteint, laquelle entretenant de son côté des relations très étroites avec le temps de travail nécessaire pour l’acquérir. Or, les classiques comme les marxistes font de la valeur une grandeur qui trouve son intelligibilité hors de l’échange dans telle quantité de travail ou de force de travail selon les cas et considérés comme des attributs des produits. Les néo-classiques, sur la base de l’utilité et non plus du travail, font aussi de celle-ci un attribut des produits.

Contrairement à ces fondateurs de l’économie, nous proposons de concevoir la valeur comme un simple nombre inscriptible dans un compte et dont la notion de compétence qui permet de l’utiliser pour expliquer les échanges n’est jamais un attribut du produit. Nous postulons simplement que la valeur que nous définissons ne sert qu’à comparer les produits entre eux de manière à en tirer des rapports d’échange qui n’ont aucune existence réelle. Autrement dit, les rapports d’échange des produits offerts et demandés sur le marché ne proviennent pas de leur nature mais de la comparaison de leurs valeurs, celles-ci s’exprimant dans la réalité à travers leurs prix qui représentent un autre produit appelé « monnaie ». Il pourrait être alors tentant de confondre la valeur avec cette monnaie comme l’a fait Marx en disant que la valeur, en devenant du capital subissant des changements continuels d’aspects et de grandeur, doit posséder une forme propre au moyen de laquelle son identité puisse être constatée. Et cette forme propre, elle ne la possède que dans l’argent. Ce serait donc sous la forme d’argent que le capital serait apparu dans l’histoire au 16ème siècle selon Marx qui voit dans celui-ci une valeur d’échange avant d’y voir une valeur d’usage, ce qui semble laisser entendre que cette valeur d’échange puisse exister de manière indépendante alors qu’il lui faut toujours comme support une valeur d’usage pour apparaître. Nous n’adhérons pas à cette thèse empirique de Marx faisant de l’argent l’expression de la valeur d’échange car nous déployons notre raisonnement dans un champ homogène qui ne mélange pas le concept de valeur qui n’est qu’une idée avec la réalité historique de cet instrument créé par l’homme qu’est l’argent. Si l’apparition de la monnaie est un événement que l’on peut dater dans l’histoire, la valeur d’échange est un concept qui n’a, de par sa nature, aucune existence historique.

Si nous privilégions la compétence dans la formation de la valeur d’échange, c’est parce que le développement de l’automatisation des processus de production et celui de la société toute entière sur les nouvelles technologies informatiques réclament de la part des salariés et des citoyens une capacité suffisante à l’abstraction des outils utilisés qui ne relève pas du travail fourni en tant que dépense d’énergie comme c’était le cas il y a deux siècles. Ainsi, Le rythme d’évolution de la compétence, qui dépend essentiellement du progrès technique, n’est pas constant dans le temps. Créer de la richesse d’une période à l’autre dans la réalité signifie, en définitive, ne pas perdre de valeur dans la théorie et c’est le rôle de la comptabilité que de constater dans les comptes cette reproduction de la valeur dans le temps. Mais, pour que le raisonnement comptable se déploie logiquement, il est nécessaire que le champ de définition des faits comptables soit homogène. A ce titre, nous devons évacuer un certain nombre de faits qui pourraient être l’objet d’une inscription dans un tableau à deux colonnes sans qu’ils soient pour autant comptables au sens où nous entendons ce mot. Il s’agit en particulier de la valorisation de la compétence des salariés (Amblard, 1999). Celle-ci ne peut pas être enregistrée en comptabilité car si la structure de compétences est la cause des produits fabriqués et vendus, elle ne peut elle-même être considérée comme un effet dont elle serait sa propre cause. Si c’était le cas, notre champ de définition de la comptabilité perdrait son homogénéité. Il en est aussi de la « comptabilité verte » encore appelée « comptabilité de l’environnement », non pas qu’il ne soit pas éventuellement possible d’en tenir une, mais parce l’objectif premier des faits environnementaux n’est pas la reproduction de la valeur compétence dans le temps mais la définition des mesures qui permettraient de montrer que l’environnement est respecté. Si l’on prend, par exemple, le choix d’un investissement respectueux de l’environnement, son enregistrement comptable sera le même qu’un autre qui n’est pas prévu pour cela, ses caractéristiques propres touchant à l’environnement pouvant simplement faire l’objet d’un document descriptif de manière extra-comptable.

Le domaine comptable que nous retenons est celui des opérations marchandes à l’exclusion de toutes autres.

La valeur-compétence telle que l’avons définie nécessite une précision. Pour produire un bien ou un service, on utilise des objets qui sont les produits d’un travail ancien, c’est-à-dire d’une compétence ancienne. On va appliquer sur ces objets un travail nouveau qui sera l’expression d’une compétence nouvelle. Par conséquent, la valeur-compétence est formée par ces deux éléments que nous appellerons dans le paragraphe suivant « structure de compétence ». Cela signifie aussi que, du point de vue du mécanisme de l’échange, il convient de distinguer précisément le remplacement de la valeur-compétence des objets qui sont les produits d’un travail ancien et la production d’un profit potentiel (tant que les biens et services ne sont pas vendus sur le marché) par la valeur-compétence des objets qui sont les produits d’un travail nouveau.

Ayant précisé ce que l’on entend par valeur-compétence et la relation entre celle-ci et le prix, nous allons voir maintenant ce que la comptabilité enregistre lorsqu’elle saisit un échange sur un marché dans le cadre des liaisons qui existent entre les phénomènes participant à celui-ci.

 

2 – L’enregistrement comptable de l’échange

La comptabilité étant chargée d’enregistrer des échanges sur les marchés sous l’angle de la reproduction de la valeur dans le temps, cela suppose pour justifier le mode d’évaluation du nombre comptable que nous précisions au préalable les caractéristiques de ces échanges tels qu’ils sont acceptés dans la société civile où ils ont lieu.

Les recherches des anthropologues comme Schmandt-Besserat D. (1989) nous indiquent que pour éviter de se déclarer la guerre au risque d’aboutir à leur destruction, les tribus, il y a au moins 12000 ans, ont mis au point « l’échange » comme mécanisme de développement des liens sociaux tout en régulant la violence qui naît du désir mimétique de vouloir s’approprier ce que possède l’autre (Girard R., 1972). Nous déduisons de cette pratique que la comptabilité doit pouvoir jouer sur l’échange un rôle disciplinaire de contrôle des pratiques pour espérer que les relations entre les gens soient apaisées. Or, pour limiter le champ d’action de l’intérêt personnel, la vie sociale a conçu l’acte d’échange comme une relation d’égalité. En effet, dès qu’un contractant peut recevoir durablement plus par les pratiques qu’il met en œuvre que ce que le marché doit lui accorder, c’est que l’économie est mal organisée car elle autorise à une situation de monopole de perdurer. Le concept de valeur compétence permet de comprendre que toute transaction, souvent inégalitaire dans la réalité, doit tendre dans le domaine théorique vers un échange devant se faire « valeur pour valeur ». Cette relation d’égalité de valeurs est d’autant plus exigée qu’« il ne saurait y avoir de vie sociale sans échange social ; il n’y aurait pas davantage d’échanges sans égalité, ni d’égalité sans commune mesure. » (Aristote, 2008). En postulant cette égalité des valeurs échangées, nous proposons simultanément un principe explicatif permanent de l’échange quel que soit le moment que l’on considère dans l’histoire. En structurant les pratiques sociales, le nombre comptable rendit visible l’unité de la société en représentant dans un même cadre synthétique l’ensemble des opérations liées à la constitution de stocks et à leur utilisation mais aussi en mesurant l’accumulation des richesses dans le temps à travers le mécanisme de l’échange par ceux qui ne consommaient pas improductivement tout ce qu’ils produisaient. Ces mécanismes sont bien illustrés par le phénomène de la Kula étudié par Malinowski (1922 – Voir l’annexe 1) lorsque l’échange est instantané et par celui du Potlatch étudié par Boas (1921 – Voir l’annexe 2) lorsque l’échange est échelonné dans le temps en permettant de dégager un profit.

Pour illustrer ces mécanismes, nous dirons ainsi qu’un bien ou un service A dans le champ théorique est le « produit d’une structure de compétence SCA » dont la valeur VA est à comparer avec celle VB du « produit d’une structure de compétence SCB » d’un bien ou d’un service B. Ces valeurs VA et VB prennent existence dans la réalité à travers les prix PA et PB qui les expriment sur le marché. Si celui-ci fonctionne dans de bonne conditions de concurrence, l’échelle des prix, PB relativement à PA, devrait être le reflet de l’échelle des valeurs, VB par rapport à VA. Dans ces conditions, le coût historique réel qui est mesuré par la somme des prix des éléments qui le composent est l’expression d’un coût social théorique correspondant au niveau de compétence qu’à chaque état donné de la technique et de la science la société accepte en moyenne de dépenser pour produire, stocker et distribuer tel bien ou tel service. Sous cette forme de construit social, le coût historique ne peut pas faire l’objet d’une mesure directe tant que l’on n’a pas défini l’unité de mesure de la compétence. Nous pensons que ce n’est pas la mesure de la compétence qui importe prioritairement pour pouvoir utiliser ce concept car notre raisonnement se fonde sur la valeur relative des biens et des services les uns par rapport aux autres et non sur leur valeur absolue. L’échelle des prix donnée par un marché fonctionnant dans de bonnes conditions de concurrence constitue une approximation acceptable et suffisante de l’échelle des valeurs. Par ailleurs, tant que la stabilité des pratiques sociales entraînait comme conséquence une correspondance permanente entre l’échelle des prix et celle des coûts, le concept de valeur-compétence pouvait ne pas être mesuré. Notre conception de la valeur est donc idéelle et s’appuie sur la compétence que requièrent la production et la vente d’une richesse économique. Ainsi, « deux richesses économiques qui nécessitent la même structure de compétences pour être produites et mises sur le marché ont la même valeur d’échange, c’est-à-dire dans la réalité sensiblement le même prix sur celui-ci ». Si A est le produit d’une structure de compétence SCA et que celle-ci s’améliore dans le temps en permettant de créer deux A là où on n’en créait qu’un, la valeur unitaire compétence théorique de A par rapport à celle de B va être divisée par deux et il en sera de même du prix sur le marché si celui-ci fonctionne dans de bonnes conditions de concurrence. En conséquence, pour reproduire la valeur-compétence théorique initiale, il faudra produire deux A, ce qui sera bénéfique à la société toute entière qui sera devenue deux fois plus riche en produit A. Mais le progrès technique se diffusant dans toutes les branches d’activité, il arrivera un moment où on fabriquera aussi deux fois plus d’objets dans celles-ci, ce qui rétablira l’égalité entre la valeur-compétence théorique d’un A et celle d’un B. Par ailleurs, le profit que nous interprétons théoriquement comme étant la contre-partie d’un échange différé dans le temps avec une épargne investie apparaît comme étant l’objet même de l’échange. Si le profit « réel » est supérieur à ce profit théorique, la différence entre les deux nécessite l’utilisation d’un autre mot pour bien les distinguer l’un de l’autre et qui n’est autre que celui de « rente ». Ainsi, le surplus dégagé dans un échange doit comprendre au minimum le profit pour qu’il n’y ait pas de perte de richesses et peut-être une rente. Celle-ci ne s’explique pas par la dynamique de l’échange mais par le fait que la société qui la perçoit est en mesure de vendre son produit un prix plus élevé que celui qui permettrait de refléter exactement sa valeur-compétence. L’existence de ce profit est conditionnée par la mise en œuvre d’une structure de compétence nouvelle pour fabriquer le produit qui permettra d’engendrer la valeur du profit. Ainsi la valeur-compétence d’un produit résulte bien d’une structure de compétences associant une compétence ancienne utilisée pour produire le capital technique qui sera utilisé dans l’acte de fabrication et une compétence nouvelle pour produire les biens sans lesquels le profit ne peut se matérialiser ni même l’échange se réaliser. La logique de la théorie comptable montre que le profit ne peut s’exprimer que dans un compte réel additif du passif puisqu’il représente la valeur nouvelle échangée contre l’épargne investie. Nous postulons que, logiquement, ce compte ne peut être que celui utilisé en comptabilité pour l’amortissement puisque c’est le seul dont le montant dépende de la durée de vie que l’on attribue aux investissements tout en étant  intégré dans les capitaux propres. Ces mécanismes sont simples à montrer lorsque, comme nous l’avons déjà indiqué ci-dessus, nous nous plaçons après l’acte d’échange en construisant le bilan complet de celui-ci pour chaque coéchangiste.

 

Nous supposons d’abord la création d’une entreprise A au moyen d’un capital dont la valeur est celle d’un produit de structure de compétence SC(1) représentée par une somme de N € :

Bilan de l’entreprise A à un instant t

Actif

Passif

Trésorerie

N €

Capital Valeur d’un produit de structure de compétence SC(1)

Au moyen d’une structure de compétence identique SC(1) représentée par une somme de N €, une entreprise B construit une machine :

Bilan de l’entreprise B à un instant t

Actif

Passif

Machine

N €

Capital Valeur d’un produit de structure de compétence SC(1)

B accepte alors d’échanger sa machine contre la trésorerie  que possède A. Le bilan comptable ordinaire de cet échange se présentera de la manière suivante :

Bilan de l’entreprise A après l’échange

Actif

Passif

Machine

N €

Capital Droit sur l’actif composé d’une machine

 

Bilan de l’entreprise B après l’échange

Actif

Passif

Trésorerie

N €

Capital Valeur d’un produit de structure de compétence SC(1)

Ces deux derniers bilans ne reflètent qu’une partie de la réalité de l’échange. En effet, il a fallu constituer ces capitaux qui ont été utilisés pour fabriquer une machine ou obtenir une trésorerie de N €. Dès que l’entreprise A mettra en marche sa machine pour produire un bien « pA », elle engagera son capital correspondant dans un échange différé dans le temps qui sera dénoué lorsque tous les produits fabriqués auront été vendus. Et cet échange différé dans le temps doit être porteur d’un profit minimum qui se matérialisera dans la valeur d’un produit d’une structure de compétence SC(1). Autrement dit, l’échange économique complet entre A et B se traduira dans les comptes de A de la manière suivante :

Bilan économique complet de l’échange pour l’entreprise A

Actif

Passif

Machine

N €

Capital Droit sur l’actif composé d’une machine
Produit d’une structure de compétence SC(1)

N €

Profit potentiel Valeur d’une épargne représentant un produit de structure de compétence SC(1)
Total

2 N €

Total Valeur d’un produit de structure de compétence 2 x SC(1)

Le bilan complet de l’échange pour B sera symétrique de celui de A :

Bilan économique complet de l’échange pour l’entreprise B

Actif

Passif

Trésorerie

N €

Capital Droit sur l’actif composé de N €
Produit d’une structure de compétence SC(1)

N €

Profit potentiel Valeur d’une épargne représentant un produit de structure de compétence SC(1)
Total

2 N €

Total Valeur d’un produit de structure de compétence 2 x SC(1)

Cette construction théorique va nous aider à comprendre ce qu’est un échange dans la réalité où il serait dangereux que A et B tiennent une comptabilité « complète » de l’échange comme celle que nous venons de présenter. Par exemple, l’entreprise A vient de prendre possession de sa machine et ce n’est qu’après l’avoir utilisée pour produire et vendre qu’elle constatera l’existence du profit et son niveau s’il existe.

Le principe de prudence exige qu’elle ne comptabilise pas ce profit potentiel. Mais cette situation est différente pour le chercheur qui se place après l’acte d’échange en observant celui-ci sans y prendre part. Au contraire, il est sollicité pour le décrire dans sa totalité afin de pouvoir expliquer au chef d’entreprise ce qui risque de se produire.

Dans la réalité, l’entreprise A va commencer par dégager le résultat de l’exploitation de sa machine en dressant, par exemple, le tableau suivant :

Compte de résultat de l’entreprise A après avoir vendu les produits fabriqués avec la machine B

Charges

Produits

Coûts historiques des facteurs consommés

N €

Produit des ventes

2N €

Profit moyen minimum = dotation aux amortissements

N €

TOTAL

2N €

TOTAL

2N €

A ce compte de résultat correspondra, par exemple, le bilan suivant (en supposant la machine hors d’usage et mise au rebus) :

Bilan de l’entreprise A après avoir vendu les produits fabriqués avec la machine B

Actif

Passif

Créances sur les clients

0,5N €

Capital = droit sur l’actif= Valeur d’un produit de structure de compétence SC(1)

N €

Trésorerie

1,5N €

Profit moyen minimum = amortissement

N €

TOTAL

2 N €

TOTAL

2 N €

Comme nous pouvons le constater, la comptabilité met en évidence la manière dont la valeur se reproduit (dans notre exemple, à l’identique) dans le temps grâce à l’existence du profit qui est l’objet de l’acte d’échange.

Mais il est possible aussi que la vente de ses produits soit plus favorable à l’entreprise A parce qu’elle possède un avantage concurrentiel sur ses concurrents lui permettant de vendre sa production, non pas 2N € mais 2,5N €.

Dans ce cas, le compte de résultat se présentera de la manière suivante :

Compte de résultat de l’entreprise A après avoir vendu les produits fabriqués avec la machine B

Charges

Produits

Coûts historiques des facteurs consommés

N €

Produit des ventes

2,5N €

Profit moyen minimum = dotation aux amortissements

N €

Résultat bénéficiaire = rente « commerciale » réelle

0,5N €

TOTAL

2,5N €

TOTAL

2,5N €

 

A ce compte de résultat correspondra le bilan suivant :

Bilan de l’entreprise A après avoir vendu les produits fabriqués avec la machine B

Actif

Passif

Créances sur les clients (0,5×2,5/2)

0,625N €

Capital = droit sur l’actif= Valeur d’un produit de structure de compétence SC(1)

N €

Trésorerie

1,875N €

Profit moyen minimum = amortissement

N €

Résultat comptable = Rente commerciale réelle

0,5N €

TOTAL

2,5 N €

TOTAL

2,5 N €

Nous voyons apparaître un surplus de 0,5 € par rapport à la situation antérieure qui n’est pas autre chose qu’une rente pour l’entreprise A. Cette rente ne peut pas se justifier par la théorie de la valeur-compétence puisqu’elle est « hors échange », celui-ci ne concernant, stricto sensu, que l’épargne investie et le profit qu’elle doit rapporter. Cette rente existe réellement et est de nature « commerciale » puisqu’elle est relative à l’échange des produits fabriqués et vendus sur le marché par l’entreprise A. Plus son niveau est élevé plus elle constituera un signe de bonne santé de l’entreprise (si nous ne sommes pas en situation de comptabilité créative) et plus elle donnera confiance aux investisseurs. Ce raisonnement n’est possible que parce que nous avons valorisé les éléments de l’actif et du passif au coût historique qui fournit la base de calcul par rapport à laquelle la transmission de la valeur dans le temps pourra être mise en évidence. Par ailleurs, si l’entreprise A veut distribuer la rente dégagée, elle le pourra parce que celle-ci est « réelle ». Mais comme elle est hors échange, il n’y a aucune raison pour qu’elle soit appropriée en totalité par les investisseurs.

A travers ces quelques exemples simples, nous constatons que « tout ce qui a trait au qualitatif, au social, à l’environnement et à l’humain » se trouve intégré dans le prix de vente des biens et des services sur les marchés dont le niveau déterminera si la société dégage ou non un profit et une ente. Il nous semble alors que la comptabilité n’a pas à chercher à les valoriser.

 

Remarque : il en irait différemment si nous changions le mode d’évaluation comptable des actifs et des passifs, notamment financiers, en utilisant la juste valeur correspondant à leur prix de marché lorsque celui-ci est efficient et, donc, à leur valeur fondamentale, comme le préconisent les normes internationales IAS/IFRS dans la mouvance des normes américaines US GAAP, nous verrons apparaître au bilan une perte ou une rente « financière » correspondant respectivement à la moins-value ou à la plus-value potentielle qui serait générée si les actifs et les passifs étaient vendus sur le marché. Cette rente financière ne correspond à aucun produit de structure de compétence SC() puisqu’elle a pour origine l’activité spéculative de certains opérateurs. Elle n’a aucune consistance réelle or, elle est susceptible d’être distribuée, ce qui ne va pas sans poser des problèmes éventuellement de trésorerie à l’entreprise considérée dans son rôle économique et commercial. Il nous semble que ce soit un abus de langage que de parler ici de création de valeur dans la mesure où aucune valeur n’est réellement créée. Elle correspond simplement à la distribution d’un pouvoir d’achat sur les biens et services existants qu’elle n’a pas contribué, en général, à produire. Ce pouvoir d’achat très important destiné à un petit groupe de personnes creuse les inégalités comme jamais ce fut le cas avant le début des années 1980. Le jeu de bascule entre ceux qui profitent de ce pouvoir d’achat supplémentaire et les autres qui ne perçoivent pratiquement rien de plus s’opère essentiellement via l’inflation du prix d’achat et de la location de l’immobilier. Enfin, nous pouvons constater que l’existence de cette rente financière potentielle est une incitation permanente à utiliser la trésorerie pour racheter les actions de la société qui porte juridiquement l’entreprise afin que l’augmentation de la demande fasse augmenter le cours et que la diminution du nombre d’actions en fasse augmenter le dividende. Cependant, la trésorerie serait plus judicieusement utilisée à investir pour créer des richesses et des emplois. Il apparaît ainsi que l’adoption de la « juste valeur » comme critère permettant de justifier la recherche d’une valeur actionnariale maximale à court terme, n’est pas conforme au respect des conditions développée par la théorie de la valeur-compétence et, de ce fait, ne peut être que productrice de crises et de désordres sociaux. Face à celles-ci et au risque de violence qu’elles portent, la théorie girardienne propose une grille de lecture permettant de comprendre leur développement.

 

Conclusion

Nous avons voulu montrer dans cette communication, en toute modestie et sans verser dans la logomachie, que le rôle de l’entreprise est d’organiser l’utilisation des moyens mis à sa disposition par la société qui la porte juridiquement de manière à optimiser son efficacité dans la production, le stockage et la distribution des biens et des services qui seront vendus sur ses marchés. En lui refusant la propriété d’un patrimoine, nous excluons la possibilité d’être conçue comme une entité comptable pouvant être le support de la comptabilité. Il s’ensuit que celle-ci ne peut être portée que par la société qui est le support juridique de l’entreprise. Or, la société appartient aux associés dont l’objectif, dans le cadre de l’affectio-societatis qui devrait les animer est de valoriser l’épargne qu’ils investissent dans les moyens de production, lesquels ne possèdent aucune valeur intrinsèque indépendante de celle de l’investissement qui les finance. Par exemple, le recrutement d’un salarié de haute compétence se traduira comptablement par la constatation d’un investissement en salaire dont le niveau tient compte de cette compétence, ce qui entraîne comme conséquence qu’elle n’a pas à être valorisée en tant que telle. De plus, la comptabilité devrait être construite sur la personnification des comptes telle qu’elle fut pratiquée pendant très longtemps de manière à traduire l’échange comme relation contractuelle entre deux personnes parfaitement identifiée, ce qui ajoute un critère supplémentaire pour dire qu’elle ne peut concerner que la société. En effet, les notions de ressources et d’emplois caractéristiques de l’entreprise conçue comme une entité formée de parties prenantes favorise l’oubli de cette relation contractuelle à deux pour laisser croire que l’échange peut concerner des acteurs non identifiables. C’est ce qui se passe avec la pratique de la titrisation qui rompt la relation contractuelle au risque de participer à l’émergence de crises comme qui s’est déclenchée en 2007. Comme la comptabilité ne concerne que l’enregistrement des échanges réalisés par la société sur les marchés, nous avons pu construire une explication du profit et de la rente à partir de lois a-historiques. Il nous a suffi de partir du concept de valeur-compétence que nous avons conçu comme un construit social fonction de l’état de développement de la société à un moment donné. Ceci nous a permis de produire une explication théorique de l’échange valeur pour valeur selon lequel il y a remplacement de la valeur du capital investi et reconstitution de la valeur de celui-ci par le profit. Il apparaît alors que c’est le profit qui s’échange à travers le temps contre l’épargne initiale investie dans l’activité productive. L’existence d’une rente est le signe que la société correspondante « fait mieux » que le marché puisque, sur celui-ci, les sociétés ne devraient dégager que le profit moyen social, lequel est le véritable régulateur des échanges dans l’économie. Il s’ensuit qu’en réalisant ce surprofit, la société se soustrait, au moins temporairement, à la loi du marché. Assigner comme objectif prioritaire et quasi unique aux dirigeants de « faire mieux que le marché » revient à ériger en norme de comportement la recherche de cet excédent comme un signe distinctif fort d’un bon management. Ceci nous paraît très contestable dans la mesure où ce « bon management » ne peut perdurer qu’au détriment des salariés.

Bien sûr, nous avons parfaitement conscience que notre communication va à contre-courant de la pensée dominante actuelle sur le rôle que devrait jouer la « comptabilité de l’entreprise ». Nous ne suivons pas les conclusions de l’école institutionnaliste américaine qui considère, selon Commons J. (1934), l’entreprise comme une entité économique et sociale dotée d’une existence réelle et tangible au sein de laquelle « les transactions économiques ne sont pas des échanges de biens entre des individus isolés mais plutôt des interactions sociales ». C’est aussi sur cette idée de refus d’une fiction juridique, que l’Italien Zappa G. (1956) apporte une contribution originale à la recherche comptable en supposant que l’entreprise existe hors du droit, dans les transactions mises en œuvre par le groupe des personnes qui la composent, sa tendance à exister résultant de l’action collective qui transcende les attentes et le volontarisme de chacune d’entre elles.


Annexe 1 : la Kula de Malinowski (1922)

« La Kula est une forme d’échange intertribal de grande envergure; elle s’effectue entre des archipels dont la disposition en un large cercle constitue un circuit fermé. Le circuit est représenté sur la carte par des pointillés reliant un certain nombre d’îles au Nord et à l’Est de l’extrémité orientale de la Nouvelle-Guinée. Empruntant cet itinéraire, deux sortes d’articles – et ces deux sortes seulement – circulent sans cesse dans des directions opposées. Le premier article – de longs colliers de coquillages rouges, appelés soulava – fait le trajet dans le sens des aiguilles d’une montre. Le second – des bracelets de coquillage blanc dénommés mwali – va dans la direction contraire. Chacun d’eux, suivant ainsi sa voie propre dans le circuit fermé, rencontre l’autre sur sa route et s’échange constamment avec lui. Tous les mouvements de ces articles Kula, les détails des transactions, sont fixés et réglés par un ensemble de conventions et de principes traditionnels, et certaines phases de la Kula s’accompagnent de cérémonies rituelles et publiques très compliquées. Sur chaque île et dans chaque village, un nombre plus ou moins restreint d’individus participent à la Kula – c’est-à-dire qu’ils reçoivent les objets en question, les détiennent pendant un temps assez court, puis les transmettent. Par conséquent, tout homme qui entre dans la chaîne Kula reçoit périodiquement, mais non régulièrement, un ou plusieurs mwali (brassards en coquillage) ou un soulava (collier de disques de coquillages rouges); il lui faut alors le passer à un de ses partenaires, qui lui donne en échange l’article opposé. Ainsi, aucun de ces articles ne reste longtemps en la possession d’un individu. Une transaction ne clôture pas les rapports Kula : la règle étant «une fois dans la Kula, toujours dans la Kula», les contacts entre deux hommes sont une affaire permanente, qui dure toute la vie. En outre, tout mwali ou soulava octroyé est toujours susceptible de voyager et de changer de main, et il ne saurait être question de le bloquer, la règle précitée s’appliquant aussi aux objets précieux. L’échange cérémoniel des deux articles est l’aspect essentiel de la Kula, celui qui prévaut sur tous les autres. […] La Kula est donc une institution extrêmement vaste et compliquée, à la fois par son étendue géographique et par la multiplicité des démarches qu’elle implique. Elle unit d’étroite façon un nombre considérable de tribus, et elle englobe toutes sortes d’activités conjuguées qui s’influencent les unes les autres au point de constituer un seul tout organique. Mais il faut se rappeler que ce qui nous apparaît comme une institution ample, complexe et pourtant bien réglée, est le résultat d’on ne sait combien d’initiatives et d’actes dus à des non-civilisés qui ne possèdent ni lois, ni buts, ni charte stipulés d’une manière précise. Ces hommes n’ont aucune conscience des lignes directrices de l’une quelconque de leurs structures sociales. Ils connaissent les mobiles qui les poussent, les fins qu’ils poursuivent dans leurs actions individuelles et les règles qui conditionnent celles-ci, mais la manière dont tout ceci prête forme à l’ensemble de l’institution collective dépasse le niveau de leur entendement. Aucun indigène, même le plus intelligent, ne se fait une idée claire de la kula en tant que vaste institution sociale organisée, ni, à plus forte raison, de son rôle et de ses implications sociologiques. Si on lui demande ce qu’est la Kula, il répond par quelques détails, en faisant probablement part de ses expériences personnes et de ses vues subjectives, mais il ne dit rien qui corresponde à la définition précise donnée plus haut. Il est même impossible d’obtenir un exposé partiel cohérent. En fait, la trame de l’entreprise échappe à son esprit.»


Annexe 2 : le Potlatch de Boas (1921)

Franz Boas est souvent considéré comme le « père fondateur de l’anthropologie américaine » et de la méthode intensive de terrain pour ses travaux au Canada sur les Inuits de l’île de Baffin[11] et sur les indiens Kwakiutl de l’île de Vancouver. A partir de 1886, il concentre définitivement ses recherches sur indiens Kwakiutl de la côte nord-ouest du Canada. Boas (1898, 1921) constate que chez les Indiens Kwakiutl, de grandes fêtes rituelles entre clans rivaux étaient régulièrement organisées sous la forme d’un somptueux festin pendant lequel avaient lieu d’importantes distributions de cadeaux. Chaque fête constituait un « potlatch », la personne qui invitait étant en même temps le donateur de cadeaux, les invités en étant les donataires. Le potlatch était préparé au moins un an à l’avance par le chef donateur qui incitait ses subalternes et sa famille mais aussi, parfois, la tribu tout entière, à stocker des quantités énormes de nourriture et à rassembler des couvertures armoriées, des boîtes et diverses sortes d’objets utiles et précieux, les plus prestigieux étant de grands ouvrages de cuivre blasonné dont la valeur égalait celle de dizaines de couvertures. A l’apogée de la cérémonie, il arrivait que le donateur saisisse un ou plusieurs de ses boucliers en cuivre et les précipite à la mer pour manifester à la foule des Indiens en habit de gala son profond dédain des richesses matérielles. Cette fastueuse manifestation qui s’accompagnait aussi fréquemment et logiquement de la mise à mort de quelques esclaves, recelait en fait un dangereux piège : le chef invité et son clan savaient qu’au bout d’une période ils devraient rendre l’équivalent de tout ce qu’ils avaient reçu ce jour là, la coutume voulant que les cadeaux donnés en retour soient plus prestigieux et de plus haute valeur que ceux initialement reçus. Si tel n’est pas le cas, le nouvel invitant donateur et son clan perdaient honneur et prestige. Ainsi, les chefs de clan, tour à tour, rivalisaient entre eux dans l’étalage de leur richesse et de leur générosité en cherchant en réalité, par l’affichage de celles-ci, à ruiner et écraser leur rival ou, s’il avait su répondre au défi lancé, à entrer avec lui dans une relation d’alliance et d’amitié. Bien que le potlatch ne soit pas un acte d’échange de valeurs puisque le receveur n’est pas tenu de rendre le don ou sa contrepartie en valeur, les prestations et contre-prestations qui s’engageaient sous une forme plutôt volontaire, par des présents et des cadeaux, étaient rigoureusement obligatoires sous peine de guerre privée ou publique. Le potlatch était un moyen de promotion sociale pour celui qui donnait les cadeaux mais aussi, quand la valeur de ceux-ci était suffisante, d’enrichissement pour celui qui les recevait. Un chef ne pouvait donc accéder au pouvoir politique que s’il était très généreux. Ce qui comptait, ce n’était pas ce qu’il avait, c’est ce qu’il donnait qui devait être supérieur à ce qu’il avait reçu. Si nécessaire, il devait être prêt à tout donner, à ne plus rien garder pour lui. Ainsi, la règle de l’excès du cadeau en retour sur celui de départ, c’est-à-dire du profit, était une pièce cruciale d’un système de régulation des rapports entre richesse économique et pouvoir politique. Puisque chacun donne plus que celui de qui il a reçu, le système tend structurellement à s’emballer dans la surenchère. A intervalles réguliers, l’institution du potlatch permet la redistribution des richesses, la re-création du lien social par la perpétuation d´une mémoire commune et en même temps la permutation des places : le plus riche devient pauvre mais gagne le prestige alors que les pauvres s’enrichissent des dons mais leur honneur et leur prestige sont remis en question par l’assaut de générosité qui les met au défi.


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[1] Dans le louage d’ouvrage, l’ouvrier est contrôlé sur le résultat qu’il s’engage à fournir et non par la surveillance de sa conduite pendant la réalisation de son travail. Il est à distinguer du louage de service qui repose sur la subordination du travailleur à celui qui l’emploie, lui ôtant toute autonomie dans la réalisation du travail.

[2] Il est d’usage courant d’appeler « théorie statique de la comptabilité » cette pratique de l’évaluation (Richard J., 1996).

[3] Le contrat de travail qui est fondé sur la subordination de l’ouvrier à une hiérarchie et sur la gestion de son activité par celle-ci ne sera accepté en France qu’au début des années 1930 tout en continuant de faire débat encore actuellement.

[4] Les néo-classiques, à la fin du XIXème siècle, raisonnent en considérant que c’est le facteur technologique de transformation des inputs en outputs qui explique l’existe de l’entreprise.

[5] Cette séparation est à l’origine de la création de la Securities and Exchange Commission (SEC) aux États-Unis pour protéger les intérêts des petits porteurs.

[6] Avec les progrès de la technologie, ce sont les managers constituant la technostructure qui prennent effectivement les décisions dans le cadre de la filière inversée.

[7] Le Plan Comptable Général 1982 définissait la comptabilité dite générale : « La comptabilité est un système d’organisation de l’information financière permettant de saisir, classer, enregistrer les données de base chiffrées et de fournir, après traitement approprié, un ensemble d’informations conforme aux besoins des divers utilisateurs intéressés ». Aucune terminologie relative à l’image fidèle n’apparaît dans cette définition.

[8] Ce « coût du capital » est estimé habituellement par le modèle d’équilibre des actifs financiers (MEDAF) à condition de supposer que le marché des capitaux est efficient.

[9] Selon Ripert G. (1951), ce choix de ne pas définir juridiquement l’entreprise s’explique notamment par le souci de l’État de défendre constamment l’épargne et les actionnaires vis-à-vis des sociétés frauduleuses. Depuis les années 1950, la jurisprudence s’est constamment attachée à défendre l’actionnaire, le législateur, considérant que les actionnaires ont abandonné les droits qui leur appartiennent, a cherché simplement à leur « restituer leurs pouvoirs, les défendre contre l’oligarchie des administrateurs, maintenir rigoureusement l’égalité entre eux, leur donner le moyen de comprendre les affaires sociales ».

[10] Cela est vrai si le mot « capital » est utilisé avec le sens de « capital technique », ce que ne précisent pas Segrestin B. et Hatchuel A. (2009).

[11] L’île de Baffin est la plus grande île du Canada qui se situe dans l’archipel arctique au sud-ouest du Groenland et au nord du Québec.

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L’entreprise n’est pas de nature économique

Résumé – Il est certains mots qui, lorsqu’ils sont enracinés dans l’inconscient collectif, sont devenus des « mythes rationnels » (Hatchuel[1]) et ne font plus l’objet d’une remise en cause. Ils n’ont plus à démontrer du bien fondé de leur substrat réel mais plutôt à en tracer les limites. Le mot « entreprise » fait partie de ceux-là. Il s’est constitué dans l’environnement particulier de la création du contrat de travail pour aboutir à la représentation de l’objet « entreprise » qui aurait une action économique. Contestant cette interprétation, nous proposons une conception de l’entreprise fondée exclusivement sur la préparation et la réalisation de l’acte d’échange sur divers marchés.

 

 

 

I. INTRODUCTION

Le mot « entreprise » s’est constitué à la fin de XIXème siècle lorsque fut construite la notion de contrat de travail mais aussi par la volonté d’auteurs comme Smallenbach proposant la création d’un nouveau domaine de réflexion appelé « Economie d’entreprise »[2]. Alors que le mot « entreprise » désignait au départ toute sorte de projets mis à exécution, les débats sur le contrat de travail fondé sur la subordination et sur la gestion par la hiérarchie vont faire apparaître progressivement une organisation nouvelle à laquelle on donnera le nom ancien d’« entreprise » se constituant comme un collectif différent de celui de la société juridique qui lui permet d’exister. Acceptant l’idée que le travail salarié se fonde sur un paradigme coopératif et non sur une relation commerciale, il était essentiel qu’elle s’autonomise par rapport à ses membres ce qui imposa de rendre la direction indépendante des propriétaires du capital pour qu’elle puisse œuvrer à la recherche de l’intérêt général. Or, cette conception de l’entreprise, qui affirme la primauté de son existence économique et son autonomie face à la société commerciale dont elle est issue, fait la part belle aux managers pour leur permettre de justifier des pratiques financières à « effet de levier » afin, semble-t-il, de maximiser la « valeur actionnariale » au détriment des salariés et de l’économie de marché. Cela est d’autant plus vrai que l’entreprise est grande. Nous proposons dans la première partie de notre communication de montrer les raisons qui ont amené à cette idée d’autonomisation de l’entreprise pour en étudier, dans la deuxième partie, les conséquences et proposer une conception qui ne soit plus nuisible ni à l’emploi ni à l’économie de l’échange.

 

 

 

II. AUTONOMISATION DE L’ENTREPRISE

Si le terme « entreprise » est très ancien, ce n’est qu’au tournant de 1900 qu’il s’est imposé et répandu avec le sens que nous lui connaissons aujourd’hui. L’entreprise moderne a évolué comme le mot qui la désigne en se formant entre 1860 et 1900 pour se développer pleinement et rapidement ensuite. Auparavant, le mot « entreprise » désignait toute sorte de projets mis à exécution. C’est pour régler le problème de la question ouvrière qui s’est développé à partir de 1870 et qui sera nourri par la notion de « contrat de travail »[3] que l’entreprise est inventée comme une organisation de parties prenantes dans laquelle l’accent doit être mis en particulier sur la relation entre la modification des relations de travail et le développement de la hiérarchie. Il est supposé y régner une hiérarchie contraignante dont l’action de direction, de surveillance et de discipline du travail au service des propriétaires du capital est resserrée sur l’ouvrier pour pouvoir rendre efficace la division technique du travail chère à Adam Smith[4]. De plus, l’ouvrier, de par sa situation économique depuis la deuxième moitié du 19ème siècle, ne peut pas se retrouver autrement que subordonné à ses employeurs. A cette hiérarchie d’usine et à cette dépendance économique, il est habituel d’ajouter les effets disciplinaires de la mécanisation et l’infantilisation/féminisation du travail pour avoir tous les éléments, très souvent répétés et peu contestés, tenant lieu de savoir officiel sur l’entreprise. Pourtant, comme l’ont montré Alain Cottereau[5] et Philippe Lefebvre[6], la réalité du travail dans l’industrie, quelle que soit sa taille, est toute autre. Jusqu’au début des années 1860, la relation de travail répond aux critères de louage d’ouvrage[7] et non à celui de louage de services[8]. Ce n’est qu’à partir de la proposition d’introduire la notion de « contrat de travail » par Ernest Glasson[9] dans le droit civiliste que le louage de service va pouvoir se généraliser et se substituer à celui de louage d’ouvrage dans le souci de limiter les conflits comme ceux ayant opposé, entre 1870 et 1880, les agents des chemins de fer à leurs compagnies qui, en toute légalité, avaient saisi leurs cotisations de retraite. C’est à partir de cette proposition de Glasson que commença à être acceptée et à se répandre l’idée que le Code civil de 1804 avait presque totalement oublié de légiférer sur le travail de l’ouvrier de la grande industrie alors que, parallèlement, les penseurs de l’industrie soulignaient l’oubli des ouvriers par les patrons. La concomitance de ces deux oublis ayant été interprétée comme étant l’origine majeure de la « question ouvrière », le « droit du travail » se lança à partir de 1886 dans l’invention du contrat de travail pour réhabiliter le Code civil de 1804 alors que, de son côté, la gestion inventait et mettait en place le cadre de l’action que constitue la hiérarchie moderne. Ces débats sur le contrat de travail fondé sur la subordination et sur la gestion par la hiérarchie vont faire apparaître progressivement une organisation nouvelle à laquelle on donnera le nom ancien d’« entreprise ». La crise économique de 1876, avec son lot de faillites et de concentration du capital, eut comme conséquence de faire apparaître, notamment aux Etats-Unis, le besoin de managers salariés, ayant reçu une formation à la direction, dans les grandes sociétés par actions appelées pour cette raison « sociétés managériales ». Progressivement, les actionnaires déléguèrent leur pouvoir de décision à ces dirigeants. En France, Fayol est l’illustration même de ce mouvement lorsqu’il obtint les pleins pouvoirs de son conseil d’administration après avoir sauvé de la faillite les mines de Commentry. Avec la crise de 1929 et la recherche des responsabilités de celle-ci, allait naître un besoin d’explication d’une gouvernance caractérisée par l’abandon progressif par les actionnaires de leur pouvoir en faveur des dirigeants comme le montre la distinction entre « ownership » et « control » déjà présente en Europe dès les années 1900 avant d’être observé un peu plus tard aux États-Unis (Peter Wardley[10]). Or, en continuant à considérer l’entreprise comme une « boîte noire »[11], la micro-économie standard n’offrait pas un seul début de réponse à ce problème alors que son fonctionnement interne évoluait considérablement sous l’influence d’acteurs comme Fayol et Taylor qui permettront respectivement de penser « l’administration » comme une science et comme une activité distincte du gouvernement des entreprises ainsi que « l’organisation du travail » comme un savoir-faire qui opérationnalise le contrat de travail en transformant la relation de travail, jusque-là marchande, en une relation de coopération et de prescription (Hatchuel[12]). L’entreprise se constitua alors comme un collectif différent de celui de la société commerciale qui la portait juridiquement. Ainsi, En multipliant depuis la fin du 19ème siècle les occasions de son utilisation (Blanche Segrestin et Armand Hatchuel[13]), le mot « entreprise » a progressivement imposé l’idée qu’il existait une organisation nouvelle éponyme disposant d’un patrimoine lui permettant d’agir économiquement dans la société en créant des richesses et en dégageant des résultats. De son côté, Schmalenbach[14] allait jouer un rôle important dans ce savoir officiel en développement sur « l’entreprise » en créant le nouveau domaine de connaissances appelé « économie d’entreprise » et en « dynamisant » la comptabilité par l’introduction de la notion de « continuité de l’exploitation », ce qui lui permit de donner corps à l’hypothèse d’une entreprise formée de parties prenantes. C’est Berle et Means (1932) qui poseront les premiers jalons explicatifs de la gouvernance en cherchant à entrouvrir cette « boîte noire » qu’est l’entreprise à travers le décalage possible des intérêts entre les actionnaires et les managers du fait de la séparation entre la propriété et le contrôle dans les sociétés de capitaux[15]. Le point de vue de Berle et Means fut relayé par J. Burnham et diffusé mondialement par J. K. Galbraith[16] accréditant l’idée que les managers, formant la « technostructure », s’étaient installés en maîtres dans les fauteuils autrefois occupés par les propriétaires. En France, la théorie institutionnelle de l’entreprise développée par Durand et Ripert[17] considéra que l’activité intra-firme reposait sur la coopération de ses différentes parties prenantes et que cette coopération tendait vers la recherche d’un objectif commun. Bien que l’entreprise n’existât pas (et n’existe toujours pas !) en droit, cette idée d’institution émergea des travaux de différents juristes comme ceux d’Hauriou[18] cherchant à dévoiler son caractère collectif et présentant l’institution comme une activité ou une idée qui s’autonomise par rapport à son créateur, sa direction étant alors soumise à la recherche de l’intérêt général et non d’une des parties en particulier. Face à ces approches partenariales considérées comme « paternalistes » et « communautaristes », Coase[19] et Williamson[20] ont cherché à identifier la nature de l’entreprise à partir de son cadre contractuel qui lui permettait d’être plus efficace que le marché tout en opérant les mêmes fonctions que lui. Sur cette base et à la suite des travaux de Alchian et de Demsetz[21], le courant des contractualistes a modélisé la manière dont les contrats établissaient des rapports de droit et d’incitation plus ou moins efficaces pour expliquer l’entreprise et la forme qu’elle prend, notamment, selon Jensen et Meckling, dans les relations qui se développent en son sein de principal à agent. Parallèlement et de manière assez étonnante, cette approche allait trouver une confirmation éclatante dans le développement de la théorie financière « moderne » initiée par Modigliani et Miller[22]. En partant du théorème du capital-valeur formulé par Irving Fischer, ils affirmèrent que, dans un monde sans taxes, exonéré de coûts de transaction et sous l’hypothèse de l’efficience des marchés, la valeur marchande de l’actif économique d’une entreprise n’était pas affectée par le choix d’une structure de financement entre capitaux propres et dettes. Cela revenait à dire que les dirigeants pouvaient choisir la meilleure combinaison possible de ces deux sources de financement. Plus tard, Merton[23] publia un article montrant que l’on pouvait obtenir la stabilité d’un portefeuille de titres en combinant, selon la proportion appropriée, des opérations de vente ou d’achat sur les titres eux-mêmes et sur les options qui en sont des produits dérivés. Or, son modèle était fondé sur l’hypothèse d’une action qui ne donne aucun dividende entre le moment de l’évaluation de l’option et l’échéance de celle-ci, ce qui revenait à nier l’existence d’un authentique marché du capital et à promouvoir comme critère d’une bonne gestion la plus-value spéculative sur le cours des titres. Ces modèles qui justifiaient le recours à l’endettement et à la spéculation ont amené les dirigeants à penser que le capital possédait un coût et, dans le but de faire jouer l’« effet de levier », à comparer celui-ci à celui de l’endettement, ce qui leur permettait effectivement de choisir la meilleure combinaison possible de ces deux sources de financement. Dans ces conditions, l’entreprise devenait, de fait, une entité extérieure aux propriétaires et son dirigeant pouvait prendre des décisions d’investissement non-conformes au meilleur intérêt des actionnaires parce qu’il n’avait pas à « supporter » le coût des capitaux investis et parce qu’il ne percevait aucune « rémunération » en contrepartie de la valeur créée pour eux. Pour éviter que cela se produise, les systèmes de rémunération des dirigeants furent alignés sur les méthodes d’affectation des capitaux, ce qui permit d’adapter le fonctionnement de l’entreprise sur la création de « valeur actionnariale » qui a été popularisée par les notions de valeurs ajoutée économique (EVA) et de valeur ajoutée de marché (MVA). Ainsi, la conception agentielle de l’entreprise, qui est aujourd’hui la vision dominante, a abouti à la concevoir comme étant autonome par la reconnaissance de la notion de « coût du capital » tout en étant entièrement subordonnée aux propriétaires du capital par celle de « valeur actionnariale ». Elle s’est développée en opposition à la conception faisant de l’entreprise une entité dont la conduite devrait être soumise à la recherche d’un intérêt transcendant soulignant sa dimension partenariale. Face à cette évolution, des auteurs comme Aglietta et Rebérioux[24] estimèrent qu’en reconnaissant que les contrats sont incomplets, une place était donnée au hors contrat dans la coordination en même temps que la responsabilité des dirigeants s’élargissait dans l’affirmation du collectif. Pour limiter le risque d’un mode strictement centré sur les détenteurs du capital social (Williamson), les principes de gouvernance ont d’abord été étendus à une gestion collective du capital physique (Blair et Stout[25]), pour s’attacher au final à la protection de l’intégrité de la firme réduisant par là-même progressivement la validité d’une analyse contractuelle.

Or, ces débats contradictoires reposent tous sur l’idée que l’entreprise existe économiquement. Nous pensons que cette conception est porteuse de nombreux problèmes dont ceux que nous rencontrons depuis une trentaine d’années à propos du développement de notre tissu industriel mais aussi du chômage persistant et croissant.

 

 

 

III. L’ENTREPRISE EST UNE FICTION ECONOMIQUE

Capable, dès le début du XXème siècle, de manier les sciences et l’industrie, l’entreprise émerveilla et inquiéta. L’État se saisit d’elle et lui permit de se déployer mais sans jamais lui reconnaître de qualification juridique particulière. Or, faute de reconnaître l’entreprise, il alimente la confusion avec la société commerciale. Pour Paul-Louis Brodier[26], la confusion des termes « entreprise » et « société commerciale » soulève « des enjeux autrement plus cruciaux pour notre économie que ne le ferait une simple coquetterie sémantique. Car à confondre ces deux notions, on en vient à brouiller les règles du jeu économique, social et même politique. » Comme le disait Georges Ripert[27], l’entreprise n’a aucun droit puisqu’elle n’est pas reconnue juridiquement. Les normes des personnes juridiques, individuelles ou sociétaires, lui ont simplement été étendues et elle est restée « cachée » sous l’idée de la propriété, les actionnaires des sociétés étant supposées en être les propriétaires. Ce choix de ne pas définir juridiquement l’entreprise s’explique notamment par le souci de l’État de défendre constamment l’épargne et les actionnaires vis-à-vis des sociétés frauduleuses. Depuis les années 1950, la jurisprudence s’est constamment attachée à défendre l’actionnaire, le législateur, considérant que les actionnaires ont abandonné les droits qui leur appartiennent, a cherché simplement à leur « restituer leurs pouvoirs, les défendre contre l’oligarchie des administrateurs, maintenir rigoureusement l’égalité entre eux, leur donner le moyen de comprendre les affaires sociales » (G. Ripert). Si le droit a ainsi masqué l’apparition de l’entreprise, rien n’interdit pour autant de la penser autrement qu’au travers de l’image virtuelle produite par les normes de la société commerciale lui attribuant un patrimoine qui fait d’elle une entité économique. Dans le modèle de la société, les associés, qui investissent leur épargne pour former le capital social, en attendent une rémunération qu’ils obtiennent en dirigeant eux-mêmes ou, éventuellement, via un directeur à qui ils délèguent leur pouvoir, les moyens permettant de mettre en œuvre l’acte d’entreprendre. En appelant « entreprise » celui-ci, par la manière dont elle est constituée avec des salariés utilisant les capitaux techniques, l’autorité ne devrait pas être fondée sur la propriété d’une des ressources, en l’occurrence l’épargne investie, mais sur la nécessité de construire des ressources inexistantes. C’est pour créer de nouvelles ressources productives et de nouveaux savoirs collectifs qu’il est nécessaire de coordonner les actions individuelles. Fayol avait déjà défendu cette latitude managériale nécessaire pour structurer une action collective où les intérêts des parties sont momentanément suspendus au profit de l’avenir de l’entreprise. Dans l’entreprise, l’autorité de gestion ne peut être justifiée que par les ressources à créer et non par les propriétés initiales. Par ailleurs, les membres de l’entreprise sont ceux dont les actions sont effectivement subordonnées à l’autorité de gestion, autrement dit dont les ressources sont gérées pour les besoins du collectif dont il faut alors redéfinir le périmètre, non par les apports initiaux des individus mais en fonction de l’assomption des risques. De ce fait, quiconque accepte de voir ses ressources gérées par l’autorité de gestion pour le bien commun participe au risque car il encourt d’emblée celui de voir ses ressources sacrifiées au nom de l’avenir de l’entreprise. Il en est ainsi des actionnaires qui, dans le modèle de la société, apportent qui doivent être valorisés par l’action collective. De la même manière, les salariés apportent des ressources en compétences dont la subordination par le contrat de travail implique qu’elles doivent aussi être valorisées par l’action collective. Il apparaît ainsi que les actionnaires ne sont pas davantage impliqués ou soumis au risque que les salariés et l’autorité de gestion sera d’autant plus performante qu’elle parviendra à faire fructifier les ressources qu’ils apportent. Celui qui apporte le produit de son travail est donc aussi indispensable que celui qui apporte les fonds même si l’on doit reconnaître que ce dernier a une antériorité dans l’acte de constitution de l’entreprise, d’où découlent ses droits de propriété. Cette constatation logique permet de dire que, pour la société commerciale, la rente (au-delà du profit qui constitue la contre-partie valeur pour valeur de l’épargne engagée dans un échange différé dans le temps) n’est pas, à proprement parler, l’objectif à atteindre : elle est la condition sans laquelle il n’y a aucune chance de pouvoir développer une entreprise. Il s’ensuit que la distribution de la rente n’est pas, a priori, prioritaire sur les salaires, au contraire. Si l’activité se ralentit, la diminution du chiffre d’affaires, normalement et logiquement, fait d’abord sentir ses effets sur le niveau de la rente et beaucoup moins sur celui des salaires. Dans le cas inverse, quand la conjoncture est meilleure, les capitalistes seront les premiers à profiter alors que les salaires n’augmenteront que de très peu. La raison de cet ordre des choses est, qu’en fait, le niveau des salaires dépend beaucoup plus des usages et des coutumes dans la société que des variations de la productivité des entreprises. Dans cette perspective, si les actionnaires et les salariés doivent être rémunérés de manière juste pour leurs contributions individuelles, les actionnaires par le profit (hors rente) et les salariés par la rémunération convenue d’avance dans le contrat de travail, l’objectif de l’autorité de gestion ne se réduit pas à ces rémunérations. Il consiste plus fondamentalement à générer les « potentiels » en tant que ressources « en puissance », qui permettront à l’entreprise de prospérer et de se développer. Ces rémunérations individuelles des actionnaires et celles des salariés apparaissent bien comme une condition de l’action collective alors que le résultat comptable de celle-ci, qui mesure la rente, relève d’une dynamique collective de création sous l’autorité de gestion. Selon un principe d’équité et de solidarité entre ces deux apporteurs de ressources, il serait souhaitable que les actionnaires partagent cette rente avec les salariés en définissant les caractéristiques de leur participation aux résultats dégagés. Ainsi, la participation des salariés aux fruits de l’expansion de la société ne peut relever que d’une loi, comme celle de juillet 1967 en France, ou d’une volonté des actionnaires qui détiennent le patrimoine économique et non de l’entreprise qui n’en possède aucun à utiliser du fait qu’elle n’est pas reconnue juridiquement. Elle n’a donc pas d’existence économique autonome par rapport à la société commerciale, ce qui permet de la considérer comme une fiction économique. L’enchaînement logique pour aboutir à l’entreprise se fonde alors sur le droit de propriété : les apporteurs de capitaux sont propriétaires de l’entreprise individuelle (expression mal choisie) ou de la société commerciale qui est propriétaire des actifs mis à la disposition de l’acte d’entreprendre appelé « entreprise » (expression mal choisie), ce qui n’entraîne pas comme conséquence que l’entreprise elle-même soit propriétaire de ces actifs. Cela entraîne au minimum trois conséquences :

1)       la théorie des coûts de transactions qui propose un choix entre l’entreprise et le marché n’a pas de fondement : ce qui justifie la création d’une entreprise est un choix d’investissement de propriétaires d’une épargne au profit d’une action collective chargée de développer des potentiels de richesses économiques à travers des échanges sur des marchés,

2)       les théories contractualistes se trouvent remises en cause puisqu’il existe bien une coordination hiérarchique générée par le lien de subordination défini par le contrat de travail, ce qui fait refuser que les contrats soient de même nature que ceux que passe un client avec son épicier comme ont voulu le démontrer Alchian et Demsetz[28],

3)       il ne peut pas exister de « coût du capital » sauf à considérer que l’entreprise est autonome économiquement par rapport à la société commerciale qui la porte, ce qui, comme nous avons essayé de le montrer, n’est pas le cas.

Si la notion de « coût du capital » n’a pas de sens, les opérations fondées sur la recherche d’un effet de levier n’ont pas lieu d’être et devraient être sanctionnées par la loi. Cela permettrait de ne pas chercher à maximiser la « valeur actionnariale » en ayant recours à un endettement à un taux beaucoup plus faible que celui qui rémunère les capitaux investis. Ceux-ci devenant alors plus stables, financeraient un niveau de fonds de roulement suffisant pour garantir le paiement régulier des salaires même en période de basse conjoncture pour l’activité. Cela n’est plus le cas depuis le début des années 1970 lorsque s’est développée la « religion du cash » qui inversa la relation entre le fonds de roulement et le besoin en fonds de roulement. En effet, dans une économie de marché non financiarisée, le niveau du fonds de roulement détermine le montant du besoin en fonds de roulement compte tenu d’un volant suffisant de trésorerie pour faire face aux imprévus. Dès que la volonté d’exploiter la plus petite parcelle de liquidité a pris corps au sein de l’entreprise, la relation s’est inversée : c’est le niveau du besoin en fonds de roulement qui détermine maintenant celui du fonds de roulement de telle sorte que la trésorerie soit réduite au minimum. Dans ces conditions, dès que l’entreprise connaît des problèmes de débouchés, la société commerciale qui, juridiquement, la porte ne peut plus faire face à ses engagements et il faut parfois peu de temps pour qu’émerge un plan de restructuration comme remède au problème à résoudre !

 

 

 

IV. CONCLUSION

Nous avons parfaitement conscience que nous ne suivons pas les conclusions de l’école institutionnaliste américaine qui considère l’entreprise comme une entité économique et sociale dotée d’une existence réelle et tangible au sein de laquelle « les transactions économiques ne sont pas des échanges de biens entre des individus isolés mais plutôt des interactions sociales » (Commons[29]). C’est aussi sur cette idée de refus d’une fiction juridique, que l’Italien Zappa apporte une contribution originale à la recherche comptable en supposant que l’entreprise existe hors du droit, dans les transactions mises en œuvre par le groupe des personnes qui la composent, sa tendance à exister résultant de l’action collective qui transcende les attentes et le volontarisme de chacune d’entre elles. Nous pensons que l’« entreprise » ne peut pas être conçue comme une entité économique autonome sans courir le risque de voir se développer une sorte d’économie de marché sans capitaux propres, c’est-à-dire, en définitive, présentant les caractéristiques du mercantilisme.

 

 

 



Bibliographie

[1]      Connaissances, modèles d’interaction et rationalisations – De la théorie de l’entreprise à l’économie de la connaissance, 1999, Revue d’économie industrielle, n° 88, 2ème trimestre.

[2]      Le bilan dynamique, 1920, Dunod, Paris édition de 1961.

[3]      Lequel ne sera accepté en France qu’au début des années 1930 tout en continuant de faire débat encore actuellement.

[4]      Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Édition Folio Essais, Paris, 1776, éd. 1976, p. 38-39.

[5]      Droit et bon droit. Un droit des ouvriers instauré puis évincé par le droit du travail (France, XIXe siècle), Annales HSS, Armand Colin, Paris, n° 6, novembre-décembre 2002, p. 1521-1557.

[6]      L’invention de la grande entreprise. Travail, hiérarchie, marché (France, fin XVIIIe – début XXe siècle), Collection « Sociologies », PUF, Paris, 310 pages, 2003.

[7]      Le louage d’ouvrage repose sur l’autonomie de l’ouvrier dans son travail. Il est contrôlé sur le résultat qu’il s’engage à fournir et non par la surveillance de sa conduite pendant la réalisation de son travail.

[8]      Le louage de service repose sur la subordination du travailleur à celui qui l’emploie, lui ôtant toute autonomie dans la réalisation du travail.

[9]      Le Code civil et la question ouvrière, Séances et travaux de l’Académie des sciences morales et politiques, 1er semestre, tome 25, Paris, 1886 éd. 2006, p. 843-895.

[10]  A Global Assessment of the Large Enterprise on the Eve of World War I : Corporate Size and Performance in 1912, Department of History, University of the West of England, 2009,Bristol, p. 26.

[11]  Les néo-classiques, à la fin du XIXème siècle, raisonnent en considérant que c’est le facteur technologique de transformation des inputs en outputs qui explique l’existe de l’entreprise.

[12]  Histoire des révolutions de la gestion des entreprises, Problèmes économiques, mai 2004, n° 2854.

[13]  L’Entreprise, une invention moderne en attente de droit, Entreprise et histoire, ESKA, 2009,N° 57, p. 223.

[14]  Le bilan dynamique, 1920, Dunod, Paris édition de 1961, p. 36-38.

[15]  Cette séparation est à l’origine de la création de la Securities and Exchange Commission (SEC) aux États-Unis pour protéger les intérêts des petits porteurs.

[16]  Avec les progrès de la technologie, ce sont les managers constituant la technostructure qui prennent effectivement les décisions dans le cadre de la filière inversée.

[17]  The Modem Corporation and Private Property, 1932, Brace & World, Harcourt. Réédition en 1991, New Brunswick, Transaction Publishers.

[18]  Leçons sur le mouvement social, Paris, L. Larose, 1899.

[19]  The nature of the firm, 1937, Economica, Paris, Vol 4, p. 386-405.

[20]  Les institutions de l’économie, 1994, Paris, InterEditions.

[21]  Production, Information costs and economic organization, 1972, The American Economic Review, Décembre.

[22]  The Cost of Capital, Corporation Finance and the Theory of Investment, 1958, American Economic Review, Juin.

[23]  Theory of Rational Option Pricing, 1973, Bell Journal of Economics and Management Science, n° 4.

[24]  Les dérives du capitalisme financier, 2004, Albin Michel, Paris.

[25]  A Team Production Theory of Corporate Law, 1999, Virginia Law Review, Vol. 85, No. 2.

[26]  BRODIER P.-L. (1994), L’entreprise ou la confusion des sens, L’Expansion, octobre, Paris.

[27]  Les aspects juridiques du capitalisme moderne, Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence (L.G.D.J.), 1ère éd., Paris, 1951, p. 233.

[28]  Production, Information Costs, and Economic Organization, American Economic Review, 62, Décembre 1972, pp 777-795.

[29]  Institutional Economics. Its Place in Political Economy, Vol 2, Transaction Publishers, New Brunswick (USA), 1934.

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Quelle conception de l’entreprise ?

En multipliant depuis la fin du 19ème siècle les occasions de son utilisation (Blanche Segrestin et Armand Hatchuel[1]) à la suite des débats qui se développèrent sur la notion de « contrat de travail », le mot « entreprise » a progressivement imposé l’idée qu’il existait une organisation nouvelle éponyme disposant d’un patrimoine lui permettant d’agir économiquement dans la société en créant des richesses et en dégageant des résultats. Sous l’influence d’auteurs comme Fayol et Taylor, « l’administration » commença à être pensée comme une science et comme une activité distincte du gouvernement de l’entreprise et « l’organisation du travail » comme un savoir-faire qui opérationnalise le contrat de travail en transformant la relation de travail, jusque-là marchande, en une relation de coopération et de prescription (Hatchuel[2]). De son côté, Schmalenbach[3] va jouer un rôle important dans ce savoir officiel qui se développe sur « l’entreprise » en créant un nouveau domaine de connaissances appelé « économie d’entreprise » et en « dynamisant » la comptabilité par l’introduction de la notion de « continuité de l’exploitation » qui permet de donner corps à l’hypothèse d’une entreprise formée de parties prenantes. Les auteurs américains Berle et Means[4] ajoutent leur pierre à l’édifice de la construction de l’entreprise par leur analyse des mutations de la propriété privée à la suite de l’accroissement de la liquidité des marchés des capitaux qui les conduit à promouvoir une « autonomisation » de l’entreprise par rapport à ses actionnaires, celle-ci existant en soi, au delà de l’ensemble des relations interindividuelles qui la composent, le pouvoir devant s’exercer au nom de l’entreprise considérée comme un collectif. En France, la théorie institutionnelle de l’entreprise développée par Durand et Ripert[5] considère que l’activité intra-firme repose sur la coopération de ses différentes parties prenantes et que cette coopération tend vers la recherche d’un objectif commun. Alors que l’entreprise n’existe pas en droit, cette idée d’institution était issue des travaux de différents juristes comme ceux d’Hauriou[6] cherchant à dévoiler le caractère collectif de l’entreprise et présentant l’institution comme une activité ou une idée qui s’autonomise par rapport à son créateur, sa direction étant alors soumise à la recherche de l’intérêt général et non d’une des parties en particulier.

Alors que le mot « entreprise » désignait au départ toute sorte de projets mis à exécution, les débats sur le contrat de travail fondé sur la subordination et sur la gestion par la hiérarchie ainsi que les réflexions des auteurs cités précédemment vont faire apparaître progressivement une organisation nouvelle à laquelle on donnera le nom ancien d’« entreprise » se constituant comme un collectif différent de celui de la société juridique qui lui permet pourtant d’exister. Acceptant l’idée que le travail salarié se fonde sur un paradigme coopératif et non sur une relation commerciale, il est essentiel qu’elle s’autonomise par rapport à ses membres ce qui impose de rendre la direction indépendante des propriétaires du capital pour qu’elle puisse œuvrer à la recherche de l’intérêt général.

En réaction à cette approche partenariale considérée comme trop « paternaliste » et « communautariste », Coase[7] et Williamson[8] ont cherché à identifier la nature de l’entreprise à partir de son cadre contractuel qui lui permet d’être plus efficace que le marché tout en opérant les mêmes fonctions que lui. Sur cette base et à la suite des travaux de Alchian et de Demsetz[9], le courant des contractualistes a cherché à modéliser la manière dont les contrats établissaient des rapports de droit et d’incitation plus ou moins efficaces pour expliquer l’entreprise et la forme qu’elle prend notamment, selon Jensen et Meckling, dans les relations qui se développent en son sein de principal à agent. De manière assez étonnante, cette approche allait trouver une confirmation éclatante dans le développement de la théorie financière « moderne » initiée par Modigliani et Miller[10]. En partant du théorème du capital-valeur formulé par Irving Fischer, ils affirmèrent que, dans un monde sans taxes, exonéré de coûts de transaction et sous l’hypothèse de l’efficience des marchés, la valeur marchande de l’actif économique d’une entreprise n’est pas affectée par le choix d’une structure de financement entre capitaux propres et dettes. Cela revenait à dire que, par l’acceptation de la notion d’« effet de levier », le capital possédait un « coût » que les dirigeants pouvaient comparer à celui de l’endettement afin de choisir la meilleure combinaison possible de ces deux sources de financement.

Plus tard, Merton[11], en cherchant à compléter la théorie du portefeuille de Markowitz[12] et en reprenant les travaux de Black et de Scholes, publia un article montrant que l’on pouvait obtenir la stabilité d’un portefeuille de titres en combinant, selon la proportion appropriée, des opérations de vente ou d’achat sur les titres eux-mêmes et sur les options qui en sont des produits dérivés. Or, leur modèle était fondé sur l’hypothèse d’une action qui ne donne aucun dividende entre le moment de l’évaluation de l’option et l’échéance de celle-ci, ce qui revenait à nier l’existence d’un authentique marché du capital et à promouvoir comme critère d’une bonne gestion la plus-value spéculative sur le cours des titres. Ces modèles qui justifiaient le recours à l’endettement et à la spéculation ont amené les dirigeants à penser que le capital présentait un coût et, dans le but de faire jouer l’effet de levier, à comparer celui-ci à celui de l’endettement afin de choisir la meilleure combinaison possible de ces deux sources de financement. Dans ces conditions, l’entreprise devenait une entité extérieure aux propriétaires et son dirigeant pouvait prendre des décisions d’investissement non-conformes au meilleur intérêt des actionnaires parce qu’il n’avait pas à « supporter » le coût des capitaux investis et parce qu’il ne percevait aucune « rémunération » en contrepartie de la valeur créée pour eux. Pour éviter que cela se produise, les systèmes de rémunération des dirigeants furent alignés sur les méthodes d’affectation des capitaux, ce qui permit d’adapter le fonctionnement de l’entreprise sur la création de valeur actionnariale.

Ainsi, la conception agentielle de l’entreprise qui est aujourd’hui la vision dominante et qui s’est développée en opposition à la conception faisant de celle-ci une entité en soi dont la conduite devrait être soumise à la recherche d’un intérêt transcendant soulignant sa dimension partenariale, aboutit à la concevoir comme étant autonome par la reconnaissance de la notion de « coût du capital » mais entièrement subordonnée aux propriétaires du capital par celle de « valeur actionnariale » qui a été popularisée par les notions de valeurs ajoutée économique (EVA) et de valeur ajoutée de marché (MVA).

Face à cette évolution, des auteurs comme Aglietta et Rebérioux[13] estiment qu’en reconnaissant que les contrats sont incomplets, une place est donnée au hors contrat dans la coordination et plus la responsabilité des dirigeants s’élargit dans l’affirmation du collectif. Ainsi, pour limiter le risque d’un mode strictement centré sur les détenteurs du capital social (Williamson), les principes de gouvernance sont d’abord étendus à une gestion collective du capital physique (Blair et Stout[14]), pour s’attacher au final à la protection de l’intégrité de la firme réduisant par là-même progressivement la validité d’une analyse contractuelle. Selon ces nouvelles approches partenariales, la valeur actionnariale n’est pas inscrite dans le capitalisme. Le choix de la liquidité par les actionnaires devrait logiquement se payer d’un renoncement au contrôle de l’entité créatrice de richesses qui doit ainsi être considérée comme autonome. La responsabilisation du pouvoir des gestionnaires plaide pour une gouvernance distincte de ce que prône la doctrine de la valeur actionnariale où les dirigeants doivent agir dans l’intérêt strict des actionnaires sous contrôle d’un conseil d’administration exclusivement composé de représentants des actionnaires. « La dimension partenariale de l’entreprise doit s’affirmer : elle se donne à voir comme la réunion de compétences stratégiques, cognitives et financières qui assurent le développement et la compétitivité de l’entité ainsi constituée. » (Aglietta et Rebérioux, op. cité).

 

Ces débats contradictoires pourraient trouver une solution en considérant que l’entreprise est une fiction économique dont l’objet est de créer des biens et des services destinés à être vendus sur un marché mais dont le surplus économique éventuel dégagé de cette vente revient à la société qui la porte juridiquement, surplus pouvant faire l’objet d’un partage volontaire ou/et légal entre les propriétaires du capital et les salariés.



[1] L’Entreprise, une invention moderne en attente de droit, Entreprise et histoire, ESKA, 2009,N° 57, p. 223.

[2] Histoire des révolutions de la gestion des entreprises, Problèmes économiques, mai 2004, n° 2854.

[3] Le bilan dynamique, 1920, Dunod, Paris édition de 1961, p. 36-38.

[4] The Modem Corporation and Private Property, 1932, Brace & World, Harcourt. Réédition en 1991, New Brunswick, Transaction Publishers.

[5] The Modem Corporation and Private Property, 1932, Brace & World, Harcourt. Réédition en 1991, New Brunswick, Transaction Publishers.

[6] Leçons sur le mouvement social, Paris, L. Larose, 1899.

[7] The nature of the firm, 1937, Economica, Paris, Vol 4, p. 386-405.

[8] Les institutions de l’économie, 1994, Paris, InterEditions.

[9] Production, Information costs and economic organization, 1972, The American Economic Review, Décembre

[10] The Cost of Capital, Corporation Finance and the Theory of Investment, 1958, American Economic Review, juin

[11] Theory of Rational Option Pricing, 1973, Bell Journal of Economics and Management Science, n° 4.

[12] Portfolio Selection, 1952The Journal of Finance, vol. 7, mars.

[13] Les dérives du capitalisme financier, 2004, Albin Michel, Paris.

[14] A Team Production Theory of Corporate Law, 1999, Virginia Law Review, Vol. 85, No. 2.

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Épistémologie des normes

RÉSUMÉ.

Alors que l’on croyait à l’utilité décisionnelle des normes comptables obtenues selon des principes et des méthodes jugés les plus pertinents pour leurs utilisateurs dans le cadre d’une approche essentiellement normative de la comptabilité, les tests de cette utilité réalisés au cours de nombreuses études initiées par Beaver (1968) ainsi que par Ball et Brown (1968) montrèrent que la publication du résultat comptable traditionnel avait un effet très limité sur le comportement du marché financier, celui-ci ayant déjà anticipé les évolutions par d’autres canaux informationnels. Le problème de la nature de l’utilité des normes comptables comme éléments de base du système de production d’information financière était posé. Ce débat allait faire prendre conscience au public des problèmes beaucoup plus larges que constituent l’élaboration et la mise en application des normes, quels que soient leurs domaines respectifs que l’on peut ramener à quatre principaux formant une tétra-normalisation (Savall et Zardet, 2010) : social, environnemental, financier et commercial. Cette prolifération normative est source de rigidités multiples pour les entreprises et d’incompréhension pour les citoyens qui les subissent ou qui se rebellent contre. Certains pensent même que, dans les domaines comptable et financier, les normes sont à l’origine des crises et que les sorties de celles-ci nécessitent d’en élaborer de nouvelles. Face aux contradictions qu’elles provoquent, nous développons l’idée dans cette communication qu’une étude épistémologique de la norme nécessite de montrer d’abord qu’elle est un construit social destiné à lutter contre la violence inhérente aux relations entre les personnes et, ensuite, qu’elle renvoie à la construction d’un système normatif théorique par des lois d’organisation de la société qui sont extérieures à nous et vers lequel tous ceux qui sont appliqués dans la réalité devraient tendre.

 

 

MOTS-CLES : normes, système normatifs, violence, crise, désir mimétique, bouc émissaire, Kula, potlatch échange, valeur. épistémologie

 

Introduction

L’information financière, en devenant un objet de débat public depuis une dizaine d’années, est fortement remise en question. Les crises que nous traversons depuis 2008 n’ont fait qu’accentuer la méfiance générale à l’encontre du monde de la finance dont la transformation des pratiques depuis le milieu des années 1970 dans les pays développés marque une mutation radicale du statut de l’entreprise dans l’économie de marché. L’entreprise, qui était considérée comme une émanation de ses propriétaires, devient une entité autonome indépendante de ceux-ci dont le rôle est ramené à celui de simples créanciers. C’est sur cette base que les normes comptables ont été réformées sous l’influence aux Etats-Unis du Financial Accounting Standards Board (FASB) et au plan international de l’International Accounting Standards Committee (IASC), consacrant la primauté d’une approche purement financière du fonctionnement de l’entreprise au détriment de l’approche économique traditionnelle. En cherchant à imposer comme évaluation comptable le prix instantané du marché[1], ces normes visent à privilégier une conception économique des actifs et des passifs de l’entreprise[2] à l’usage de l’investisseur boursier considéré comme le destinataire privilégié des informations comptables. L’objectif est de substituer l’évaluation en « juste valeur » à celle de « coût historique » critiqué, notamment lors de la crise boursière du début des années 2000, comme jouant un rôle pro-cyclique par la diffusion et l’amplification de la volatilité du marché dans toute l’économie. Mais cette critique peut aussi s’appliquer au rôle de la juste valeur dans la tempête financière qui agitait les marchés en 2008 (Haas[3] 2011), ce que conteste d’ailleurs Hoogervorst[4] (2011) qui estime que celle-ci n’est en rien responsable de la crise car « La volatilité n’a rien à voir avec la normalisation comptable ». Il apparaît à travers cet exemple que la normalisation comptable internationale entretient des relations étroites avec celle des marchés financiers, réagissant l’une sur l’autre. Alors que les normes comptables n’intéressaient pas le grand public, les phénomènes sociaux tels que les licenciements, les fermetures d’usines, etc. les ont fait apparaître comme un enjeu économique majeur en tant que moyen de présentation de la création de richesses par les entreprises (Pigé et Paper, 2005). Il en est de même pour d’autres systèmes normatifs comme celui de la gouvernance et de la responsabilité sociale du secteur de la santé avec ceux d’implantation des médecin, d’équilibre financier de la Sécurité Sociale, de qualité et de sécurité du fonctionnement des structures de santé, etc. En suivant Savall et Zardet (2010), nous dirons que les systèmes normatifs, formalisés ou non, se contaminent les uns et les autres. Ils peuvent être regroupés en quatre pôles relativement stables dotés de forces d’attraction et de répulsion formant ce qu’ils appellent une tétra-normalisation[5].

Ainsi, si le mot « norme » vient du latin « norma » qui signifie « équerre » et « règle », c’est-à-dire un moyen considéré comme une règle à suivre permettant de différencier ce qui est « normal » de ce qui est « anormal », nous constatons que ce sens a fortement évolué au cours du temps[6]. C’est ce qu’exprime la définition proposée par l’Encyclopédie américaine (Péron, 2010) : « Une norme est un critère de référence qui permet d’approuver ou de désapprouver une entité ou un état de choses… Nos critères du bien et du mal, de la vérité et du mensonge,… sont autant de normes ». Comme l’indique le thème de ce congrès, « parce qu’ils ont su séduire les instances à même de se saisir des rapports de pouvoir, de rationalisation et d’administration des hommes et des choses », la construction de systèmes normatifs sous-tend nécessairement des jugements de valeur et peut permettre d’expliquer l’histoire de la constitution des sociétés et des organisations par la manière « démocratique » dont ils sont établis, comme résultat d’une négociation collégiale faisant suite à des procédures d’enquête pour avis. Autrement dit, une norme est un construit social qui ne peut se comprendre que dans le cadre des pratiques culturelles de la société dans laquelle elle a été produite. Un système de normes doit donc « dire » quelle est la réalité à retenir et comment celle-ci sera représentée[7]. Comme l’homme se caractérise par sa conscience de lui-même, il cherche toujours à construire une société qui, à ses yeux, soit la meilleure possible. De ce fait, devant toutes les façons dont il est possible d’édifier la société humaine, nous nous posons la question de l’existence d’un système normatif capable d’organiser celle-ci afin qu’elle soit plus facile à diriger et plus rebelle aux formes arbitraires ou despotiques du pouvoir. Dans la mesure où une norme est un instrument conçu pour induire un comportement, cela revient à nous demander quel est son statut épistémologique dans la construction des sciences humaines et sociales. Celles-ci doivent-elles être normatives en disant ce qu’il faut faire et / ou explicatives en disant pourquoi nous agissons comme nous le faisons ?

Pour répondre à cette question, nous formulons l’idée que l’organisation des sociétés humaines doit être le reflet de lois s’exprimant à travers la culture[8] mais relevant de la nature. Elles forment un ordre naturel de relations nécessaires et intelligibles régissant tous les phénomènes que nous observons. Cette hypothèse d’un ordre préexistant à l’établissement de toute société revient à considérer, selon la tradition platonicienne et celle instaurée par Montesquieu (1748), que les idées qui organisent une société humaine existent indépendamment de nous et dérivent de la nature des choses, c’est-à-dire qu’elles sont transcendantes à l’homme individuel et existent avant lui. La connaissance que produisons alors se veut être l’image objective d’une réalité qui nous est extérieure et non celle subjective d’une interprétation ou d’une construction que nous pourrions en faire. C’est cette indépendance de l’objet observé par rapport à notre attitude observante qui nous permet de nous prévaloir de ce principe d’objectivité selon lequel notre observation du phénomène ne modifie pas sa nature. Ainsi, nous proposons d’identifier les règles universelles et a-historiques relevant de l’ordre naturel et existant en dehors de nous mais faisant partie, en tant qu’éléments dans la nature, de notre inconscient collectif. Pour cela, notre raisonnement s’inscrit dans la logique et s’applique sur un champ homogène de concepts que nous ne confondons pas avec leur expression réelle dans l’histoire. C’est à cette condition que nous concevons les sciences humaines comme « normatives conditionnelles », c’est-à-dire que l’aspect normatif prend tout son sens à la condition que la pratique soit sensiblement conforme à la théorie. Bien sûr, elles ne prétendent pas être une explication du fonctionnement réel des sociétés. Elles ne servent qu’à indiquer si celui-ci reste dans une voie acceptable au regard de l’ordre naturel qui prévaut à leur construction. S’inscrivant dans la logique et non dans l’histoire, nous n’avons pas à nous préoccuper du « réalisme » des hypothèses que nous formulons sur le comportement des acteurs sociaux, la subjectivité des parties prenantes ne s’exprimant pas dans la théorie.

Pour développer notre propos, nous proposons dans une première partie d’indiquer les conditions d’existence des normes en mobilisant la grille de lecture proposée par R. Girard sur la relation entre la violence et le sacré. Dans une deuxième partie, nous construirons un système normatif théorique devant servir de cadre aux normes réelles en éliminant de notre réflexion les variables qui dépendent de la volonté des hommes afin de garantir son objectivité et sa rationalité.

 

 

1 – Les normes sont des construits sociaux qui prolifèrent

Le comportement humain, au même titre que celui des animaux, présente une dimension imitative, c’est-à-dire un besoin d’imiter son semblable. De nos jours, les neurophysiologues abondent dans ce sens lorsqu’ils prouvent de manière expérimentale que le cerveau humain est une vaste machine à imiter. Cette « mimèsis[9] » est inscrite biologiquement dans le phénomène de la néoténie[10] permettant la croissance post-natale du cerveau qui est considéré comme le moteur de l’évolution. Plus le système nerveux et cérébral se complexifie, plus il y a de possibilités d’imitation et d’apprentissage. Konrad Lorenz (1954)[11] relie la néoténie humaine à la curiosité et à l’ouverture au monde qui font de l’homme un être non spécialisé. La mimésis lui est indispensable pour qu’il puisse vivre en société car elle lui permet d’apprendre à s’intégrer dans une culture[12].

Pour Girard (1972), le désir mimétique d’appropriation qui caractérise le comportement humain, aussi loin que l’on remonte dans le temps, peut dégénérer en violence collective capable de détruire la société[13]. On arrive ici au fameux cauchemar de Hobbes (1651) : « la guerre de tous contre tous » provenant du fait que plus le désir simultané de deux personnes pour un même objet est fort, qu’il s’agisse de territoires, d’aliments ou de n’importe quoi dans tous les autres domaines de la vie sociale comme dans celui de la vie intellectuelle, plus l’antagonisme entre elles se développe au point d’oublier l’objet de la querelle. A partir de ce moment là, ils deviennent par la symétrie de leur comportement des doubles l’un de l’autre et comme c’est l’antagonisme entre eux qui perdure, celui-ci peut prendre à partie d’autres personnes, répandant ainsi la violence entre elles de façon endémique[14].

Cette rivalité mimétique d’appropriation s’observe aussi chez les animaux, notamment chez les primates non humains, mais il y a un moment où, dans leurs espèces, jouent des « dominance patterns »[15] qui constituent un frein inné à la violence[16], certains rivaux abandonnant la partie en acceptant d’être dominés par un autre. Par contre, au fur et à mesure qu’ils prenaient conscience d’eux-mêmes et développaient leur égo, les hommes ont perdu les freins régulateurs innés des « dominance patterns » pour contenir leur violence et se sont trouvés devant le souci majeur[17] de devoir réprimer les modalités de la rivalité mimétique. Selon Girard, pour régler ce problème, il a fallu qu’intervienne un autre principe d’auto-régulation qui, ne pouvant se fonder sur des comportements naturels liés aux « dominance patterns », n’a pu l’être que sur des pratiques sociales. La solution a été de remplacer les freins naturels instinctuels par des freins sociaux culturels chargés de mettre en échec la violence en la réglementant au moyen de normes. Toute existence sociale serait impossible si la violence inhérente au comportement humain ne se résolvait pas à travers un ordre culturel. D’où la substitution nécessaire de la Culture à la Nature propre à l’espèce humaine et la place très particulière de celle-ci dans l’histoire de l’évolution, l’homme se réappropriant le monde par la parole, la croyance symbolique, la « création prothétique »[18] et la normalisation des comportements, c’est-à-dire par la technique. La culture n’a réussi à utiliser l’appropriation mimétique pour réguler la violence que lorsque les représentants de la fonction chargés d’organiser le Sacré ont choisi une victime présentée comme « l’Autre, l’étranger, l’ennemi, le différent », le bouc émissaire représentant le symbole de tout ce qui cause la violence. Sur lui se trouve projetée celle de la communauté qui s’apaisera lorsqu’ils le sacrifieront, soit en le chassant, soit en le tuant. Son sacrifice constitue le dernier moment de la violence qui joue une fonction utilitaire cathartique en ramenant le calme et la paix indispensable à la vie sociale. Quelle que soit la société, le sacrifice permet le passage du désordre à l’ordre. Il est décrit métaphoriquement dans le « mythe » qui est un récit d’origine, d’abord oral, puis écrit qui raconte l’affrontement primordial entre la « nature » soumise aux désirs instinctuels de chaque individu dont l’animalité se trouve amplifiée par son mimétisme d’appropriation et la « culture » soumise à la rationalité et à la collectivité. C’est la violence dissimulée par des mythes qui est la base de toute culture, de toute société. Les résultats actuels des recherches archéologiques vont dans le sens de ces propositions de Girard sur la substitution du fait naturel fondé sur des relations de domination entre les individus par le fait culturel chargé de mettre en œuvre les lois naturelles pour organiser et réguler le fonctionnement des groupes humains.

A partir du sacrifice d’une victime personnifiant la violence indifférenciatrice, la culture établit des « différences » linguistiques, morales et sociales tout en définissant par les lois et les interdits qui constituent autant de normes disant ce qu’il faut faire ou non pour permettre aux hommes de survivre tout en régulant leur violence. Celles-ci prolifèrent car l’exclusion du bouc émissaire apporte un apaisement qui n’est pas définitif et qui ne produit pas une réconciliation durable. Les mécanismes qui ont présidé au surgissement de la violence sont toujours présents et, plus le temps passe, plus la violence mimétique qui menace la cohésion de la société, réclame de nouvelles victimes. Pour limiter au maximum leur déclanchement, la violence sera canalisée vers l’extérieur de la communauté par le phénomène des rites par lesquels le groupe cherche le soulagement en essayant de déclencher le mécanisme qui l’a jadis réconcilié[19]. De la reproduction de l’exclusion de la victime naissent les interdits concernant tous les objets qui peuvent servir de prétexte à la rivalité mimétique[20] et qui, avec les rites, constituent autant de systèmes de normes donnant naissance à une communauté hiérarchique formant les bases de toute culture humaine. Le premier grand interdit sans lequel aucun ordre social ne peut exister fut certainement « tu ne tueras pas ton semblable ».

Ces normes furent l’objet d’un certain nombre d’écrits par les rois-prêtres ou les souverains, d’autant plus nécessaires qu’avec le développement accéléré des échanges et des villes à partir de la période d’Uruk, des Etats sont nés. Il a fallu alors mettre en place des règles organisant la vie de la cité et décourageant, si possible, les individus de s’approprier par la violence des biens ne leur appartenant pas pour cause de mésentente sur les conditions des contrats. Les Sumériens et les Babyloniens ont été les précurseurs en matière d’écriture et de normalisation. L’écrit le plus célèbre est certainement le Code de Hammurabi (vers 1 750 avant J. C.) que l’on peut considérer, par son mode de création partant du « terrain », comme étant le premier processus de construction sociale d’une norme sollicitée par la base et non pas imposée par le roi au sommet. Il renferme des textes précieux sur la tenue légale des opérations réalisées et sur les rapports qui unissaient les groupes sociaux, la famille, l’armée, la vie religieuse et la vie économique en ayant toujours trait à des situations très précises concernant les vols, les prêts, les honoraires, les contrats, les fermages, les débiteurs insolvables, les esclaves fugitifs, le statut de la femme… Il constitua le premier système normatif connu qui ne répondait pas à l’acception légaliste du droit comme dans le cas du Code civil français, mais correspondait plutôt au droit jurisprudentiel car il recensait, sous une forme impersonnelle, les décisions de justice du roi fixant différentes règles de la vie courante. Par cette méthode, beaucoup plus efficace que la procédure lourde et contraignante de la codification, Hammurabi rendait ses décisions « selon le décret du roi » qui apparaissait comme une disposition normative que les juges décidaient d’appliquer aux parties et qui s’imposait à eux. Cette règle devint une norme à partir du moment où elle fut invoquée et rendue opposable par les juges. Elle constitua en même temps une forme de motivation des sentences dont le contenu était précisé. La mention du « décret du roi » représentait ainsi la norme à laquelle les parties choisissaient de se soumettre.

De nos jours, si la norme est établie « démocratiquement » comme résultat d’une négociation collégiale faisant suite à des procédures d’enquête pour avis, son processus d’élaboration est toujours sensiblement le même qu’il y a quatre mille ans. La convergence vers la notion de norme se fait encore par consensus successifs qui relèvent de savoir-faire particuliers comme de compétences précises. Autrement dit, comme au temps de Hammurabi ou, plus tard, de Darius 1er, une norme apparaît bien comme un construit social jouant un rôle disciplinaire de contrôle des comportements qui se comprend dans le cadre des pratiques culturelles de la société dans laquelle elle a été produite.

En structurant ainsi les pratiques sociales, la norme permit à la société de fonctionner en tant qu’unité autonome parce qu’elle rendit visible son unité sociale. A ce titres, les travaux des anthropologues comme Testart (1982) montrent que le mode de vie inégalitaire qui se met progressivement en place un peu avant le Néolithique va inciter les hommes des tribus concernées à quitter leurs abris temporaires pour bâtir les premiers villages au bord des lacs et des rivières en tentant de transformer la nature pour mieux en contrôler les ressources et améliorer leur sécurité par le stockage. En permettant de nourrir une population beaucoup plus importante que ne le faisaient les tribus égalitaires nomades de chasseurs cueilleurs, leur production agricole va accélérer leur développement, les villages devenant progressivement des petites villes. Leur sédentarisation plus ou moins longue au cours de l’année va favoriser en interne des comportements fondés sur une volonté d’appropriation par certains de ce que possédaient les autres. Ce qui est vrai en interne l’est aussi lors des rencontres inter-tribus qui débouchent en général sur une multiplication de nouveaux conflits principalement générés, là aussi, par cette volonté d’appropriation. Pour ces raisons, dès que les notions associées de richesse, d’accumulation et de propriété ont commencé à se développer dans ces tribus, les hommes ont écrit des normes mettant en place des mécanismes fondés sur la codification des liens sociaux entre leurs membres, notamment par le contrôle de ce qui était possédé et échangé.

Ainsi, l’homme croit désirer librement, en termes d’intention et de valeurs, alors qu’il n’est que le jeu d’un mécanisme qu’il méconnaît : désir mimétique, désignation d’un bouc émissaire, mécanisme victimaire de résolution de conflit, construction et développement de système normatifs de comportement. L’ordre social ainsi normalisé se trouve fondé sur la différence qui devrait permettre de respecter l’égo de chacun à tenir sa place et à jouer son rôle dans la société. C’est quand ces rôles sont bouleversés qu’apparaît la crise. De ce fait, l’unité formelle des normes, qu’il s’agisse des interdits ou des rites, repose sur l’absence de différence, toujours perçue comme terrifiante. La teneur anti-mimétique de toutes les normes constitue un principe fondamental de lutte contre la violence acquisitive.

Après avoir proposé une explication de l’émergence, dans la réalité du vécu quotidien des populations, des normes comme construits sociaux et de leur prolifération à tous les domaines de la vie sociale, nous allons proposer dans le paragraphe suivant un cadre théorique « normatif conditionnel », c’est-à-dire explicatif de cette prolifération et indiquant, de manière normative, vers quoi toutes les normes devraient tendre. Pour cela, nous allons partir de ce qui est à l’origine de cette extension normative, à savoir la prise de conscience des notions de richesse, d’accumulation et de propriété, toutes issues du développement des échanges comme norme des liens sociaux pouvant réguler la violence qui naît du désir mimétique de vouloir s’approprier ce que possède l’autre. Pour être efficace, l’échange fut d’abord structuré en réseaux sous forme d’obligations réciproques impératives pour les participants à la Kula et au potlatch, étudiés respectivement par Malinowski (1922) et par Boas (1921).

 

2 – Proposition d’un système normatif théorique

Pour limiter le champ d’action de l’intérêt personnel, la vie sociale a conçu l’acte d’échange comme une relation d’égalité. En effet, dès qu’un contractant peut recevoir durablement plus par les pratiques qu’il met en œuvre que ce que l’échange doit lui accorder, c’est que celui-ci est mal organisé car il autorise à une situation de monopole de perdurer. Cette relation d’égalité a nécessité l’utilisation de nombres et de normes définissant ceux-ci pour en mesurer les termes.  Le concept de valeur permet alors de comprendre que toute transaction, souvent inégalitaire dans la réalité, doit tendre dans le domaine théorique vers un échange devant se faire « valeur pour valeur », ce qui constitue une des normes fondamentales de régulation sociale de la violence. Cette relation d’égalité de valeurs est d’autant plus exigée qu’« il ne saurait y avoir de vie sociale sans échange social ; il n’y aurait pas davantage d’échanges sans égalité, ni d’égalité sans commune mesure. » (Aristote, 2008). En effet, la violence ayant pour origine le désir mimétique d’appropriation de ce que possède l’autre, si les deux personnes s’échangent des valeurs égales, chacune d’elles satisfait son désir d’avoir ce que possède l’autre et comme aucune des deus n’est lésée, la violence n’a plus lieu d’être. De plus, en postulant cette égalité des valeurs échangées, nous dotons notre théorie d’un principe explicatif permanent quel que soit le moment que l’on considère dans l’histoire. Nous allons distinguer l’échange instantané de celui différé dans le temps.

a)      Si l’on considère un échange instantané dans le temps, la Kula illustre bien ce mécanisme. La Kula est une institution située aux îles Trobriand à l’est de la Nouvelle-Guinée caractérisée par un double cercle de transactions rituelles dont l’étude a fait la célébrité de Malinowski (1922). Elle s’effectue entre une vingtaine d’archipels disposés en larges cercles constituant un circuit fermé. Sur chaque île, un nombre plus ou moins restreint d’individus y participe périodiquement, mais non régulièrement, l’enjeu principal étant d’acquérir prestige social et renommée en se liant de façon statutaire et durable à des partenaires reconnus comme prestigieux. Ce lien social est un échange, aux règles complexes fixées et réglées par un ensemble de conventions et de principes traditionnels, entre deux sortes d’articles et deux seulement, confectionnés à partir de coquillages servant de monnaie en forme de colliers appelés « soulava » circulant dans le sens des aiguilles d’une montre et de bracelets appelés « mwali » circulant dans l’autre sens[21]. Les habitants de toute la région sont incités à entreprendre des voyages périlleux pour les obtenir, l’échange ayant lieu lorsqu’ils se rencontrent au cours de leur circuit. L’étude de cet échange montre qu’il ne concerne pas des biens économiques de première nécessité tels que la nourriture puisque chaque Trobriandais possède et cultive ses champs, pas plus que la terre puisque celle-ci n’est pas à vendre. Les soulavas et les mwalis ne sont recherchés et échangés que pour la gloire que leur obtention procure à celui qui respecte les normes très précises cérémonielles et symboliques définissant les détails des transactions par lesquels chaque coéchangistes reçoit autant qu’il donne. Cette caractéristique permet d’interpréter la Kula comme un système d’échange de biens, valeur pour valeur, se réalisant sous une forme pacifique qui interdit la rivalité, le combat et la destruction[22]. L’échange, une fois réalisé, ne clôture pas les « rapports Kula » car la règle est : « une fois dans la Kula, toujours dans la Kula », ce qui laisserait supposer que ces biens n’en sortent jamais[23]. En réalité, des normes d’utilisation très strictes offrent la possibilité de pouvoir les échanger, parfois de manière spectaculaire en masse et qualité, contre d’autres biens en dehors de la Kula. La condition de cette utilisation est que soient réglées toutes les dettes de celui qui veut les sortir, notamment celles concernant les dommages et les torts qu’il a pu causer dans la tribu. Ainsi, les soulavas et les mwalis permettent d’acheter des objets chargés de symboles et recouverts de prestige parce qu’ils figurent sur des listes traditionnelles comprenant, outre de la nourriture et des objets courants, des canoës ou des herminettes en pierre polie, etc., dont le type et la quantité sont stipulés par les coutumes et la culture des Trobriandais, encore qu’ils puissent faire l’objet de négociations. Et ces biens ne peuvent servir exclusivement que comme moyens de paiement de redevances sociales impératives revêtant la forme de prestations matrimoniales[24] à la famille d’une fiancée convoitée et même, parfois, après le mariage en imposant par exemple au futur mari de subvenir aux besoins alimentaires de sa belle-famille (Testart, 2005). En effet, selon les codes sociaux des Trobriandais, un homme ne peut avoir une place dans la société qu’en étant marié et, pour lui, se marier coûte très cher, les biens qu’il apporte constituant la contre-partie prestigieuse de l’épouse qu’il reçoit en échange. Ce ne sont pas des dons[25] mais le « prix de la fiancée » tel que celui-ci est décrit depuis toujours par l’anthropologie sociale. A l’échange s’ajoute donc l’importance de l’alliance politico-familiale et du lien social qui est ainsi créé. Les liens de ce type qui s’attachent à partir de la richesse matérielle ne sont pas, eux, d’essence parentale même s’ils peuvent impliquer pères, mères, fils, frères ou oncles et cousins. La capacité à acquitter ces fameuses redevances détermine le creusement d’un clivage entre les riches qui peuvent le faire et les pauvres qui ne le peuvent pas. En même temps, cette situation offre l’occasion aux riches d’avancer aux pauvres le montant de ces obligations sociales. Ce n’est donc pas l’accumulation de biens utiles à la satisfaction des besoins vitaux fondamentaux des personnes qui constitue la richesse à l’origine de clivages sociaux entre les Trobriandais. Les biens de quoi est faite la richesse dont il s’agit « ne sont pas indispensables pour assurer la nourriture quotidienne », écrit Testart (2005) et même s’ils peuvent parfois servir à cet effet, ils ne figurent pas dans la richesse en question avec cette valeur d’usage. En ce sens, ces biens représentent une « innovation » historique par les tribus inégalitaires dont les Trobriandais font partie. Les échanges entre les individus à travers la Kula constituent une institution extrêmement vaste et compliquée mais très bien réglée qui englobe toutes sortes d’activités réagissant les unes sur les autres et unissant de façon étroite un nombre considérable de tribus au point de constituer un seul tout organique alors que, souvent, elles ne parlent pas la même langue et n’ont pas la même culture. Et cet ensemble compliqué échappe totalement à l’entendement de ceux qui le font vivre car ils n’ont aucune conscience des lignes directrices de l’une quelconque de leurs structures sociales. Ils savent pourquoi ils font ce qu’ils font, mais la manière dont la Kula, en tant que vaste institution sociale organisée, existe et fonctionne collectivement dépasse leur compréhension. La trame même de leur entreprise échappe à leur esprit. La Kula ne prend sens pour eux que dans la mesure où ils se rendent compte qu’ils concourent à sa réalisation, c’est-à-dire au maintien du réseau d’obligations réciproques qui les unit tous. Pour cela, la Kula remplit différentes fonctions essentielles dans les sociétés trobriandaises en socialisant les individus, en maintenant la paix intertribale, en incitant à aller vers les autres tribus, en animant la vie quotidienne et en répondant au besoin organique d’institution qui émane de chaque individu. Ces données ne valent pas seulement pour les Trobriandais : sous des formes différentes et parfois avec d’autres biens, elles valent également pour maints peuples de Mélanésie, d’Asie du Sud-Est, d’Afrique ou d’Amérique. Il apparaît ainsi que l’échange est une institution présente chez tous les peuples comme expression d’une structure mentale universelle et souvent inconsciente dont les pratiques reposent sur la norme « valeur pour valeur » vers laquelle doit tendre sa réalisation.

 

b)      L’échange différé dans le temps est illustré par le potlatch mis en évidence par Boas (1898, 1921)qui constate que chez les Indiens Kwakiutl de l’île de Vancouver[26] de grandes fêtes rituelles entre clans rivaux étaient régulièrement organisées sous la forme d’un somptueux festin pendant lequel avaient lieu d’importantes distributions de cadeaux. Chaque fête constituait un « potlatch », la personne qui invitait étant en même temps le donateur de cadeaux, les invités en étant les donataires. Le potlatch était préparé au moins un an à l’avance par le chef donateur qui incitait ses subalternes et sa famille mais aussi, parfois, la tribu tout entière, à stocker des quantités énormes de nourriture et à rassembler diverses sortes d’objets utiles et précieux, les plus prestigieux étant de grands ouvrages de cuivre blasonné dont la valeur égalait celle de dizaines de couvertures[27]. A l’apogée de la cérémonie, il arrivait que le donateur saisisse un ou plusieurs de ses boucliers en cuivre et les précipite à la mer pour manifester à la foule des Indiens son profond dédain des richesses matérielles. Cette fastueuse manifestation recelait en fait un dangereux piège : le chef invité et son clan savaient qu’au bout d’une période ils devraient rendre l’équivalent de tout ce qu’ils avaient reçu ce jour là, la coutume voulant que les cadeaux donnés en retour soient plus prestigieux et de plus haute valeur que ceux initialement reçus. Si tel n’est pas le cas, le nouvel invitant donateur et son clan perdaient honneur et prestige[28]. Ainsi, les chefs de clan, tour à tour, rivalisaient entre eux dans l’étalage de leur richesse et de leur générosité en cherchant en réalité, par l’affichage de celles-ci, à ruiner et écraser leur rival ou, s’il avait su répondre au défi lancé, à entrer avec lui dans une relation d’alliance et d’amitié. Le potlatch était un moyen de promotion sociale pour celui qui donnait les cadeaux mais aussi, quand la valeur de ceux-ci était suffisante, d’enrichissement pour celui qui les recevait. Un chef ne pouvait donc accéder au pouvoir politique que s’il était très généreux. Ce qui comptait, ce n’était pas ce qu’il avait, c’est ce qu’il donnait qui devait être supérieur à ce qu’il avait reçu. Si nécessaire, il devait être prêt à tout donner, à ne plus rien garder pour lui. Ainsi, la règle de l’excès du cadeau en retour sur celui de départ, c’est-à-dire du profit, était une pièce cruciale d’un système de régulation des rapports entre richesse économique et pouvoir politique. Puisque chacun donne plus que celui de qui il a reçu, le système tend structurellement à s’emballer dans la surenchère. Celui qui accèdera au pouvoir doit avoir écrasé tous les autres sous les assauts de ses cadeaux tout en risquant, en même temps, de devenir le plus pauvre. Il y a donc chez les Kwakiutl une limitation de la logique économique par le politique dont rend compte aussi Clastres (1974) pour les sociétés amazoniennes : « Avarice et pouvoir sont incompatibles ; pour être chef il faut être généreux. ». Le chef de clan qui se contenterait d’accumuler indéfiniment la richesse sans la distribuer sortirait complètement du jeu des rapports politiques, ce qui est peu concevable, la valeur d’un individu ne se mesurant pas par sa capacité à cumuler mais par celle à se séparer de ses richesses[29]. A intervalles réguliers, l’institution du potlatch permet ainsi la redistribution des richesses, la re-création du lien social par la perpétuation d´une mémoire commune et en même temps la permutation des places : le plus riche devient pauvre mais gagne le prestige alors que les pauvres s’enrichissent des dons mais leur honneur et leur prestige sont remis en question par l’assaut de générosité qui les met au défi. Pour justifier cette pratique du supplément de valeur à apporter qui semble avoir la force quasi-contraignante d’une règle d’un potlatch à l’autre, Boas (1897) fournit les premières observations ethnographiques et d’abondants matériaux réunis surtout par l’intermédiaire de Hunt[30] qui lui permirent de dire que : « Le principe sous-jacent est celui du placement à intérêt de biens ». Cette hypothèse provoqua chez ses confrères des discussions très critiques qui ont bien été synthétisées par Maunier (1924-1925). Celui-ci reproche principalement à Boas dans son analogie entre le potlatch et notre système de crédit le fait que, dans ce dernier, les intérêts payés sont fonction du temps. Ils sont proportionnels à la durée écoulée entre le moment de l’emprunt et celui de son remboursement. Cette critique est très intéressante car elle renvoie, non pas à la pratique du potlatch, mais à notre mode de pensée actuel qui conçoit le temps comme étant de « l’argent » afin de justifier que l’intérêt payé soit fonction de la durée de remboursement. Or, Boas a montré que les objets échangés passaient souvent par plusieurs potlatchs, entre les mains de différents chefs et guerriers, ce qui favorisait, à chaque changement de propriétaire, le développement d’une mémoire commune dans tout le corps du groupe concerné. En ce sens, ils pouvaient être considérés comme la matérialisation du lien social unissant les membres de la société autour de ses mythes, de ses ancêtres, de ses valeurs et de ses croyances. Plus longue était leur histoire, plus prestigieux étaient leurs possesseurs et plus ils avaient de valeur dans le potlatch. Ainsi, les valeurs d’usage et d’échange de chaque objet étaient fonction de la totalité des rapports sociaux qui s’étaient noués par lui et autour de lui, les objets en cuivre étant les plus valorisés. C’est ce qu’expriment Godbout et Caillé (1992) lorsqu’ils disent que le cadeau est « toute prestation effectuée sans garantie de retour en vue de nourrir le bien social » dans laquelle les biens qui sont donnés ne prennent une valeur que parce qu’ils créent ou alimentent la relation interpersonnelle pouvant permettre à des rivaux de devenir des amis et des alliés. Nous déduisons de cette pratique que l’activité déployée pendant un certain temps permet de rassembler les biens qui ne sont pas consommés improductivement et qui seront « investis » au cours d’un potlatch mais que le surplus attendu de cet apport ne se matérialisera qu’au cours d’un potlatch ultérieur. Autrement dit, ce n’est pas la durée entre deux potlatchs qui détermine le surplus à rendre mais la durée de constitution de ce qui est offert au cours d’un potlatch qui justifiera le surplus devant être rendu au potlatch suivant. Au-delà de son aspect cérémoniel, nous interprétons le potlatch comme un échange dont le dénouement est différé dans le temps. A ce titre, il doit être producteur d’un profit avec, au minimum, la conservation de la valeur de ce qui est échangé et qui s’est formée progressivement pendant le temps de constitution de l’épargne investie. Ce profit minimum est l’élément central de l’échange lui-même et non une condition qui serait en dehors de celui-ci. Il résulte de l’égalité théorique des valeurs échangées. En effet, pour pouvoir échanger un bien, il faut au préalable constituer l’épargne qui sera investie pour produire les biens constituant le profit. Celui-ci est donc nécessaire pour que soit respectée l’égalité des valeurs échangées lorsque l’échange est différé dans le temps. A ce titre, le profit n’est pas autre chose que l’épargne considérée à un instant ultérieur dans la durée.

 

A travers la Kula et le potlatch, nous venons de proposer une théorie des systèmes normatifs qui devraient avoir pour objet de faire tendre les échanges économiques valeur pour valeur pour pouvoir réguler la violence née de la volonté d’appropriation mimétique des participants. Cependant, dans la réalité, chaque participant, qu’il soit personne physique ou morale, cherchera plus ou moins à tourner à son avantage la règle d’égalité des valeurs dans l’échange. Cela peut avoir un effet bénéfique quand se trouve ainsi favorisée la mobilité des capitaux d’un secteur d’activité à un autre mais, pour éviter qu’un des participants puisse bloquer le développement du secteur en empêchant la concurrence de s’exprimer[31], des systèmes normatifs définis pour faire tendre l’échange valeur pour valeur doivent permettre de mettre en échec cette situation.

 

Conclusion

Après avoir montré comment se constituent dans la réalité les systèmes de normes pour réguler la violence née du désir mimétique d’appropriation, nous avons supposé qu’il existait des lois extérieures à nous, a-historiques et universelles, pour nous guider dans l’organisation de la vie sociale. Nous n’avons pas retenu une posture empirique, plus conforme à la tradition aristotélicienne, qui veut que les règles qui nous élaborons aient leur origine dans la seule nature humaine entendue comme essence de l’homme capable de les construire par les expériences qu’il mène. Trois raisons motivent notre refus d’adopter cette démarche expérimentale et constructiviste des phénomènes normatifs voulant que les idées que nous utilisons soient des réalités tangibles auxquelles nous participons pour en tirer des idées générales.

1)      En sciences sociales, au fur et à mesure que les données propres au temps de l’expérimentation s’évanouissent, nous risquons de perdre le contact avec le réel et de ne plus raisonner dans un champ homogène.

2)      Si la statistique sur laquelle s’appuie la démarche empirique semble être une méthode utilisable pour révéler le fait normatif, la multiplicité des facteurs non retenus peut entraîner la confusion d’une coïncidence avec un déterminisme. Cette démarche appelée « positive » à tort selon nous, élaborée par J. N. Keynes (1891) et reprise par M. Friedman (1953) et l’École de Chicago peut peut-être expliquer un phénomène à un instant donné contingent, c’est-à-dire peut produire de l’idéologie et non des éléments qui ne peuvent être reconnus comme scientifiques que s’ils sont permanents dans le temps.

3)      La normalisation ayant comme point de départ de rendre compte de la régulation de la violence à travers les échanges que nous engageons, il nous faut analyser, pour pouvoir constituer un raisonnement scientifique, le contenu de l’échange, analyse qui ne peut être menée que si nous nous positionnons en dehors de l’échange sans y prendre part afin de l’examiner une fois qu’il est réalisé. Adopter l’attitude empirique consistant à nous placer avant cet acte d’échange reviendrait à nous mettre à la place de celui préparant l’échange sans savoir quel en sera le résultat. Nous serions alors obligés de construire celui-ci en l’organisant et le modelant selon notre propre grille d’interprétation au risque de perdre l’objectivité dont nous nous réclamons.

C’est au regard de ces trois limites que nous avons privilégié une épistémologie positive de la norme mettant en œuvre une méthodologie interprétative à partir d’une herméneutique fondée sur les écrits des anthropologues. Nous avons inscrit notre raisonnement dans la logique s’appliquant sur un champ homogène de concepts qui garantissent que nous ne les confondons pas avec leur expression réelle dans l’histoire. De ce fait, nous supposons implicitement qu’il ne puisse exister qu’une seule théorie pour expliquer les phénomènes sociaux, théorie que nous avons appelée « normative conditionnelle » car l’explication que nous avons fournie repose sur l’écart existant entre la réalité et ce vers quoi celle-ci devrait tendre si la société fonctionnait dans la recherche de la limitation de la violence. La seule démarche scientifique qu’il nous semble possible d’adopter pour intégrer l’incertitude que présente l’avenir est de proposer une théorie qui permette d’éliminer les variables qui dépendent de notre volonté. C’est ce que nous avons fait en fondant nos propositions sur l’échange valeur pour valeur, qu’il soit instantané ou différé dans le temps.

Faute de disposer de plus de place, nous n’avons pas pu développer des applications concrètes issues des différents systèmes de normes formant la tétra-normalisation pour montrer comment appliquer nos propositions théoriques. Nous prendrons cependant pour terminer un exemple portant sur la sécurité et toutes les normes qui s’y réfèrent.

Le plus grand débat auquel nous sommes confrontés aujourd’hui est certainement de définir jusqu’où il convient de garantir la sécurité matérielle des individus. Nous ne pouvons le régler par des solutions uniques car il est formé par deux plans interférant entre eux et gouvernés par des principes contradictoires. D’un côté, il y a le plan de la production et de la vente des biens qui relèvent des normes concurrentielles de marchés permettant de tendre vers des échanges valeur pour valeur garantissant une relation d’égalité qui porte sur les produits. D’un autre côté, il y a le plan de l’utilisation d’une partie des richesses créées à des fins non directement productives comme la justice, l’enseignement, la santé, etc. qui devrait être fondée sur un rapport d’égalité entre les hommes. Ces deux domaines ne répondent pas aux mêmes normes d’organisation sociale.

Le premier portant sur la production devant tendre vers un échange valeur pour valeur sur le marché suppose que celui-ci soit aussi concurrentiel que possible, ce qui entraîne comme conséquence que ceux qui y participent ne soient pas « protégés ». L’intervention de l’État dans ce domaine n’est alors pas justifiée s’il s’agit de garantir le maintien de salariés dans leur emploi indépendamment de la performance de l’outil de production. Elle est justifiée, par contre, s’il s’agit de faire respecter la concurrence par l’interdiction de la non-limitation volontaire de l’offre quand celle-ci est rentable par les entreprises intervenant sur ce marché. L’avenir collectif de la société sera d’autant plus assuré si elle est organisée sur un principe de compétition, c’est-à-dire si chacun de ses membres est laissé dans une plus grande insécurité.

Le deuxième concerne la redistribution du surplus créé après reconstitution de tous les produits consommés dans le processus de production. Il relève d’une organisation sociale très différente puisque son objectif est de corriger l’inégalité qui résulte de la répartition des revenus, tout le monde devant normalement avoir droit à la même justice, aux mêmes soins, à la même éducation, etc. Or, pour un même niveau de richesses créées, cette redistribution sera d’autant plus élevée que la part consommée et reproduite aura été comprimée, ce qui, n’est possible que par une réduction de la consommation. Notre proposition théorique montre ici que la croissance financée par le surplus créé serait d’autant plus forte que la consommation serait réduite, c’est-à-dire que celle-ci ne devrait pas être considérée comme le moteur de celle-là. Ainsi, il serait possible d’augmenter la sécurité de tous pour une redistribution accrue de la richesse créée, ce qui suppose, toutes choses égales par ailleurs, une réduction de la consommation… difficile à accepter comme le montre les réactions des populations des pays ayant mis actuellement en œuvre des politiques d’austérité.

Nous pensons que la seule façon de régler ce dilemme entre l’insécurité  de chacun et la sécurité de tous est de renoué avec l’application de normes qui permettent, une fois encore, de faire tendre sur le marché les échanges vers une égalité des valeurs échangées.

 

Bibliographie

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[1] Appelé « fair value » ou « valeur juste » ou encore « juste valeur » obtenue selon la règle : « marked to market », ce qui la détourne de son sens originel selon lequel une « valeur juste » correspondait à l’idée que l’on se faisait sur celle-ci selon que l’on en avait ou non « pour son argent ».

[2] Selon le principe : « Substance over form » donnant la primauté à la valeur économique des opérations sur leur valeur patrimoniale (prééminence de la réalité économique sur l’apparence même si la forme juridique exigerait un traitement différent).

[3] Jérôme Haas est le Président de l’Autorité des Normes Comptables (ANC) en France.

[4] Hans Hoogervorst, Président actuel de l’International Accounting Standards Board (IASB).

[5] Deux pôles constituent la partition de la dimension sociale de l’univers : les normes sociales et celles relatives à la qualité, la sécurité et l’environnement ; les deux autres pôles sont le déclinaison de la dimension économique : les normes comptables et financières d’une part et celles sur les échanges commerciaux d’autre part.

[6] D’après le Robert, le verbe « normaliser » est utilisé à partir de 1923 quand celui de « standardiser » date de 1915.

[7] Par exemple, les normes comptables comportent des conventions, des principes, des règles, des méthodes intégrés dans un référentiel comptable. Pour être applicable, ce référentiel doit être lui-même intégré au sein d’un droit comptable.

[8] Comme toutes les espèces, nous vivons dans la nature et, de ce fait, nous sommes soumis à ses lois. Les relations de domination naturelles qui règlent le fonctionnement des autres espèces disparaissant au fur et à mesure que nous avons pris conscience de nous-mêmes au cours des siècles, nous avons dû inventer des règles sociales et culturelles adaptant les lois naturelles pour limiter notre capacité à nous auto-détruire. L’histoire nous montre que nous avons parfois développé des formes culturelles qui ne s’inscrivent pas dans l’ordre naturel, provoquant des crises. C’est dans le respect de cet ordre naturel que nous inscrivons notre concept de « norme ».

[9] Mimésis est un mot Grec, utilisé par Platon et Aristote, signifiant « imitation » et donnant naissance à l’adjectif « mimétique ».

[10] Néoténie provient de la juxtaposition du préfixe « neo », signifiant nouveau, et du grec « teinein », signifiant étendre.

[11] Konrad Lorenz prix Nobel de physiologie ou médecine en 1973.

[12] L’analyse du problème que posent les enfants sauvages par leur incapacité à se socialiser montre à contrario que l’homme ne peut déployer ses qualités que dans un groupe social après en avoir acquis les traits de fonctionnement par un mimétisme d’apprentissage.

[13] A la différence des besoins instinctuels des animaux qui nécessitent des objets précis pour être satisfaits, les désirs humains n’ont pas d’objet prédéterminé[13], ils sont mimétiques. Ils peuvent varier à l’infini parce qu’ils s’enracinent, non dans les objets ou en nous-mêmes, mais dans un tiers dont on imite le désir. Il suffit qu’un individu servant de modèle montre à un autre un objet à désirer, soit parce qu’il le possède déjà, soit parce qu’il veut le posséder, pour que, par mimésis d’appropriation, ce dernier se comportant en imitateur éprouve le désir de l’obtenir (Girard, 1961).

[14] Le volume des aventures d’Astérix : « Le combat des chefs » de Goscinny et Uderzo (1966) est révélateur de ce phénomène.

[15] « Dominance patterns » que l’on peut traduire par « rapports de domination ».

[16] Chez les singes bonobos apparaissent des tensions aux moments des repas, « des tensions concernant la nourriture plutôt qu’à la nourriture elle-même » écrit De Waal (1989) qui précise : « Initialement, c’est l’individu le plus dominant du groupe qui réclame la nourriture, les autres s’assemblent autour de lui pour obtenir leur part. Ils rapprochent leur visage de celui du dominant, suivant de près la consommation de chaque feuille. Ils peuvent tellement s’absorber dans ce spectacle qu’ils finissent par imiter les mouvements de mastication du dominant… »

[17] C’est aussi le cas dans les sociétés animales qui ont résolu le problème par l’instauration des « dominance patterns ».

[18] L’expression « création prothétique » est utilisée pour désigner la technique qui permet à l’homme de se créer des « prothèses » capables de l’aider dans la mise en œuvre de ses activités.

[19] On retrouve dans le Carnaval tous les éléments de la crise mimétique : l’indifférenciation par les masques, le défoulement par la fête, la transgression des normes conventionnelles. A la fin, on brûle « Carnaval ». La « victime » ayant été sacrifiée, tout rentre dans l’ordre.

[20] Ce qui permet de comprendre pourquoi certains interdits sont prononcés alors qu’ils pourraient sembler insensés, comme celui portant sur les jumeaux qui doivent être tués ou exclus de la tribu dès qu’ils naissent.

[21] En réalité, parallèlement au système Kula et en même temps que lui, existe le « gimwali » qui est une forme de marché dans laquelle le marchandage et la recherche du gain ne sont pas exclus. Sous son couvert, les individus s’adonnent au commerce normal, troquant d’une île à l’autre de multiples marchandises.

[22] Au cours de la Kula, il arrive que certains individus enfreignent les règles en volant par exemple, mais, le, plus souvent, ils s’y confortent, non pas seulement par crainte du châtiment ou par « inertie mentale », mais surtout à cause du réseau d’obligations et de servitudes réciproques où ils se trouvent enserrés et dont une certaine « élasticité » leur permet pourtant de réaliser leurs ambitions personnelles.

[23] Si c’était le cas, les soulavas et les mwalis ne permettraient pas aux partenaires de tirer une quelconque satisfaction dans l’échange conformément au modèle de l’homo œconomicus.

[24] Pour Testart (2005), dans la grande majorité des groupements humains anté-étatiques où existe cette richesse, la principale redevance sociale due revêt la forme de prestations matrimoniales.

[25] Il en va différemment pour les altermondialistes et pour Karl Polanyi (1944, édition de 1983) pour qui la Kula est une économie fondée sur le don à l’opposé d’une économie marchande qui fait apparaître le marché comme une institution artificielle, un désencastrement de l’économie hors des règles sociales, culturelles et politiques qui régissent traditionnellement la production et l’échange. Ils dénoncent l’extension de la marchandisation en regrettant l’extinction de cette réciprocité qu’elle introduit dans les rapports humains […] la production et la distribution des biens n’étant plus sous le contrôle de la population, ni sous celui du politique et du social comme dans les sociétés traditionnelles, mais apparaissant aux mains d’intérêts privés en concurrence.

[26] L’île de Vancouver se situe au nord-ouest du Canada.

[27] La conception que se font les indiens de la valeur de leurs objets n’est pas la même que celle que nous nous faisons actuellement C’est pourquoi les premiers colons européens ont pu considérablement spolier les indigènes qui pratiquaient le potlatch car ils échangeaient de l’or contre de la bimbeloterie qui, pour ces derniers, avaient valeur de potlatch.

[28] Le surintendant Fouquet voulant surpasser les fastes de Louis XIV en sût quelque chose.

[29] Dans les sociétés à potlatch, ce n’est pas la puissance économique qui permet d’accéder au pouvoir politique. Le potlatch place ainsi une limite à l’accumulation indéfinie des richesses aux mains de quelques-uns et au développement des inégalités économiques.

[30] G. Hunt est un Indien  Kwakiutl formé par Boas aux techniques ethnographiques de l’époque (Boas et Hunt, 1921).

[31] C’est ce que Microsoft a fait entre les années 1980 et 2005 pour garder le monopole sur les marchés des systèmes d’exploitation et des logociels.

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Essai sur la nature du nombre comptable

RÉSUMÉ. Alors que l’on croyait à l’utilité décisionnelle des nombres comptables obtenus selon des principes et des méthodes jugés les plus pertinents pour leurs utilisateurs dans le cadre d’une approche essentiellement normative de la comptabilité, les tests de cette utilité réalisés au cours de nombreuses études initiées par Beaver (1968) ainsi que par Ball et Brown (1968) montrèrent que la publication du résultat comptable traditionnel avait un effet très limité sur le comportement du marché financier, celui-ci ayant déjà anticipé les évolutions par d’autres canaux informationnels. Le problème de la nature de l’utilité des nombres comptables comme éléments de base du système de production d’information financière était posé. En réaction, vers la fin des années 1970, un paradigme fondé sur l’utilité contractuelle des nombres comptables a émergé. En s’inspirant de la démarche positive de M. Friedman et de l’Ecole de Chicago (1953) en économie, R. L. Watts et J. L. Zimmerman (1978, 1979 et 1986) de l’Ecole de Rochester ont essayé de déplacer l’utilité décisionnelle normative du nombre comptable disant « ce qu’il devait être » à une utilité contractuelle positive expliquant « pourquoi il était ce qu’il était et quels effets il pouvait avoir sur les gens et sur l’allocation des ressources » (d’après Jensen et Meckling, 1976). Développant l’idée, dans leurs articles de 1978 et 1979, que le nombre comptable n’est pas neutre car il est le reflet des choix des dirigeants cherchant à maximiser leur utilité personnelle, ils ont tenté d’élaborer les lois du comportement de ceux-ci. Leur analyse repose sur le concept de Market for Excuses qui exprime la production par les dirigeants de justifications ad hoc servant d’alibis aux décisions qu’ils prennent. Le nombre comptable est ainsi devenu sous la plume de ces auteurs un objet de nature subjective au service essentiellement des dirigeants. Nous cherchons à montrer dans cette communication qu’une étude critique du nombre comptable renvoie celui-ci exclusivement à un acte d’échange sur un marché.

MOTS-CLES : nombre, violence, échange, valeur d’échange, partie double.

ABSTRACT. While we believed in the decision-usefulness of accounting numbers which are obtained according to the principles and methods considered most relevant for their users as part of an essentially normative accounting, tests for this utility made during Many studies initiated by Beaver (1968) and by Ball and Brown (1968) showed that the publication of traditional accounting result had a very limited effect on the financial market behavior, the latter having already anticipated developments through other informational channels. The problem of the nature of the usefulness of accounting numbers as basic elements of the production system of financial reporting was raised. In response, toward the late 1970s, a paradigm based on the contractual utility of accounting numbers emerged. Inspired by the positive approach of Friedman and the Chicago School (1953) in economics, RL Watts and JL Zimmerman (1978, 1979 and 1986) of the School of Rochester tried to move from the decision-usefulness of normative accounting number saying « what it should be » to a positive contractual utility explaining « why it was what it was and what effects it could have on people and on the allocation of resources « (according to Jensen and Meckling, 1976). Developing the idea, in their 1978 and 1979 articles, that the accounting number is not neutral because it reflects the choice of leaders seeking to maximize their personal utility, they have attempted to develop the laws of behavior of those thereof. Their analysis is based on the concept of Market for Excuses which expresses production by the leaders of ad hoc justifications for alibis of the decisions they make. The accounting number has become in the writings of these authors an object of a subjective nature, essentially serving leaders. We try to show in this paper that a critical review of the accounting number refers to it only as an act of exchange in a market.

KEY WORDS. numbers, violence, exchange, exchange value, double-entry

Introduction

L’information financière, en devenant un objet de débat public depuis une dizaine d’années, est fortement remise en question. La crise que nous traversons depuis 2008 n’a fait qu’accentuer la méfiance générale à l’encontre du monde de la finance. L’élément déclenchant est l’abandon de la convertibilité-or du dollar par Nixon en août 2011 qui s’est traduit par la libéralisation du marché des changes puis par le développement du marché obligataire, notamment public pour aboutir à la financiarisation des marchés émergents en passant par le développement exponentiel de celui des marchés dérivés et des actions de titrisation. Or, depuis une trentaine d’années, de manière cyclique, l’abondance de liquidités disponibles dans les économies génère une inflation qui se trouve canalisée dans les actifs financiers dont l’augmentation du prix agit sur le comportement des acteurs économiques par l’intermédiaire de l’effet de richesse qu’elle provoque. A titre d’exemple, William Donaldson, Président en 2003 de la Securities and Exchange Commission (SEC), a présenté lors d’un débat le 29 avril de cette même année, une statistique indiquant qu’en 1991, aux Etats-Unis, les clients recevaient de leurs banques six recommandations d’achat de valeurs mobilières pour une de vente alors qu’en 2000, ce rapport était passé à cent pour une, comme si la croyance s’était enracinée que le marché ne pouvait être qu’acheteur. Il se forme ainsi des bulles dont l’éclosion amène l’émergence et le développement de crises dont les plus récentes concernent successivement l’immobilier, la finance et les dettes souveraines. Cette évolution qui est issue de la transformation des pratiques financières depuis le milieu des années 1970 marquent une mutation radicale du statut de l’entreprise dans l’économie de marché qui est maintenant mise en œuvre dans les pays développés. L’entreprise, qui était considérée comme une émanation de ses propriétaires, devient une entité autonome indépendante de ceux-ci dont le rôle est ramené à celui de simples créanciers. C’est sur cette base que la comptabilité de l’entreprise a été réformée consacrant la primauté d’une approche purement financière de son fonctionnement au détriment de l’approche économique traditionnelle et imposant comme évaluation comptable le prix instantané du marché supposé intégrer la totalité des informations le concernant sur un marché parfaitement efficient.
Alors que la comptabilité n’intéressait pas le grand public, les phénomènes sociaux tels que les licenciements, les fermetures d’usines, etc. l’ont fait apparaître comme un enjeu économique majeur en tant que moyen de présentation de la création de richesses par les entreprises (Pigé et Paper, 2005).
Alors que la comptabilité traditionnelle devait répondre à un besoin de reddition des comptes pour pouvoir exercer son rôle disciplinaire et de contrôle des décisions prises par les dirigeants de la société dans la conservation de son capital, les nouvelles normes en cherchant à fournir un cadre pour une information financière compréhensible, font du capital une grandeur pouvant varier au gré des fluctuations des marchés.
La comptabilité remplissait aussi un rôle d’information fondée sur l’enregistrement des transactions passées connues ou censées l’être afin de fournir une évaluation économique de l’entreprise à un instant donné pouvant servir de base de réflexion à ses utilisateurs dans leurs prises de décisions. Pour cette raison, l’utilité du nombre enregistré en comptabilité était alors perçue comme décisionnelle. Sous l’influence aux Etats-Unis du Financial Accounting Standards Board (FASB) et au plan international de l’International Accounting Standards Committee (IASC), l’approche des nouvelles normes IAS/IFRS (International Accounting Standards / International Financial Reporting Standards) sous un angle financier a modifié cet état de fait en visant à privilégier une conception économique des actifs et des passifs de l’entreprise à l’usage de l’investisseur boursier considéré comme le destinataire privilégié des informations comptables et financières. L’objectif est de substituer leur évaluation en « juste valeur » à celle de « coût historique » critiqué, notamment lors de la crise boursière du début des années 2000, comme jouant un rôle procyclique par la diffusion et l’amplification de la volatilité du marché dans toute l’économie. Mais cette critique peut aussi s’appliquer au rôle de la juste valeur dans la tempête financière qui agitait les marchés en 2008 (Haas 2011), ce que conteste d’ailleurs Hoogervorst (2011) qui estime que celle-ci n’est en rien responsable de la crise car « La volatilité n’a rien à voir avec la normalisation comptable ».
A la suite des travaux de Beaver (1968) et de Ball et Brown (1968) montrant que la publication du résultat comptable traditionnel avait un effet très limité sur le comportement du marché financier, R. L. Watts et J. L. Zimmerman (1978, 1979 et 1986) de l’Ecole de Rochester, ont fondé la théorie positive de la comptabilité qui justifie le recours à la juste valeur. Celle-ci étant donnée par le marché, contrairement au coût historique, ne permettait plus la manipulation des comptes par les dirigeants, limitant ainsi les conflits d’intérêts latents avec les actionnaires dans leurs relations contractuelles. Sous cette optique a émergé la notion d’utilité contractuelle des nombres comptables permettant d’expliquer « positivement » pourquoi la comptabilité était ce qu’elle était en ne cherchant plus à lui faire dire ce qu’elle devrait être.
Ces débats contradictoires entre le coût historique et la juste valeur ont ouvert des interrogations et des perspectives sur des questions qui ont été davantage envisagées sous un angle pratique que sous leur fondement théorique. Les conséquences des propositions actuelles de l’IASB, par nature nécessairement concrètes, montrent bien les inconvénients de l’information financière conçue comme une finalité de la normalisation comptable en IAS/IFRS. De plus, la manière de valoriser la juste valeur comme le coût historique en unités monétaires jette un doute sur les justifications de ces deux modes d’évaluation en raison des phénomènes inflationnistes et spéculatifs qui ont pu se développer en trompant, là aussi, l’investisseur sur la performance réelle de ses apports.
C’est pour lever ce doute que nous proposons une réflexion critique sur le nombre comptable que nous distinguons du nombre inscrit en comptabilité, lequel relève de la pratique comptable et des conventions permettant d’homogénéiser celle-ci. Nous cherchons à lui donner un statut scientifique afin de proposer une explication permettant de justifier le mode d’évaluation à retenir. Pour cela, nous allons montrer quelle est sa nature et à quoi il sert dans la recherche de l’adéquation entre la réalité des échanges sur le marché et l’objet apparent que constitue le modèle comptable que l’on crée.
Après avoir précisé notre posture épistémologique (§ 1), nous présenterons les caractéristiques du nombre comptable en montrant qu’il est un cas particulier du « nombre » lequel est universel et inconscient chez tous les individus. Les propositions de René Girard sur la violence et la manière de la canaliser serviront de fil directeur à notre propos (§ 2). Nous pourrons alors démontrer que le nombre comptable peut être associé au concept de « valeur-compétence » que nous définirons (§ 3). Nous verrons enfin (§ 4) que l’abandon de l’utilité décisionnelle du nombre comptable au profit d’une utilité contractuelle par l’Ecole de Rochester va à l’encontre de ce que cherche à mesurer la comptabilité. Le maintien d’une valorisation au coût historique est une nécessité pour éviter que la violence sur les marchés ne se déploie sous forme de crises favorisant le développement d’un capitalisme « casino » mais aussi des pratiques de gouvernance dans l’entreprise dont l’objectif est de flexibiliser le travail au détriment des salariés.

1 – Posture épistémologique

Pour donner un statut scientifique au nombre comptable qui permette de justifier le mode d’évaluation à retenir, nous formulons l’idée qu’à l’instar des autres espèces, l’organisation des sociétés humaines doit être le reflet de lois relevant de la nature mais s’exprimant à travers la culture . Elles forment un ordre naturel de relations nécessaires et intelligibles régissant tous les phénomènes que nous observons, la comptabilité étant l’un d’eux. Cette hypothèse d’un ordre préexistant à l’établissement de toute société revient à considérer, selon la tradition platonicienne, que les idées qui l’organisent existent indépendamment de nous et que notre rôle est de les identifier. Ainsi, contrairement à un courant de pensée qui ne voit dans la comptabilité qu’une simple boîte à outils constituée par les différentes méthodes d’enregistrement des relations marchandes, nous cherchons à identifier ces lois comme des rapports nécessaires fondés sur le concept de nombre comptable et qui dérivent de la nature des choses, c’est-à-dire qu’elles sont transcendantes à l’homme individuel et existant avant lui. Les phénomènes enregistrés en comptabilité n’étant pas plus automoteurs que les autres phénomènes de la nature, la connaissance que nous cherchons à produire se veut être l’image objective d’une réalité qui nous est extérieure et non celle subjective d’une interprétation ou d’une construction que nous pourrions en faire. C’est cette indépendance de l’objet observé par rapport à notre attitude observante qui nous permet de nous prévaloir de ce principe d’objectivité selon lequel notre observation du phénomène ne modifie pas sa nature. Nous n’avons pas retenu une posture empirique, plus conforme à la tradition aristotélicienne, qui veut que les règles qui nous élaborons aient leur origine dans la seule nature humaine entendue comme essence de l’homme capable de les construire par les expériences qu’il mène. Trois raisons motivent notre refus d’adopter cette démarche expérimentale et constructiviste des phénomènes comptables voulant que les idées que nous utilisons soient des réalités tangibles auxquelles nous participons pour en tirer des idées générales.
1) En sciences sociales, au fur et à mesure que les données propres au temps de l’expérimentation s’évanouissent, nous risquons de perdre le contact avec le réel et de ne plus raisonner dans un champ homogène.
2) Si la statistique sur laquelle s’appuie la démarche empirique semble être une méthode utilisable pour révéler le fait comptable, la multiplicité des facteurs non retenus peut entraîner la confusion d’une coïncidence avec un déterminisme.
3) La comptabilité ayant comme point de départ de rendre compte des échanges que nous engageons, il nous faut analyser, pour pouvoir constituer un raisonnement scientifique, le contenu de l’échange, analyse qui ne peut être menée que si nous nous positionnons en dehors de l’échange sans y prendre part afin de l’examiner une fois qu’il est réalisé. Adopter l’attitude empirique consistant à nous placer avant cet acte d’échange reviendrait à nous mettre à la place du chef d’entreprise préparant l’échange sans savoir quel en sera le résultat. Nous serions alors obligés de construire celui-ci en l’organisant et le modelant selon notre propre grille d’interprétation au risque de perdre l’objectivité dont nous nous réclamons.

C’est au regard de ces trois limites que nous avons privilégié une épistémologie positive mettant en œuvre une méthodologie interprétative qui inscrit notre article dans le courant de la recherche fondamentale en comptabilité dont le représentant est R. V. Mattessich (1957). Notre méthodologie s’appuie sur une herméneutique fondée sur les écrits des anthropologues et ceux des historiens de la comptabilité qui définissent en même temps notre champ exploratoire et dont notre interprétation montre qu’il existe des structures mentales universelles déterminant les comportements individuels sans que ceux qui y sont soumis en aient conscience. Nous nous inscrivons ainsi dans la tradition instaurée par Montesquieu (1748) sur la transcendance des lois sociales qui suppose, comme le disait Platon, que celles-ci existent avant l’homme et indépendamment de lui. Notre rôle de chercheur est d’identifier les règles universelles et a-historiques relevant de l’ordre naturel et existant en dehors de nous mais faisant partie, en tant qu’élément dans la nature, de notre inconscient collectif comme celles relatives à l’activité de compter et qui devraient régir l’activité comptable sans pour autant les figer dans leur contenu . Pour cela, notre raisonnement ne peut s’inscrire que dans la logique s’appliquant sur un champ homogène de concepts qui garantissent que nous ne les confondons pas avec leur expression réelle dans l’histoire. Ainsi, l’évaluation comptable nécessite le recours au « prix » qui appartient à la réalité puisqu’il résulte d’un équilibre entre le montant minimum inférieur qu’accepterait l’offreur pour vendre et celui maximum supérieur d’acquisition pour l’acheteur. Le prix de vente sera un montant intermédiaire entre les deux dont l’accord par les coéchangistes est une condition juridique nécessaire à la réalisation de la vente. Mais pour expliquer comment se forment et se structurent les prix sur les marchés, nous avons recours à l’idée abstraite de « valeur » qui s’inscrit dans le domaine théorique conceptuel relevant de l’ordre naturel. Par exemple, lorsque Littleton (1953) évoque l’opposition entre la valeur de marché et le coût historique, il confond le concept de valeur avec la réalité du prix sur le marché, le coût historique étant lui-même évalué monétairement. Ce glissement sémantique de la valeur au prix nuit à la compréhension des phénomènes que nous voulons expliquer. C’est pourquoi nous avons introduit, dans notre champ théorique, et non dans le domaine de la réalité, le concept de « valeur-compétence » qui ne doit pas être considéré comme un prix mais comme un coût social théorique dépendant, pour chaque produit fabriqué et vendu, de l’état de développement scientifique de la société.

Domaine de la théorie Domaine de la réalité
Valeur-compétence théorique
Prix
Coût social théorique
Coût historique réel

Ayant posé l’existence de lois extérieures aux individus qui participent à la vie économique et vers lesquelles les résultats de leurs comportements d’échange devraient tendre, nous proposons pour identifier la nature scientifique du nombre comptable d’en expliciter le contenu en nous appuyant sur le concept de valeur-compétence que nous développerons au 3ème paragraphe. Auparavant, nous allons préciser dans le paragraphe suivant les caractéristiques du nombre comptable à partir de l’interprétation des travaux de René Girard.

2 – Caractéristiques du nombre comptable

L’analyse du problème que posent les enfants sauvages par leur incapacité à se socialiser montre à contrario que l’homme ne peut déployer ses qualités que dans un groupe social après en avoir acquis les traits de fonctionnement par un mimétisme d’apprentissage. Pour Girard (1972), de l’Académie Française, le désir mimétique d’appropriation qui caractérise le comportement humain, aussi loin que l’on remonte dans le temps, peut dégénérer en violence collective capable de détruire la société. On arrive ici au fameux cauchemar de Hobbes (1651) : « la guerre de tous contre tous » provenant du fait que plus le désir simultané de deux personnes pour un même objet est fort, qu’il s’agisse de territoires, d’aliments ou de n’importe quoi dans tous les autres domaines de la vie sociale comme dans celui de la vie intellectuelle, plus l’antagonisme entre elles se développe au point d’oublier l’objet de la querelle. A partir de ce moment là, ils deviennent par la symétrie de leur comportement des doubles l’un de l’autre et comme c’est l’antagonisme entre eux qui perdure, celui-ci peut prendre à partie d’autres personnes, répandant ainsi la violence entre elles de façon endémique. Le problème qui se pose est alors de déterminer comment la culture peut réussir à utiliser l’appropriation mimétique dont elle ne peut se passer parce qu’elle est nécessaire dans certains domaines comme celui de l’éducation, tout en évitant de provoquer les conflits qui risquent de surgir dès qu’il s’agit de l’appropriation d’un objet ? Comment les communautés primitives et les sociétés qui leur ont succédé sont-elles parvenues à domestiquer cette force qui les a fait progresser ?
Pour résoudre ce problème, la réponse de Girard (1978) consiste à dire que les représentants de la fonction organisant le Sacré ont choisi une victime sur laquelle se trouve projetée la violence de la communauté qui s’apaisera lorsqu’ils la sacrifieront, soit en la chassant, soit en la tuant. Comme le nombre d’individus dans la communauté était souvent très limité, pour ne pas entamer l’effectif, on a pensé à remplacer l’homme que l’on sacrifiait par un animal, ce qui suppose que l’on domestique celui-ci afin qu’il soit suffisamment « humanisé »pour que le sacrifice puisse fonctionner. C’est le sacrifice qui a donné aux hommes le motif de garder des animaux dans la communauté et de les faire vivre dans leur intimité. A partir de ce moment là, il est devenu impératif de compter le nombre d’animaux disponibles afin de prévoir le nombre de sacrifices qu’il était possible d’organiser de manière rituelle. Les résultats actuels des recherches archéologiques vont dans le sens de ces propositions de Girard sur la substitution du fait naturel fondé sur des relations de domination entre les individus par le fait culturel chargé de mettre en œuvre les lois naturelles pour organiser et réguler le fonctionnement des groupes humains.
Or, depuis longtemps déjà, l’une des premières découvertes faites par l’homme pour produire une pensée se détachant des réalités matérielles a été que deux fruits, deux personnes, deux animaux, etc., possèdent un élément commun qui est le chiffre « deux ». « Un » et « deux » ont été les premiers nombres inventés comme semble le montrer le fait que, de nos jours, certaines peuplades primitives limitent encore leur vocabulaire numérique à ces trois mots : « un, deux, plusieurs ». Ainsi, le comptage associé à la pratique sacrificielle des animaux a donné progressivement l’habitude de représenter les objets du monde réel par des nombres et à utiliser des supports pour les écrire. Les objets à compter n’étant pas de même nature physique, leur hétérogénéité a imposé très vite que l’on utilise une unité de mesure intermédiaire telle que les cailloux en Mésopotamie . Sans connaître la notion abstraite de nombre, il était relativement aisé au moyen d’un récipient de compter les mouvements d’entrées et de sorties des exploitations et il en était de même pour les animaux dont l’élevage venait de commencer. Comme on ne trouvait pas toujours le caillou qu’il fallait pour représenter l’objet souhaité, l’idée vint progressivement de fabriquer des jetons d’argile ou « calculi » dont le façonnage selon les besoins de tailles et de formes de leurs utilisateurs permettait d’établir une correspondance plus fidèle avec les objets à représenter. L’archéologue Schmandt-Besserat (1983), dans les travaux qu’elle entreprit à partir de 1969 en analysant dans les musées du monde entier les collections d’objets ouvrés en argile, découvrit que des jetons étaient utilisés depuis environ 10 000 ans avant J. C. Ce sont ces jetons d’argile qui furent à l’origine de l’invention de l’écriture à Uruk, dans la région de Sumer, 3 500 ans avant Jésus-Christ. Cette écriture était réalisée par des scribes concentrés dans un lieu spécifique tel un temple. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ce sont les religieux qui utilisèrent principalement le comptage et l’écriture puisqu’ils maîtrisaient le rituel sacrificiel permettant d’apaiser la violence entre les individus comme l’a proposé Girard.
Bien que le nombre ne soit pas une réalité concrète, comme un objet, il eut très vite une signification très concrète et universelle par les quantités qu’il désignait : « un » bœuf, « deux » chèvres, etc. Autrement dit, le nombre et le comptage depuis les temps anciens, concernent l’identification d’une grandeur. Mais d’autres caractéristiques au cours du temps lui ont aussi été attribuées. Ainsi, le mode de vie inégalitaire qui se met progressivement en place un peu avant le Néolithique va inciter les hommes des tribus concernées à quitter leurs abris temporaires pour bâtir les premiers villages au bord des lacs et des rivières en tentant de transformer la nature pour mieux en contrôler les ressources et améliorer leur sécurité par le stockage. En permettant de nourrir une population beaucoup plus importante que ne le faisaient les tribus égalitaires nomades de chasseurs cueilleurs, leur production agricole va accélérer leur développement. Leur sédentarisation plus ou moins longue au cours de l’année va favoriser en interne des comportements fondés sur une volonté d’appropriation par certains de ce que possédaient les autres. Ce qui est vrai en interne l’est aussi lors des rencontres inter-tribus qui débouchent en général sur une multiplication de nouveaux conflits principalement générés, là aussi, par cette volonté d’appropriation. Pour ces raisons, dès que les notions associées de richesse, d’accumulation et de propriété ont commencé à se développer dans ces tribus, les hommes ont utilisé les nombres et le comptage pour mettre en place des mécanismes fondés sur la codification des liens sociaux entre leurs membres, notamment par le contrôle de ce qui était possédé et échangé. C’est ainsi qu’à Uruk ont été retrouvés 5 400 textes gravés sur des tablettes d’argile dont 1 900 étaient destinées à enregistrer des inventaires de biens représentatifs des richesses existantes, mais aussi les échanges nés du développement du commerce. Ces états n’étaient pas encore des « comptes » dont le mot n’était pas encore défini, mais des notes exactes et bien ordonnées de toutes les affaires qu’un négociant réalise. Ils permettaient de décrire le « patrimoine » disponible et de suivre son évolution dans le temps.
La bijection associant chacun des objets à compter à un signe réalisé sur un support déterminait en même temps un système de mesure entre ces objets et le résultat du comptage. A ce titre, il pouvait servir à lutter contre la possibilité de manipulation de ce qui était compté et constituait en même temps une règle pouvant comporter une sentence d’exclusion de ceux qui ne la respectait pas. Ainsi, lentement au cours du temps, il est apparu d’autres utilités au comptage que l’identification d’une grandeur de manière universelle et transcendantale. En rendant obligatoire l’obéissance à cette règle, le comptage participa efficacement à la structuration d’usages sociaux disciplinaires devant permettre de normaliser les pratiques humaines concernant la vie tribale et de pouvoir contrôler que ces pratiques n’étaient pas déviantes.
Parallèlement, pour éviter si possible de se déclarer la guerre au risque d’aboutir à leur destruction, les tribus ont mis au point « l’échange » comme autre mécanisme de développement des liens sociaux tout en régulant la violence qui naît du désir mimétique de vouloir s’approprier ce que possède l’autre. La comptabilité doit donc pouvoir jouer sur l’échange tout son rôle disciplinaire de contrôle des pratiques pour espérer que les relations entre les gens soient apaisées. L’échange fut d’abord structuré en réseaux sous forme d’obligations réciproques impératives pour ceux participant à la Kula et au potlatch qui furent étudiés respectivement par Malinowski (1922) et par Boas (1921). Or, pour limiter le champ d’action de l’intérêt personnel, la vie sociale intra et inter-tribale a conçu l’acte d’échange comme une relation d’égalité. En effet, dès qu’un contractant peut recevoir durablement plus par les pratiques qu’il met en œuvre que ce que le marché doit lui accorder, c’est que l’économie est mal organisée car elle autorise à une situation de monopole de perdurer. Cette relation d’égalité a nécessité l’utilisation à nouveau de nombres pour en mesurer les termes. Le concept de valeur permet alors de comprendre que toute transaction, souvent inégalitaire dans la réalité, doit tendre dans le domaine théorique vers un échange devant se faire « valeur pour valeur ». La Kula illustre bien ce mécanisme de même que le potlatch pour celui du profit qui doit être conçu comme la contre-partie d’un investissement engagé dans un échange échelonné dans le temps. Cette relation d’égalité de valeurs est d’autant plus exigée qu’« il ne saurait y avoir de vie sociale sans échange social ; il n’y aurait pas davantage d’échanges sans égalité, ni d’égalité sans commune mesure. » (Aristote, 2008). De plus, en postulant cette égalité des valeurs échangées, nous dotons notre théorie d’un principe explicatif permanent quel que soit le moment que l’on considère dans l’histoire.
Sous peine de réduire le rôle de la tribu et même, parfois, de la détruire, la plupart de ses membres respectèrent ces usages en obéissant aux règles émises et à propos desquelles, du fait qu’elles impliquaient l’autorité supérieure que représentait la tribu, ils se sentaient soumis. En structurant ainsi les pratiques tribales, le nombre permit à la tribu de fonctionner en tant qu’unité autonome parce qu’il rendit visible son unité sociale en représentant dans un même cadre synthétique l’ensemble des opérations liées à la constitution de stocks et à leur utilisation. C’est lorsqu’il s’appliqua à ceux-ci que le nombre ordinaire devint plus spécifiquement un « nombre comptable » qui, par ses pouvoirs disciplinaire et de contrôle, permit de mesurer l’accumulation des richesses par ceux qui ne consommaient pas improductivement tout ce qu’ils produisaient. Ainsi, le nombre comptable se vit assigner comme objet d’expliquer la reproduction de la richesse dans le temps à travers le mécanisme de l’échange. De ce fait, à partir du Néolithique, le nombre comptable construisit progressivement une certaine vision de l’homme dans la tribu tout en influençant en retour, par l’intermédiaire de la mesure de la richesse créée, les actions que celui-ci allait mettre en œuvre pour modifier son environnement.
Cela est d’autant plus vrai à partir du premier auteur notable qu’est le souverain Hammourabi, sixième roi de la première dynastie de Babylone de 1792 à 1750 av. JC. De son règne subsistent de nombreuses tablettes cunéiformes qui, si elles ne sont pas aussi vielles que celles d’Uruk, renferment des textes précieux sur la tenue légale des opérations réalisées. Les Sumériens et les Babyloniens ont été les précurseurs en matière d’écritures et de normalisation comptables. Ainsi, le code d’Hammourabi était plus qu’un recueil de lois commerciales et sociales car il imposait l’obligation d’un plan comptable et d’un manuel de comptabilité, détaillant les procédures de certaines transactions et permettant ainsi d’établir des comptes récapitulatifs et des comparaisons d’une année à l’autre.
A travers ces faits historiques, les nombres comptables apparaissent comme relatifs à la vie des groupes en tant que tels et non à la nature individuelle de chacun des participants. Chaque personne s’y conforme pour continuer à être acceptée par la tribu. Même si la comptabilité donne à voir un certain type de comportement de l’être humain, ce n’est pas, contrairement aux hypothèses de travail posées par l’Ecole de Rochester, dans celui-ci que nous pourrons trouver les causes déterminantes qui permettraient de construire une critique du nombre comptable et, fondée sur elle, une théorie positive comptable.
Un dernier point important qui mérite d’être souligné concernant les nombres est qu’ils s’enrichissent aisément de significations abstraites et acquièrent des valeurs symboliques, de telle sorte qu’ils peuvent devenir représentatifs du monde et de l’agencement des phénomènes qui le composent. Dans les inscriptions archaïques en Chine par exemple, les nombres servent surtout à indiquer une quantité ou un rang, même si l’on remarque aussi quelques séries numériques, qui pourraient avoir été liées à des indications de clan ou à la divination. Si les nombres sont utilisés pour leur valeur quantitative que permettent le calcul et le dénombrement, ils revêtent aussi une valeur qualitative, c’est-à-dire qu’ils sont utilisés pour assigner à chaque chose sa place dans l’ordre du monde (Marcel Granet, 1934). Par cette représentation, ils permettent aussi de construire l’avenir que l’on souhaite.

3 – Nombre comptable et valeur-compétence

Le nombre comptable étant nécessaire à la mise en œuvre des échanges entre les individus va prendre toute sa dimension scientifique à travers le concept de valeur qui permet de l’exprimer. Or, les classiques comme les marxistes font de la valeur une grandeur qui trouve son intelligibilité hors de l’échange dans telle quantité de travail ou de force de travail selon les cas et considérés comme des attributs des produits. Les néo-classiques, sur la base de l’utilité et non plus du travail, font aussi de celle-ci un attribut des produits. Conformément à notre posture épistémologique, nous concevons la valeur comme un simple nombre inscriptible dans un compte et dont la notion de compétence qui permet de l’utiliser pour expliquer les échanges ne sera jamais un attribut du produit. Nous postulons simplement que la valeur que nous définissons ne sert qu’à comparer les produits entre eux de manière à en tirer des rapports d’échange qui n’ont aucune existence réelle. Autrement dit, il y a des produits offerts et demandés sur le marché dont les rapports d’échange ne proviennent pas de leur nature mais de la comparaison de leurs valeurs, celles-ci s’exprimant dans la réalité à travers leurs prix qui représentent un autre produit appelé « monnaie ». Il pourrait être alors tentant de confondre la valeur avec cette monnaie comme l’a fait Marx en disant que la valeur, en devenant du capital subissant des changements continuels d’aspects et de grandeur, doit posséder une forme propre au moyen de laquelle son identité puisse être constatée. Et cette forme propre, elle ne la possède que dans l’argent. Ce serait donc sous la forme d’argent que le capital serait apparu dans l’histoire au 16ème siècle selon Marx qui voit dans celui-ci une valeur d’échange avant d’y voir une valeur d’usage, ce qui semble laisser entendre que cette valeur d’échange puisse exister de manière indépendante alors qu’il lui faut toujours comme support une valeur d’usage pour apparaître. Là encore, notre posture épistémologique ne nous autorise pas à épouser cette thèse empirique de Marx faisant de l’argent l’expression de la valeur d’échange car nous déployons notre raisonnement dans un champ homogène qui ne mélange pas le concept de valeur qui n’est qu’une idée avec la réalité historique de cet instrument créé par l’homme qu’est l’argent. Si l’apparition de la monnaie est un événement que l’on peut dater dans l’histoire, la valeur d’échange est un concept qui n’a, de par sa nature, aucune existence historique.
Repartant de la définition de la valeur en fonction du temps de travail qui en a été donnée par les fondateurs de l’économie, nous l’avons précisée en introduisant la notion de compétence : dans une société donnée, à chaque instant, le temps de travail nécessaire pour produire les biens est fonction du niveau de compétence qu’elle a atteint, laquelle entretenant de son côté des relations très étroites avec le temps de travail nécessaire pour l’acquérir. Si nous privilégions ainsi la compétence, c’est parce qu’elle nous permettra de généraliser l’explication de la formation de la rente dont le calcul constitue un des principaux objectifs de la comptabilité. C’est aussi parce que le développement de l’automatisation des processus de production et celui de la société toute entière sur les nouvelles technologies informatiques réclament de la part des salariés et des citoyens une capacité suffisante à l’abstraction des outils utilisés qui ne relève pas du travail fourni en tant que dépense d’énergie comme c’était le cas il y a deux siècles.
Nous dirons ainsi qu’un bien ou un service A dans le champ théorique est le « produit d’une structure de compétence SCA » dont la valeur VA est à comparer avec celle VB du « produit d’une structure de compétence SCB » d’un bien ou d’un service B. Ces valeurs VA et VB prennent existence dans la réalité à travers les prix PA et PB qui les expriment sur le marché. Si celui-ci fonctionne dans de bonne conditions de concurrence, l’échelle des prix, PB relativement à PA, devrait être le reflet de l’échelle des valeurs, VB par rapport à VA. Dans ces conditions, le coût historique réel qui est mesuré par la somme des prix des éléments qui le composent est l’expression d’un coût social théorique correspondant au niveau de compétence qu’à chaque état donné de la technique et de la science la société accepte en moyenne de dépenser pour produire, stocker et distribuer tel bien ou tel service.
Sous cette forme de construit social, le coût historique ne peut pas faire l’objet d’une mesure directe tant que l’on n’a pas défini l’unité de mesure de la compétence. C’est pourquoi de nombreux chercheurs en comptabilité raisonnent sur la base du coût historique monétaire et non sur celle de son interprétation sociale, ce qui les amène à le confondre avec la valeur avec comme conséquence, nous semble-t-il, l’impossibilité d’utiliser la valeur définie dans la théorie pour ordonner les phénomènes réels exprimés à travers les prix. Nous pensons que ce n’est pas la mesure de la compétence qui importe prioritairement pour pouvoir utiliser ce concept car notre raisonnement se fonde sur la valeur relative des biens et des services les uns par rapport aux autres et non sur leur valeur absolue. Sous cet aspect, l’échelle des prix donnée par un marché fonctionnant dans de bonnes conditions de concurrence constitue une approximation acceptable et suffisante de l’échelle des valeurs. Par ailleurs, tant que la stabilité des pratiques sociales entraînait comme conséquence une correspondance permanente entre l’échelle des prix et celle des coûts, le concept de valeur-compétence pouvait ne pas être mesuré.
Notre conception de la valeur est donc idéelle et s’appuie sur la compétence que requiert la production et la vente d’une richesse économique. Ainsi, « deux richesses économiques qui nécessitent la même structure de compétences pour être produites et mises sur le marché ont la même valeur d’échange, c’est-à-dire dans la réalité sensiblement le même prix sur celui-ci » . Si A est le produit d’une structure de compétence SCA et que celle-ci s’améliore dans le temps en permettant de créer deux A là où on n’en créait qu’un, la valeur unitaire compétence théorique de A par rapport à celle de B va être divisée par deux et il en sera de même du prix sur le marché si celui-ci fonctionne dans de bonnes conditions de concurrence. En conséquence, pour reproduire la valeur-compétence théorique initiale, il faudra produire deux A, ce qui sera bénéfique à la société toute entière qui sera devenue deux fois plus riche en produit A. Mais le progrès technique se diffusant dans toutes les branches d’activité, il arrivera un moment où on fabriquera aussi deux fois plus d’objets dans celles-ci, ce qui rétablira l’égalité entre la valeur-compétence théorique d’un A et celle d’un B. Par ailleurs, le profit que nous interprétons théoriquement comme étant la contre-partie d’un échange différé dans le temps avec une épargne investie apparaît comme étant l’objet même de l’échange . Si le profit « réel » est supérieur à ce profit théorique, la différence entre les deux nécessite l’utilisation d’un autre mot pour bien les distinguer l’un de l’autre et qui n’est autre que celui de « rente ». Ainsi, le surplus dégagé dans un échange doit comprendre au minimum le profit pour qu’il n’y ait pas de perte de richesses et peut-être une rente. Celle-ci ne s’explique pas par la dynamique de l’échange mais par le fait que l’entreprise qui l’a perçoit est en mesure de vendre son produit un prix plus élevé que celui qui permettrait de refléter exactement sa valeur-compétence.
La notion de don / contre don développée par Mauss qui synthétise les apports de Malinowski et de Boas, permet de mettre en évidence que l’existence de ce profit est conditionnée par la mise en œuvre d’une structure de compétence nouvelle pour fabriquer le produit qui permettra d’engendrer la valeur du profit. Ainsi la valeur-compétence d’un produit résulte bien d’une structure de compétences associant une compétence ancienne utilisée pour produire le capital technique qui sera utilisé dans l’acte de fabrication et une compétence nouvelle pour produire les biens sans lesquels le profit ne peut se matérialiser ni même l’échange se réaliser. La logique de la théorie comptable montre que le profit ne peut s’exprimer que dans un compte réel additif du passif puisqu’il représente la valeur nouvelle échangée contre l’épargne investie. Nous postulons que, logiquement, ce compte ne peut être que celui utilisé en comptabilité pour l’amortissement puisque c’est le seul dont le montant dépende de la durée de vie que l’on attribue aux investissements tout en étant intégré dans les capitaux propres.
Ces mécanismes sont simples à montrer lorsque, comme nous l’avons déjà indiqué ci-dessus, nous nous plaçons après l’acte d’échange en construisant le bilan complet de celui-ci pour chaque coéchangiste.
Nous supposons d’abord la création d’une entreprise A au moyen d’un capital dont la valeur est celle d’un produit de structure de compétence SC(1) représentée par une somme de N € :
Bilan de l’entreprise A à un instant t
Actif Passif
Trésorerie N € Capital Valeur d’un produit de structure de compétence SC(1)

Au moyen d’une structure de compétence identique SC(1) représentée par une somme de N €, une entreprise B construit une machine :
Bilan de l’entreprise B à un instant t
Actif Passif
Machine N € Capital Valeur d’un produit de structure de compétence SC(1)

B accepte alors d’échanger sa machine contre la trésorerie que possède A. Le bilan comptable ordinaire de cet échange se présentera de la manière suivante :
Bilan de l’entreprise A après l’échange
Actif Passif
Machine N € Capital Droit sur l’actif composé d’une machine

Bilan de l’entreprise B après l’échange
Actif Passif
Trésorerie N € Capital Valeur d’un produit de structure de compétence SC(1)

Ces deux derniers bilans ne reflètent qu’une partie de la réalité de l’échange. En effet, il a fallu constituer ces capitaux qui ont été utilisés pour fabriquer une machine ou obtenir une trésorerie de N €. Dès que l’entreprise A mettra en marche sa machine pour produire un bien « pA », elle engagera son capital correspondant dans un échange différé dans le temps qui sera dénoué lorsque tous les produits fabriqués auront été vendus. Et cet échange différé dans le temps doit être porteur d’un profit minimum qui se matérialisera dans la valeur d’un produit d’une structure de compétence SC(1). Autrement, l’échange économique complet entre A et B se traduira dans les comptes de A de la manière suivante :
Bilan économique complet de l’échange pour l’entreprise A
Actif Passif
Machine N € Capital Droit sur l’actif composé d’une machine
Produit d’une structure de compétence SC(1) N € Profit potentiel Valeur d’une épargne représentant un produit de structure de compétence SC(1)
Total 2 N € Total Valeur d’un produit de structure de compétence 2 x SC(1)

Le bilan complet de l’échange pour B sera symétrique de celui de A :
Bilan économique complet de l’échange pour l’entreprise B
Actif Passif
Trésorerie N € Capital Droit sur l’actif composé de N €
Produit d’une structure de compétence SC(1) N € Profit potentiel Valeur d’une épargne représentant un produit de structure de compétence SC(1)
Total 2 N € Total Valeur d’un produit de structure de compétence 2 x SC(1)

Cette construction théorique va nous aider à comprendre ce qu’est un échange dans la réalité où il serait dangereux que A et B tiennent une comptabilité « complète » de l’échange comme celle que nous venons de présenter. Par exemple, l’entreprise A vient de prendre possession de sa machine et ce n’est qu’après l’avoir utilisée pour produire et vendre qu’elle constatera l’existence du profit et son niveau s’il existe. Le principe de prudence exige qu’elle ne comptabilise pas ce profit potentiel. Mais cette situation est différente pour le chercheur qui se place après l’acte d’échange en observant celui-ci sans y prendre part. Au contraire, il est sollicité pour le décrire dans sa totalité afin de pouvoir expliquer au chef d’entreprise ce qui risque de se produire. Dans la réalité, l’entreprise A va commencer par dégager le résultat de l’exploitation de sa machine en dressant, par exemple, le tableau suivant :
Compte de résultat de l’entreprise A après avoir vendus les produits fabriqués avec la machine B
Charges Produits
Coûts historiques des facteurs consommés N € Produit des ventes 2N €
Profit moyen minimum = dotation aux amortissements N €
TOTAL 2N € TOTAL 2N €

A ce compte de résultat correspondra, par exemple, le bilan suivant (en supposant la machine hors d’usage et mise au rebus) :
Bilan de l’entreprise A après avoir vendus les produits fabriqués avec la machine B
Actif Passif
Créances sur les clients 0,5N € Capital = droit sur l’actif= Valeur d’un produit de structure de compétence SC(1) N €
Trésorerie 1,5N € Profit moyen minimum = amortissement N €
TOTAL 2 N € TOTAL 2 N €

Comme nous pouvons le constater, la comptabilité met en évidence la manière dont la valeur se reproduit (dans notre exemple, à l’identique) dans le temps grâce à l’existence du profit qui est l’objet de l’acte d’échange.

Mais il est possible aussi que la vente de ses produits soit plus favorable à l’entreprise A parce qu’elle possède un avantage concurrentiel sur ses concurrents lui permettant de vendre sa production, non pas 2N € mais 2,5N €. Dans ce cas, le compte de résultat se présentera de la manière suivante :
Compte de résultat de l’entreprise A après avoir vendus les produits fabriqués avec la machine B
Charges Produits
Coûts historiques des facteurs consommés N € Produit des ventes 2,5N €
Profit moyen minimum = dotation aux amortissements N €
Résultat bénéficiaire = rente « commerciale » réelle 0,5N €
TOTAL 2,5N € TOTAL 2,5N €

A ce compte de résultat correspondra le bilan :
Bilan de l’entreprise A après avoir vendus les produits fabriqués avec la machine B
Actif Passif
Créances sur les clients (0,5×2,5/2) 0,625N € Capital = droit sur l’actif= Valeur d’un produit de structure de compétence SC(1) N €
Trésorerie 1,875N € Profit moyen minimum = amortissement N €
Résultat comptable = Rente commerciale réelle 0,5N €
TOTAL 2,5 N € TOTAL 2,5 N €

Nous voyons apparaître un surplus de 0,5 € par rapport à la situation antérieure qui n’est pas autre chose qu’une rente pour l’entreprise A. Cette rente ne peut pas se justifier par la théorie de la valeur-compétence puisqu’elle est « hors échange », celui-ci ne concernant, stricto sensu, que l’épargne investie et le profit qu’elle doit rapporter. Cette rente existe réellement et est de nature « commerciale » puisqu’elle est relative à l’échange des produits fabriqués et vendus sur le marché par l’entreprise A. Plus son niveau est élevé plus elle constituera un signe de bonne santé de l’entreprise (si nous ne sommes pas en situation de comptabilité créative) et plus elle donnera confiance aux investisseurs.
Ce raisonnement n’est possible que parce que nous avons valorisé les éléments de l’actif et du passif au coût historique qui fournit la base de calcul par rapport à laquelle la transmission de la valeur dans le temps pourra être mise en évidence. Par ailleurs, si l’entreprise A veut distribuer la rente dégagée, elle le pourra parce que celle-ci est « réelle ».
Si les actifs et les passifs, notamment financiers, sont valorisés en juste valeur correspondant à leur prix de marché lorsque celui-ci est efficient et, donc, à leur valeur fondamentale, nous verrons apparaître au bilan une perte ou une rente « financière » correspondant respectivement à la moins-value ou à la plus-value potentielle qui serait générée si les actifs et les passifs étaient vendus sur le marché.
Si nous supposons l’existence d’une plus-value potentielle de 1,5 € sur des actions que l’entreprise A possède sur une autre entreprise, nous obtiendrons le bilan suivant :
Bilan de l’entreprise A après avoir vendus les produits fabriqués avec la machine B
Actif Passif
Créances sur les clients (0,5×2,5/2) 0,625N € Capital = droit sur l’actif= Valeur d’un produit de structure de compétence SC(1) N €
Trésorerie réelle 1,875N € Profit moyen minimum = amortissement N €
Résultat comptable = Rente commerciale réelle 0,5N €
Ecart sur actifs financiers 1,5 € Rente financière potentielle 1,5 €
TOTAL 4 N € TOTAL 4 N €
Nous voyons sur ce bilan que cette rente financière ne correspond à aucun produit de structure de compétence SC( ?) puisqu’elle a pour origine l’activité spéculative de certains opérateurs. Elle n’a aucune consistance réelle or, telle qu’elle apparaît dans le bilan, elle est susceptible d’être distribuée, ce qui ne va pas sans poser des problèmes éventuellement de trésorerie à l’entreprise considérée dans son rôle économique et commercial.
Il nous semble que ce soit un abus de langage que de parler de création de valeur dans la mesure où aucune valeur n’est réellement créée. Elle correspond simplement à la distribution d’un pouvoir d’achat sur les biens et services existants qu’elle n’a pas contribué, en général, à produire. Ce pouvoir d’achat considérable destiné à un petit groupe de personnes creuse les inégalités comme jamais ce fut le cas avant le début des années 1980. Le jeu de bascule entre ceux qui profite de ce pouvoir d’achat supplémentaire et les autres qui ne perçoivent pratiquement rien de plus s’opère essentiellement via l’inflation du prix d’achat et de la location de l’immobilier.
Par ailleurs, la volonté d’étendre la juste valeur à tous les actifs et passifs risque d’amener des distorsions de valeurs dans ceux-ci dont la cohérence d’ensemble dans la construction et le maintien de l’organisation de l’entreprise sera remise en question.
Enfin, nous pouvons constater que l’existence de cette rente financière potentielle est une incitation permanente à utiliser la trésorerie pour racheter les actions de la société qui porte juridiquement l’entreprise afin que l’augmentation de la demande fasse augmenter le cours et que la diminution du nombre d’actions en fasse augmenter le dividende. Or, la trésorerie serait plus judicieusement utilisée à investir pour créer des richesses et des emplois.
Du point de vue théorique que nous avons adopté sur la valeur-compétence, cette rente financière potentielle qui s’assimile à une valeur actionnariale permet d’augmenter le RoE (return on equity) qui mesure la rentabilité des fonds propres en étant formé par l’addition du dividende et des plus-values annuelles des titres ramenée fonds propres tels qu’ils apparaissent au bilan. Or, le RoE peut durablement augmenter beaucoup plus vite que la rentabilité économique proprement dite en jouant sur le levier d’endettement qui correspond au ratio des dettes ramenées aux fonds propres, dans la mesure où le taux d’intérêt des prêts est inférieur au taux de rentabilité exigé des investisseurs. Certains d’entre eux très puissants sur les marchés, les fonds de pension notamment, profitèrent de la globalisation des marchés monétaires et financiers à partir du milieu des années 1990 pour provoquer sur les places financières du monde entier l’hégémonie de la valeur actionnariale, celle-ci ayant besoin de la juste valeur et de la comptabilité associée pour pouvoir s’octroyer des plus-values spéculatives considérables.

4 – Conséquences pour l’entreprise

Les marchés financiers ont pris un tournant brutal à la charnière des années 1970 et 1980 en recherchant des plus-values importantes à court terme alors que, traditionnellement, leur comportement était mû par l’attrait de dividendes réguliers augmentant sensiblement au rythme du développement de l’entreprise concernée et de la croissance économique ambiante.
En considérant que l’entreprise est une entité extérieure aux propriétaires, les dirigeants ont été amenés à penser que le capital présentait un coût et, dans le but de faire jouer l’effet de levier, à comparer celui-ci à celui de l’endettement afin de choisir la meilleure combinaison possible de ces deux sources de financement. Dans ces conditions, un dirigeant pouvait prendre des décisions d’investissement non-conformes au meilleur intérêt des actionnaires parce qu’il n’avait pas à « supporter » le coût des capitaux investis et parce qu’il ne percevait aucune « rémunération » en contrepartie de la valeur créée pour eux. Pour éviter que cela se produise, les systèmes de rémunération des dirigeants furent alignés sur les méthodes d’affectation des capitaux, ce qui permit d’adapter le fonctionnement de l’entreprise sur la création de valeur actionnariale et, ainsi, à passer d’une gouvernance partenariale à une gouvernance actionnariale. Pour satisfaire les objectifs des actionnaires, les dirigeants ont été conduits à utiliser la masse salariale comme variable d’ajustement. Les fonds d’investissement et, a fortiori, les fonds de pension, exigèrent des gestionnaires un rendement non seulement élevé mais stable, sinon croissant. La seule solution pour les dirigeants d’entreprise en cas de fluctuations cycliques fut de réduire les coûts, c’est-à-dire les salaires et, par voie de conséquence, l’emploi. Les conséquences néfastes pour les salariés de cette situation furent amplifiées par l’utilisation de la « juste valeur » remplaçant celle du coût historique. Avec la « juste valeur », correspondant à des prix fournis par des marchés volatils, se dilue la notion même de capital sans lequel l’entreprise comme organisation sociologique créatrice de richesses risque de disparaître. A cette indétermination du capital correspond une insuffisance de fonds de roulement alors que celui-ci devrait garantir un paiement régulier des salaires quel que soit le niveau d’activité. C’est toute la pratique sociale des contrats de travail qui se trouve ici remise en cause. En effet, la valorisation au coût historique et la distinction entre les capitaux propres et les dettes permettent de pouvoir calculer un fonds de roulement qui soit fiable. Or celui-ci est la garantie dernière du paiement des salaires si les affaires ont tendance à régresser. Cette garantie est nécessaire si l’on veut rassurer les salariés en leur proposant des contrats de travail à durée indéterminée. En cas d’un fonds de roulement insuffisamment garni en fonds propres, le paiement régulier des salaires n’est plus garanti et l’on voit alors se développer dans l’entreprise des contrats à durée déterminée et des « intérimaires ». Beaucoup de chefs d’entreprises pensent que c’est par ces derniers contrats qu’ils obtiendront de la « flexibilité ».
L’analyse de l’acte d’échange nous indique que c’est certainement une erreur d’interprétation car ce qui devrait être flexible au regard de l’échange, c’est l’entreprise et non le salarié. Celui-ci est considéré comme étant une des parties prenantes. Or, l’invention de l’entreprise à travers l’identification et l’autonomisation des parties prenantes qui était justifiée socialement par la création du contrat de travail et comptablement par la mise en évidence de la continuité de l’exploitation nécessitant le recours au coût historique, s’est trouvée modifiée par la prise en compte il y a une trentaine d’années de la notion de risque. Pour l’IASB, la continuité de l’exploitation se pose prioritairement par rapport aux apporteurs de capitaux, leur satisfaction de l’information fournie face aux risques étant garante de la satisfaction des autres parties prenantes. La question centrale concernant les parties prenantes est alors de savoir si les états comptables et financiers peuvent rendre compte de l’exposition au risque de l’entreprise.
Face à ces problèmes, la prise en compte de la création de valeur au moment de la réalisation de l’acte d’échange du bien vendu sur le marché client ramène la question de l’origine de la rente à un arrangement efficient des compétences dont l’entreprise dispose et qui lui donne un avantage concurrentiel sur ses marchés. L’évaluation comptable en coût historique fondé sur la valeur-compétence joue alors un rôle fondamental dans la construction de la mesure comptable pour fournir à l’ensemble des parties prenantes de l’entreprise une information qui soit fiable sur les risques pris mais aussi pour redonner au « capital » son sens économique d’épargne investie sous risque de profit ou de perte lui permettant de favoriser des pratiques dont l’objectif n’est pas de flexibiliser le travail mais de permettre à celui-ci de se développer dans un climat social minimisant les tensions entre les salariés.
Il apparaît ainsi que l’adoption de la « juste valeur » comme critère permettant de justifier la recherche d’une valeur actionnariale maximale à court terme, n’est pas conforme au respect des conditions développée par la théorie de la valeur-compétence et, de ce fait, ne peut être que productrice de crises et de désordres sociaux. Face à celles-ci et au risque de violence qu’elles portent, la théorie girardienne propose une grille de lecture permettant de comprendre leurs développement.

Conclusion

Nous avons voulu montrer dans notre article qu’il existe des lois a-historiques et universelles, extérieures à nous, qui peuvent permettre de normaliser les pratiques comptables, ce qui les rend susceptibles de faire l’objet d’une science. En remontant aux origines de la comptabilité et en interprétant les pratiques des tribus primitives telles que l’on peut les observer encore de nos jours, nous avons proposé le concept de valeur-compétence que nous avons conçu comme un construit social fonction de l’état de développement de la société à un moment donné, ce qui nous a permis de produire une explication théorique de l’échange valeur pour valeur à partir de la Kula mais aussi de la distinction à faire entre le profit et la rente tel que le potlatch la fait apparaître. Il apparaît alors que c’est le profit qui s’échange à travers le temps contre l’épargne initiale investie dans l’activité productive. L’existence d’une rente est le signe que l’entreprise correspondante « fait mieux » que le marché puisque, sur celui-ci, les entreprises ne devraient dégager que le profit moyen social, lequel est le véritable régulateur des échanges dans l’économie. Il s’ensuit qu’en réalisant ce surprofit, l’entreprise se soustrait, au moins temporairement, à la loi du marché. Assigner comme objectif prioritaire et quasi unique aux dirigeants de « faire mieux que le marché » comme dans le cas de la gouvernance actionnariale revient à ériger en norme de comportement la recherche de cet excédent comme un signe distinctif fort d’un bon management. Ceci nous paraît très contestable dans la mesure où ce « bon management » ne peut perdurer qu’au détriment des salariés.
Nous avons alors conçu le nombre comptable comme étant cette valeur-compétence, ce qui nous a permis de construire une explication de la dynamique des échanges fondée sur la nécessaire égalité théorique entre les valeurs échangées, laquelle fournit en même temps un principe permanent, a-historique et universel, sans lequel les phénomènes comptables n’entretiendraient plus entre eux aucune relation nécessaire. La comptabilité n’aurait pas d’objet si elle s’en rapportait exclusivement à la seule subjectivité des coéchangistes lorsqu’elle enregistre un contrat dont les termes seraient alors indéterminés. Cette critique du nombre comptable que nous avons proposée permet d’expliquer ce qu’est un échange sur un marché tout en indiquant ce qui empêche parfois celui-ci de fonctionner normalement. En ce sens, elle est à la fois explicative et normative puisqu’elle propose un modèle de fonctionnement parfait du marché.
Il y a bien un équilibre subjectif sur le marché réel entre les coéchangistes parce que chacun s’en rapporte à la propre idée qu’il se fait de la valeur de l’objet qu’il désire, cette valeur étant mise en relation avec l’usage qu’il compte en tirer. Ainsi, sur le marché réel, loin de reposer sur l’égalité, l’échange suppose l’inégalité car si, pour chaque contractant, l’objet qu’il acquiert ne valait pas plus que celui qu’il cède, il n’aurait aucun motif de participer à l’échange. Or cet équilibre entre les participants relève de la valeur d’usage des objets et non de leur valeur d’échange, laquelle est fonction de la structure de compétences qui a été nécessaire pour produire, stocker et distribuer les biens, ce qui renvoie au domaine théorique dans lequel les valeurs sont égales. En disant cela, nous saisissons l’acte d’échange de l’extérieur sans l’examiner successivement sous l’angle de vue particulier d’un des contractants. Cela garantit l’objectivité de notre démarche.
Les dysfonctionnements qui affectent les marchés financiers depuis 25 ans sont des dérives associées à la recherche systématique de « la création de valeur » fondée sur la juste valeur qui s’est progressivement imposée comme nouveau ressort de la croissance mondiale au fur et à mesure que s’instaurait le nouveau rapport de forces favorable aux actionnaires. Or, malgré leurs modifications financières et comptables sans précédent, les marchés financiers n’ont toujours pas retrouvé de nos jours la confiance des investisseurs qui se méfient de l’information financière qui leur est transmise. Ils ont besoin qu’elle soit pertinente pour pouvoir apprécier l’utilisation des instruments financiers qui leur sont proposés. Elle est construite à partir de la comptabilité conçue comme un langage commun chargé de rendre homogène la description des activités économiques afin de pouvoir les comparer entre elles. Le rejet actuel de l’information financière peut donc s’interpréter comme une remise en cause de la réforme comptable dont les nouvelles règles produisent une information qui, par son manque de pertinence par rapport aux attentes des parties prenantes dont, bien sûr, les investisseurs, favorise les très graves dysfonctionnements du système économique et financier. Dans ce cadre, il nous semble important de bien distinguer les notions de « valeur » et de « prix » sauf à réserver un sens particulier à l’expression valeur financière qui serait différent de celui que nous avons développé en présentant la valeur-compétence. Par rapport à celle-ci, les plus-values financières assimilées à une « création de valeur » alors qu’elles ne sont que des sortes de « bons d’achats » de biens et de services qui creusent les inégalités sociales.
Il est alors nécessaire que nous prenions en considération le fait que l’ordre social peut s’éloigner de l’ordre naturel vers lequel l’organisation de la société devrait le faire tendre en permanence, les hommes ayant la possibilité de modifier les pratiques par rapport à celle qui devraient tendre vers ce qu’indique la théorie. Ainsi, la théorie comptable que nous avons développée peut déterminer ou non la pratique comptable dans la mesure où celle-ci ressort de la volonté des individus. Elle se veut normative en ce sens qu’elle indique la manière dont la comptabilité doit être tenue. Ce n’est pas pour autant qu’il en ira ainsi comme le montre l’adoption de la juste valeur devant se substituer au coût historique alors que la théorie indique que l’entreprise et l’économie de marché sont construites sur le coût historique.
Nous avons voulu montrer qu’en fondant les relations économiques entre les individus sur des rapports de force, l’utilité contractuelle du nombre comptable proposée par la théorie positive de la comptabilité transforme l’entreprise pour en faire une juxtaposition d’éléments pouvant être vendus séparément sur les marchés financiers au détriment des autres parties prenantes dont, bien sûr, les salariés. La conception du nombre comptable fondé sur son utilité décisionnelle correspond à l’approche latine de l’entreprise dont l’objectif est de conserver et, si possible, de développer dans la durée un capital à travers des échanges valeur pour valeur sur les marchés. Dans un cadre concurrentiel, le nombre comptable historique joue un rôle fondamental pour fournir à l’ensemble des parties prenantes de l’entreprise une information qui soit sincère et régulière. Il permet aussi de redonner au « capital » son sens économique d’épargne investie sous risque de profit ou de perte, ce qui favorise des pratiques de gouvernance dont l’objectif n’est pas de flexibiliser le travail mais de permettre à celui-ci de se développer dans un climat social minimisant les tensions entre les salariés.
Au nombre comptable est ainsi assignée la tâche de substituer l’égalité juridique susceptible de limiter la violence entre les individus au désir mimétique, source de cette violence. Pour cela, il doit représenter une valeur de telle sorte qu’aucun des deux coéchangistes ne se sente léser dans l’opération d’échange par l’autre. Le nombre comptable doit donc être fondé sur une grandeur qui permette à chaque personne de pouvoir comparer les biens entre eux indépendant de leur volonté à chercher à prendre plus à l’autre qu’elle ne doit. Cette grandeur est la « valeur d’échange » qui ne peut fluctuer dans le temps pour ne pas que des tensions entre les coéchangistes puissent prendre corps même si le prix de marché dans lequel elle s’exprime évolue en fonction de l’offre et de la demande. En conséquence, les biens inscrits dans les documents comptables doivent l’être à leur valeur d’origine qui permet des comparaisons dans le temps et de décrire la manière dont la valeur se reconstitue de périodes en périodes. Selon cette approche prenant la canalisation de la violence comme fil directeur, l’utilité du nombre comptable est décisionnelle.

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